Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 13 Les ombres de la mort
Chapitre 13
Les ombres de la mort
Amenis
Nirakon
Une fois dehors, la pluie fouetta mon visage. Je détestais ce temps. Le village était désert, les habitant avaient rejoint leurs demeures. Enfin, demeures, si nous pouvions appeler ces chaumières branlantes « demeures ». Même à l’époque de mes parents, aucun Noctranien n’avait vécu dans de telles conditions. Au moins, les bâtisses étaient construites en pierre et non en bois, ce qui était déjà un bon début. Nous parcourûmes les quelques mètres qui séparaient la maison d’Avi d’un immense terrain éclairé par des dizaines de lanternes. Dès que le tintement singulier de l’acier nous parvint, je sus que nous étions arrivés.
— J’ai choisi le terme de milice pour une bonne raison, m’expliqua Avi en pointant les ombres qui combattaient face à nous. En tant que mercenaires, il nous est possible de refuser une bataille. Cela nous offre une certaine liberté, ainsi que l’occasion de remplir nos caisses.
— Les Noctraniens ne sont donc pas à la solde de Nezera…
Il secoua la tête en s’arrêtant devant la barrière.
Enfin une bonne nouvelle…
— Je mobilise les unités uniquement quand nos terres sont en péril ou si le royaume de Nezera est en danger.
— Comme pour Nidrane, soufflai-je à voix basse.
— Oui, par exemple. Je sais que tu n’as qu’une seule version de cette bataille. Sache que j’ai défendu les nôtres, Ame. C’était eux ou nous. Arguin ainsi que son frère étaient de l’autre côté de la ligne.
Avi fixa ses hommes en s’accoudant.
— De là à déchaîner tes ténèbres ? le questionnai-je d’une voix hésitante. Avi, toi comme moi savons que ce type d’attaque n’est pas anodin. Tu ne l’utilises qu’en dernier recours.
Là, il serra ses mains entre elles et je pus entendre ses articulations craquer dans sa poigne. Sa respiration s’accéléra comme s’il était de retour sur ce champ de bataille.
— Tu n’étais pas là ! trancha-t-il froidement. Et crois-moi, tu aurais agi exactement de la même façon. Je n’éprouve aucun remords pour ce que j’ai fait ce jour-là.
Il avait certainement raison… Mon problème provenait de cette dualité qui continuait de se battre en moi. Pendant plusieurs mois, j’avais résidé auprès d'eux, mangé à leur table, ri à leurs côtés. Je ne pourrais jamais les voir comme lui les voyait. C’était impossible.
— Adreka déteste notre sang… ajouta-t-il avec véhémence. Cela a toujours été. S’ils avaient su dès le départ qui tu étais véritablement, ton séjour là-bas n’aurait pas été le même.
— J’en ai conscience, lui avouai-je à voix basse. Sauf que je ne peux pas balayer ces derniers mois d’un revers de main.
Il sauta la barrière en concluant d’une voix acide :
— Malheureusement, c’est ça le problème !
Je regardai Avi s’éloigner vers ses compagnons en réalisant que nous avions encore du chemin à parcourir. Notre vision des choses était biaisée par nos propres expériences. Eli avait raison, je n’avais pas vécu ces trois siècles de guerre et de chasse à l’homme. Néanmoins, je restais convaincue qu’une fois la vérité dévoilée et Makel hors d’état de nuire, nous pourrions vivre ensemble ou au moins nous respecter assez pour cesser de vouloir nous entretuer.
Je sautais à mon tour la barrière quand soudain, le visage de Drake[7] s’afficha dans mon esprit. Je me demandais comment il allait et si mes anciens compagnons étaient toujours en vie… Cet espace immense n’était pas sans me rappeler celui de la garde impériale. Je balayai le terrain des yeux en ressentant une certaine nostalgie de mes entraînements à Adreka. La terre humide, les râteliers remplis d’épées et d’armes en tout genre, puis cette énergie. J’en avais passé du temps à me battre avec rien d’autre qu’un pic de bois.
