Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 6 Deux visions du monde

Chapitre 6

 

Deux visions du monde

 

Avichail

 

Nezera

 

Nous avions frôlé de peu l’incident diplomatique… Connaissant leurs personnalités, je me doutais que la cohabitation serait délicate, cependant je n'imaginais pas que cela irait aussi loin. Kievian avait besoin de faire ses preuves car les seigneurs de Daaryrona n’étaient pas si différents de ceux de l’Empire. L’alliance en place ne tenait qu’à deux points : une entente sur les ressources et la menace de ma milice. Je jouais un rôle de garde-fou.

Amenis ne réalisait pas que sa petite bataille d’ego pouvait allumer un brasier, et faire basculer cet équilibre précaire d’un claquement de doigts. Abren, ce sombre crétin sans cervelle, dirigeait Adryla et les villages alentour d’une main de fer en assommant les pauvres habitants de taxes. Nirakon inclus. Ce seigneur se gavait tandis que les nôtres crevaient de faim. L’envie de lui tordre le cou me démangeait, sauf que je restais lucide : Abren détenait l’unique source de minerai de Myrthn sur son territoire. Il était littéralement assis dessus. Amenis n’avait aucune connaissance des dessous de la politique du continent. Elle ne savait pas qu’Abren entretenait des liens avec la grande prêtresse Nyrn, ou qu’il allouait une grosse partie de nos paiements à des offrandes au nom de Gyara. Cet homme avait le bras long et je ne serais pas surpris de découvrir qu’il parlementait avec Nadren en douce.

Quoi qu’il en fût, Amenis devait apprendre et vite si elle souhaitait se frotter à eux. Sa puissance ne lui servait à rien. Surtout quand les accords se signaient entre deux caisses d’or ou quelques poignées de main. J’en venais à regretter qu’elle n’ait pas suivi les enseignements diplomatiques que sa mère s'évertuait à lui donner. Car aujourd’hui, cela lui aurait permis de comprendre qu’incliner la tête avait plus de poids qu’une confrontation directe. Ils devaient faire front commun pour avancer. C’était la seule solution pour sortir vainqueur. Malheureusement pour nous, Amenis tenait de Kayis… Son père, derrière sa couronne, restait un guerrier que rien n’arrêtait. Si sur un champ de bataille cette valeur était indispensable, autour d’une table de négociations elle ne lui servait à rien. Il était certain que sans Amedéa, Solime serait tombé un nombre incalculable de fois.

Lorsque nous fûmes à nouveau dans notre chambre, j’ouvris sa penderie et lui lançai une cape en laine dans les bras.

— Nous allons à Nirakon. Couvre-toi !

Amenis attrapa de justesse le vêtement en maugréant.

— Tu es en colère contre moi ?! Sérieusement !! J’attendais un peu plus de soutien de ta part ! Il m’a manqué de respect et je ne parle même pas de ce porc !

— Nous n’en serions pas là si tu avais mis ton ego de côté ! Kievian doit tout gérer de front. Mets-toi à sa place deux minutes, Amenis.

— Je comprends son besoin d’asseoir son autorité, siffla-t-elle agacée, toutefois je refuse que cela se fasse au détriment de notre réputation. Désolée, c’est trop me demander. Je refuse d’encaisser sans rien dire, il y a d’autres façons de faire, Avi.

Elle allait réellement devoir s’ancrer dans le présent et cesser de vivre dans un monde qui n’existait plus. Cela devenait urgent.

— Notre réputation ? Amenis, ouvre les yeux ! Ici nous sommes chez lui. Daaryrona a englouti les anciennes terres de Noctrane depuis des centaines d’années.

— Ce n’est pas une raison, gronda-t-elle en serrant sa cape contre elle.

— Tu veux savoir ce qu’il est advenu de ton peuple ? De ceux qui résidaient à Arytan ou aux frontières de Noctrane ? Tu ne vas pas être déçue ! Par contre, je te préviens, ne fais pas de vague.

J’attrapai son bras sans ménagement et nous téléportai aux portes de Nirakon. S’il lui fallait un choc pour qu’elle comprenne l’impact de ses actes, j’allais lui en donner un. Au départ, j’avais dans l’idée de prendre des gants, d’atténuer la réalité des faits, cependant elle ne me laissait plus vraiment d’autre choix. Je ne possédais pas la diplomatie d’Ilyesse, donc à défaut de l’avoir sous la main, j’utilisais ma méthode : directe, franche et sans détour. Il était temps qu’Amenis ouvre les yeux.