J’avais hâte de pouvoir m’entraîner à nouveau, cela me manquait. Face à ces corps transpirants, je me promis de reprendre les séances dès que possible. Il était important que je conserve mes réflexes, ma force ainsi que ma technique.
Les éclats de voix au loin m’arrachèrent un sourire avant qu'une pointe d’angoisse ne me fige sur place. Je ne savais pas comment me présenter à eux… En tant que reine ou « juste » Amenis. Je ne voulais pas me montrer trop hautaine ou trop familière.
— Si tu restais toi-même pour une fois, petite créature.
— Facile à dire. C’était plus simple avant que tout le monde me prête allégeance. Je ne suis pas ma mère.
— Je crois que ce n’est pas ce qu’ils te demandent, siffla Inas. Ahh, tes pensées me donnent mal au crâne.
Comme si c’était possible.
— Amenis, m’appela Avi en venant à ma rencontre avec une dizaine de guerriers. Voici mes meilleurs éléments. Ces perturbateurs ont la maturité d’enfants de cinq ans… Par contre, sur un champ de bataille, je leur confie ma vie.
— Ce n’est pas de notre faute si tu es un vieux croulant, s’amusa un jeune Noctranien à la peau étonnamment vierge de marques.
— Tais-toi Narly, ou je t’expédie gravir la montagne à pied, s’offusqua faussement Avi en lui envoyant une frappe amicale dans l’épaule. Respecte tes aînés.
En le voyant si joyeux, là au milieu de ses hommes, mon cœur se réchauffa. Malgré les malheurs et les difficultés qu’il avait dû affronter, je fus rassurée de découvrir qu’il n’avait pas été seul.
— Tu oublies Mélia !
J’ignorai volontairement sa remarque. Oui, Mélia avait été présente. Difficile de l’omettre étant donné qu'elle passait son temps à me le rabâcher. Malgré tout, je ne parvenais pas à cerner la prêtresse. Elle était possessive envers lui à un niveau qui dépassait l’entendement… Au point où, par moments, je me demandais si la jeune femme n’éprouvait pas de sentiments plus profonds.
Je laissai cette question de côté pour me focaliser sur l’instant présent. Avi savait reconnaître mes discussions silencieuses avec Inas, donc autant ne pas paraître irrespectueuse. Les autres Noctraniens possédaient un nombre incalculable de lignes noires et je devinais sans mal que leurs corps entiers devaient en être recouverts. Lorsque l’un d’eux baissa sa capuche pour me saluer, je ne pus retenir une certaine fierté.
Une femme… Enfin.
Avi avait tenu notre promesse. Je n’en revenais pas. Mon père interdisait aux femmes de combattre, ce qui avait le don de me mettre hors de moi. C’était d’ailleurs ainsi qu'étaient nés les entraînements nocturnes. Quand la nuit tombée, avec l’aide d’Avi et de quelques soldats, nous apprenions à celles qui le désiraient le maniement des armes et de la magie. Je m’étais juré de supprimer cette loi archaïque d’une façon ou d’une autre.
— Alors c’est vous les terreurs qui empêchent Venerasse de dormir ? les saluai-je sobrement. Je suis plus que ravie de vous rencontrer enfin.
— C’est vrai que vous pouvez battre le terrible Avichail ? me questionna l’un d’eux en donnant un coup de coude à mon compagnon. J’aimerais bien voir ça.
— Oui, quand elle ne truande pas, répliqua-t-il les mains dans les poches.
Je lui répondis d’un air de défi avant de lui envoyer un orbe entre les deux jambes.
— Je n’ai jamais triché pour ta gouverne. J’ai réussi à te mettre au sol même sans ma magie.
— Simple coup de chance, me provoqua-t-il en haussant les épaules.
Mon œil…
Une lancière s’avança dans la lumière en donnant un coup de coude à Avi. C’est là que je la reconnus : c’était elle qui s’était agenouillée juste après le discours de Grewlin… Kirila, si ma mémoire était bonne. Je découvris accroché à sa poitrine l’emblème de l’armée de Solime. Pourquoi avais-je l’impression de la connaître ?
— J’aimerais bien voir ça ! surenchérit la jeune guerrière. Cela remettrait certains ici à leur place.
— Avec plaisir, Kirila, c’est ça ? (Elle opina, visiblement surprise.) À moins bien entendu que le grand Avichail ait peur de mordre la poussière devant ses unités.
Avi arqua un sourcil avant de dégainer son épée pour la planter au sol.
— Défi relevé, Ame. Par contre un autre jour. Je n’aimerais pas que tu m’accuses d’avoir triché car tu es fatiguée.
Dans d’autres circonstances, je lui aurais tiré la langue comme une enfant. Malheureusement, je devais conserver une attitude un peu plus « royale ». Puis j’admettais volontiers que je préférais me reposer plutôt que de sauter dans tous les sens une lame à la main.
— Sans compter le fait que j’aimerais le faire de façon officielle, répliquai-je, amusée. En plein jour, pour que le monde entier puisse admirer « la Main de la mort » mordre la poussière. Là, on manque de spectateurs.
Kirila riait sous cape, ce qui déclencha une vague de bonne humeur au sein de la milice. Je me détendis immédiatement, laissant le poids des responsabilités s’évader de mes épaules. Inas avait raison, je devais juste être moi. Avi la poussa avant de venir à ma hauteur.
— Aucun problème, conclut-il en déposant un baiser sur mon front.
Il se pencha au creux de mon oreille pour ajouter d’une voix suave à me faire frémir :
— Par contre, il est possible d’avancer un corps-à-corps à ce soir, non ?
— Bonne idée… Il y a des pièces que j’aimerais essayer dans le château.
Pour entendre ses gémissements au creux de mon oreille, j’acceptais volontiers de rogner sur quelques heures de sommeil. Il me couva d’un regard ardent qui m’annonçait une nuit des plus délicieuses. Avi s’écartait de moi et s'apprêtait à débuter les présentations quand le jeune Narly se téléporta devant moi puis attrapa une de mes mèches de cheveux.
— C’est Inas qui fait ça ?
— Narly ! Tu veux de l’aide peut-être ? gronda Avi dans son dos. Aurais-tu oublié à qui tu t’adresses ?!
Le guerrier vira au rouge tomate en balbutiant :
— Je… je suis désolé d’avoir été impoli… heu… pardon. Je… n’aurais pas… dû.
Entre ses joues cramoisies de honte, ses mimiques et sa voix chevrotante, le mélange me fit exploser de rire. Je n’arrivais plus à m’arrêter, si bien qu’après plusieurs minutes, mes côtes me faisaient un mal de chien.
— Pardon ! réussis-je à marmonner en reprenant mon souffle. Excusez-moi…
Le malheureux Narly ne savait plus où se mettre.
— Pour répondre à ta question, ajoutai-je une fois calmée, c’est bien Inas qui a coloré mes cheveux. Normalement, ils sont blancs comme les vôtres avec des mèches pourpres.
— Et il est tout le temps là ? ajouta Narly en écarquillant les yeux. Vraiment tout le temps ?
Avi lui donna une tape derrière la tête en jurant. Je me retins de repartir de plus belle au point, où je commençai à avoir mal aux zygomatiques. Je savais que tout le monde s’interrogeait à ce sujet. Ce Narly était le seul assez courageux pour oser venir me poser cette question. Il était culotté, audacieux et j’adorais ça.
— Pour la peine, entraînement surprise ! s’écria Avi. Ramenez-vous, bande de mollusques !
— Quoi ? s’offusqua l’un d’eux dont j’ignorais le nom. On va se battre contre toi !
— Et pas qu’un peu oui ! Ça vous apprendra à avoir la langue trop bien pendue.
— Donc on paie pour lui, pesta une jeune femme en tournant les talons.
Avi s’arrêta à mi-parcours et se retourna pour leur parler, continuant sa route en marche arrière :
— On vit, on combat et on meurt ensemble ! Tel est notre mantra, donc oui, vous payez tous.