Un vent humide nous accueillit, rafraîchissant la plaine en friche. Nirakon se tenait face à nous, derrière une barricade en bois vieillissante. C’était ici que le reste des nôtres vivait depuis plusieurs années.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? me questionna-t-elle en fronçant les sourcils.

— Nous sommes à Nirakon, le village des Noctraniens.

Elle pesta tout en rabattant les pans de sa cape pour se protéger de la pluie.

— Rassure-moi, c’est une mauvaise blague ? s’emporta-t-elle en me tirant en arrière. Ils ne peuvent pas vivre ici !

— Ah, car tu t’imagines que cela m’amuse ?! Bienvenue dans la réalité, Amenis. Tu as devant toi le résultat de trois siècles d’errance et de pauvreté.

Amenis se tourna vers le massif qui servait de frontière naturelle à notre ancien foyer. Nous n’étions qu’à quelques kilomètres du voile sombre qu’elle avait engendré… D’ici, l’ombre de la malédiction de Gyara prenait tout son sens.

— Comment ont-ils osé ?!

Je m’attendais à lire sur son visage de la tristesse ou du dégoût et non une si profonde colère. De légers nuages noirs s’échappaient des pores de sa peau, tandis que ses doigts se crispaient sur les pans de sa robe – bien trop apprêtée pour un lieu si reculé.

— Le monde a changé et maintenant tu dois l’accepter… Je sais que c’est un peu direct comme façon de faire, mais…

— Mais rien du tout ! me coupa-t-elle en haussant la voix. Je n’ai que peu de connaissances sur ce qu’il s’est passé durant toutes ces années. En revanche, corrige-moi si je me trompe : Lancin et toute sa clique font bien appel à toi et à eux pour faire le sale boulot ? Alors POURQUOI vivent-ils dans des conditions pareilles ?! Pourquoi acceptent-ils cette situation ? Enfin, devrais-je préciser : pourquoi TU la tolères !

Elle explosa, libérant dans son sillage une vague de ténèbres qui tapissa les herbes hautes.

— Les familles qui habitent ici ne sont pas des nobles ou des paysans… lui expliquai-je en tentant de rester le plus calme possible. La plupart sont d’anciens prisonniers de Nidrane. S’ils ont réussi à survivre, c’est uniquement en s’adaptant. Donc oui, nous avons courbé l’échine et nous sommes devenus des mercenaires pour nous offrir un peu de tranquillité. Les règles ont changé… Ils n’avaient plus aucun souverain, plus de pays, plus de blason. Kayis et sa légende ont disparu. Tu avais disparu. Alors j’ai fait au mieux… Navré que cela te déçoive à ce point !

— Et Arytan ? Pourquoi ne pas l’avoir reconstruite ?! Cette cité était le fief de l’armée de Solime. Elle possède un emplacement stratégique de choix, une muraille naturelle et les mines sont à proximité. Ici, il n’y a rien ! Vous êtes à découvert, c'est de la folie Avi.

Elle parle comme son père.

— Vivre à Arytan, après ce qu’il s’était passé… C’était bien trop douloureux pour moi, lui avouai-je, presque honteux. J’ai demandé à la famille Lancin un nouveau lieu de vie et Nirakon possédait tout ce qu’il nous fallait : des sols cultivables ainsi qu’un espace assez grand pour entraîner les guerriers. Mais surtout, le village était reculé dans les terres, face à une prairie immense sans possibilité de mise à l’abri.

— En gros, en cas d’assaut, vous pouvez agir vite et faire un carnage, réalisa-t-elle en détaillant la plaine. Rassure-moi, ne me dis pas que cette situation te convient…

J’avais l’impression d’entendre Kayis en personne et cela me rendait fou. Elle parlait attaque, guerre et combat, quand moi j’avais choisi la quiétude et la sécurité de ce peuple. Je soupirai en balayant la cité des yeux.

— Amenis, tu dois comprendre qu’ici je n’ai aucun pouvoir. Je n’ai eu ce titre de seigneur que grâce à Kievian… J’ai gagné une certaine légitimité avec le temps, cependant n’imagine pas que je n’y ai pas laissé quelques marques au passage. Je reste un Narkrem…

La majeure partie des mercenaires ne comprenaient que la force brute. Je ne comptais plus le nombre de fois où j’avais dû user de mes ténèbres pour asseoir mon autorité. La plupart de mes stigmates provenaient de ces décennies de lutte acharnée pour maintenir l’ordre et la paix au sein de ce village.

Son expression s’adoucit enfin, ce qui me soulagea jusqu’à ce que j’y lise une certaine forme de tristesse. Je savais que cette gifle était indispensable, seulement je ne pouvais pas m’empêcher de me mettre à sa place. Son monde ainsi que son héritage étaient là, derrière de pauvres barricades de bois. Tout le travail abattu par ses parents s’était vu balayer lorsque Kayis s’était sacrifié pour elle. Il ne restait plus rien des valeurs de sa famille, tout cela appartenait au passé.

— Présente-les-moi, me demanda-t-elle en enroulant son bras autour du mien. Je veux les rencontrer, tous, un à un, afin de m'excuser de vive voix. Je leur dois au moins ça.

— Tu es sûre de toi ? Tu n’auras pas l’accueil que tu escomptes… Pour eux, tu n’es pas l’héritière des Anciens ou je ne sais quel autre titre honorifique. Tu es l’unique responsable de leur malheur.

Elle soupira tout en serrant mon avant-bras.

— J’en ai conscience et ils ont entièrement raison. S’ils sont dans cette situation, s’ils doivent compter les grains de maïs ou de blé, c’est de ma faute Avi. Je n'imagine pas effacer trois siècles comme ça, mais je veux tenter d’améliorer les choses. Je le dois au moins à mon père.

J’inspirai profondément en admirant les mèches sauvages qui s’échappaient de sa longue natte. C’était la première fois que j’entendais un discours digne d’une reine sortir de sa bouche... Avec un peu de chance, il nous restait encore un espoir.

J’entrelaçai mes doigts aux siens pour la guider vers la vérité la mieux gardée de ce Nouveau Monde : le village de Nirakon, la Terreur de Daaryrona. J'avais travaillé la légende de ce lopin de terre pour faire de lui un lieu dangereux pour tout humain sain d'esprit.

 

Le chemin menant à l’entrée n’était plus qu’un amas de boue qui se collait à nos semelles. La pluie s’accentuait, brouillant notre vision. Nous aurions pu nous téléporter à l’intérieur, dans la maisonnée qui me servait de pied à terre, mais Amenis tenait à passer par la grande porte. Enfin grande, nous parlions plus de rondins de bois cloutés entre eux. Sa main se serra lorsque nous arrivâmes à quelques mètres de l'enceinte. Les deux guerriers qui montaient la garde hochèrent la tête en m’apercevant. Lorsque leur attention se porta sur Amenis, ils se crispèrent.

— Ouvrez la porte, ordonnai-je, las. Elle est là en paix.

L’un d’eux cracha au sol avant de se téléporter devant nous. Grewlin… Il fallait que cette brute épaisse fasse des siennes… Le chef du village était de loin mon meilleur élément, en revanche, il possédait un caractère de cochon. Et cela était sans compter sur son passif avec le père d’Amenis.

Ça commence mal.

— Elle n’a rien à faire ici !

Je sentis Amenis se raidir. Grewlin ne daignait pas lui lancer un regard.

— Grew, mesure tes paroles !

— Non, Avichail ! Elle se pavane de l’autre côté depuis des mois, alors ne me demande pas de l’accueillir les bras ouverts.

Je lâchai Amenis et serrai l’épaule de ce prisonnier, devenu un ami au fil des années.

— Ce n’est pas ce que je demande, lui répondit-elle avec respect en s’inclinant. Je n’ai pas la prétention d’exiger quoi que ce soit.

Je dissimulai ma surprise derrière un voile, étonné d’entendre sa voix si calme malgré la véhémence du Noctranien.

— Alors que fais-tu ici ? Tu t’es souvenue que tu pouvais porter une couronne !

Le guerrier couvert de marques noires la toisa de haut en bas. Je décidai de rester volontairement en retrait, veillant tout de même à ce qu'il ne dépasse pas les limites.

— Je ne suis pas ta reine. Et comme tu peux le voir, je n'ai ni couronne, ni tenue officielle, ni blason. Je viens juste discuter.

— Si tu veux entrer, ma belle, siffla-t-il, tu vas devoir faire tes preuves. Ici, le respect se gagne dans la boue et le sang. Comme dans l’armée de ton cher père.