Un chant de soupirs lui répondit. Cependant, aucun n’osa aller contre son ordre. Ils le rejoignirent au pas de course. Kirila m’envoya un clin d’œil en sortant sa lance de la terre puis rejoignit Avi en trottinant. Je savais que je l’avais déjà vue quelque part…
Je décidai de m’asseoir sur des caisses d’armes qui traînaient dans un coin pour me détendre un peu. D’ici, je pouvais admirer Avi combattre à un contre dix. Dire que le voir ainsi, les muscles bandés, encerclé d’ombres, ne me faisait aucun effet était un piètre mensonge. Je suivais chacun de ses mouvements et de ses coups, hypnotisée. Avi possédait toujours cette aura qui m’avait séduite. Cette passion sauvage, brute et sans réserve qui l’amenait à tenir tête au destin.
— Alors, comment est la réalité, Princesse ?
Je sursautai en pestant entre mes dents. Mélia me donna une tape sur la cuisse en souriant.
— Tout le monde ne parle que d’Inas, ajouta-t-elle. Tu l’as vraiment laissé sortir de sa cage. Chapeau. Je ne t’imaginais pas capable de le dompter.
— Il n’est pas en cage, Mélia, répliquai-je agacée. Et oui, j’ai accepté de lui céder la place.
Elle applaudit lentement.
— Je ne pensais pas que tu arriverais à ranger ce beau monde dans ta poche. Tu as de la réserve à ce que je vois. Je me demande quel sera ton prochain tour de magie…
Je sentais dans ses intonations un sarcasme qui me tapait sur les nerfs. Elle poussait chaque jour un peu plus loin la limite de l’acceptable. Mélia avait de la chance d’être sa sœur, car sans ce lien, je me serais déjà fait un plaisir de la remettre à sa place.
— Mélia, tu n’en as pas assez de cette guerre puérile ?
— Je ne vois pas de quoi tu parles…
À d’autres.
— Écoute, la journée a été longue. Je suis fatiguée, alors reviens demain. Là, je n’ai ni l’envie ni la force de jouer à ce petit jeu avec toi.
Elle s’adossa contre une caisse en remontant ses genoux contre sa poitrine.
— Je te préviens, Princesse… Si mon frère replonge à cause de toi, je te traquerai jusqu’à ce que je t’étripe de mes propres mains.
Et c’est reparti…
Elle revenait toujours sur ce terrain avec cette même promesse. Mélia n’était pas là…
— Tu sais, c’est facile de porter un jugement quand il nous manque une version de l’histoire. Nous nous sommes trahis mutuellement, lui aussi a sa part de responsabilité. D’une certaine façon, il m’a poussée à le fuir. Je n’ai pas fait ça de gaieté de cœur.
— Il a ses torts, je ne le nie pas. Par contre, tu l’as oublié avant de coucher avec l’homme qui rêve de l’abattre.
— Elle n’a pas tort.
— Nuance ! Cyndra m’a effacé la mémoire, la corrigeai-je. Je te signale qu’il m’a volontairement laissée entre les griffes de Makel.
Je soupirai avant de conclure :
— Tu sais, ça me bouffe de ne pas avoir été capable de le sentir sur ce navire.
Mélia posa son menton entre ses mains sans quitter son frère des yeux.
— C’est juste que s’il te perd à nouveau, il n’y survivra pas… Ça me fait peur.
J’avais peut-être été un peu rude avec elle.
— Maintenant que je l’ai retrouvé Mélia, j’espère bien vivre l’éternité avec lui.
Je priai intérieurement pour que ce souhait s'exauce et que je n'aie pas à prendre la décision de l'abandonner à nouveau. Dans le cas contraire, j’accepterai volontiers sa haine. Mélia pivota vers moi, les lèvres pincées. Ce n’était pas de la colère que je lisais dans son regard. Non, c’était de la reconnaissance.
— Alors prends soin de lui, Amenis.
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