Grewlin croisa ses bras imposants sur sa poitrine, espérant la voir frémir. De longues secondes s’écoulèrent sans que l’un ou l’autre ne prononçât le moindre mot. Ils se jaugeaient. C’est alors que des dizaines de volutes nous encerclèrent simultanément, laissant apparaître l’intégralité de ma milice. J’avais combattu chacun de ces hommes pour obtenir leur respect, sans faiblir. Ce rite militaire était l’un des rares ayant survécu.

C’était ainsi dans la légion de l’ombre.

Pour gagner la confiance de nos compagnons, nous devions nous battre contre eux. Nous nous confiions mutuellement nos vies, alors nous devions être capables de nous protéger, même de nous-mêmes. Telle était la force de l'armée de Noctrane. Un soutien sans faille. « Ne jamais abandonner un frère » ; telle était la doctrine inculquée par Kayis. Ses mots étaient gravés dans nos esprits, pareils à un mantra qui nous poussait à donner le meilleur sur les champs de bataille.

Découvrir autant de combattants la provoquer aurait dû me mettre hors de moi, sauf qu'Amenis savait se battre, elle l’avait toujours su. Si elle voulait gagner leur respect, c’était sa seule option.

Amenis se redressa puis roula ses épaules. Là, je sus qu’elle irait jusqu’au bout. Elle avait compris ce qui l’attendait. Un rite de passage, ni plus ni moins. Peu à peu, la pluie cessa pour laisser transparaître un fin rayon de soleil. Amenis détacha sa cape avant de la jeter dans la boue. Tous la fixèrent avec attention lorsqu'elle attrapa un couteau dissimulé à son mollet pour trancher les pans de sa robe. Elle jeta les chutes de tissus puis s’étira.

— Tu es bien sûre de toi, se moqua Grewlin en craquant sa nuque, je vais te faire mordre la poussière, petite.

Quelques rires accompagnés de répliques calomnieuses s’élevèrent parmi les guerriers. Aucun d’eux n’avait vu la princesse se battre et pour cause : le combat lui était interdit, enfin presque… je ne comptais plus le nombre de fois où cette femme m’avait mis en échec. Son père l’avait entraînée en cachette lorsqu’il avait découvert que je lui avais enseigné nos arts. Il désirait que sa fille soit capable de se défendre, même contre les plus farouches de ses soldats.

— Je jure de ne pas faire appel au Divin, annonça-t-elle en gesticulant tout en tranchant son corset. La seule chose que je demande, c’est de respecter les coutumes de l’armée de l’ombre : un à un, au premier sang, magie et lame.

Elle termina en haillons, sa robe tailladée et sa poitrine à peine recouverte d'un chemisier presque transparent. J'entendis quelques gorges se racler, ce qui m’arracha un rictus. Mes guerriers luttaient pour ne pas laisser leur attention dériver vers ses courbes. Certains tournèrent leur tête quand d’autres fixaient leurs bottes. Amenis balaya l’assemblée du regard avec une assurance à toute épreuve. Je retrouvais enfin la femme dont j'étais tombé éperdument amoureux. Elle chemina jusqu’à moi en pointant mon fourreau.

— Elle est plus lourde que celle dont tu as l'habitude, lui précisai-je en tapotant le pommeau. Nous en avons d’autres à l’intérieur si tu veux.

— Est-ce que cela m'a déjà empêchée de te mettre le nez dans la poussière ? Non ! Alors envoie !

Quelques gloussements s’élevèrent dans l’assemblée. Je dégainai mon épée et la posai dans sa paume.

— C’est vrai. Fais-en bon usage.

Elle la soupesa puis esquissa quelques mouvements d’échauffement devant le regard médusé de Grewlin et de mes hommes. À la fin de sa démonstration, les ricanements s’étaient tus.

— Tu n’as pas le droit d’intervenir, me mit en garde Grewlin. Si ta belle saigne, c’est son problème.

— Oh crois-moi, je n’en avais pas l’intention… Par contre, au premier sang. Si vous ne respectez pas cette loi, vous aurez affaire à moi.

— Et à Inas, ajouta-t-elle en manipulant mon arme avec précision.

Là, tous reculèrent pour laisser la place au premier combat. Grewlin allait s’en donner à cœur joie, j’en étais certain. Il avait des comptes à régler. Heureusement, ce dernier était le plus à cheval sur le respect de nos traditions. Il espérait lui donner une leçon dans les règles afin de la remettre à sa place.

Je me postai en retrait, les mains dans les poches, impatient de les voir à l’œuvre. En observant Amenis se mettre en position, j’eus un pincement au cœur. Son père aurait adoré assister à un tel combat. Il aurait été fier de sa fille.

 

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