Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 20 Une autre vision du monde

Chapitre 20

 

Une autre vision du monde

 

Avichail

 

Nezera

 

Je venais tout juste de rentrer de Nirakon et j’admettais ressentir un certain soulagement à me retrouver face au château de Nezera. La journée avait été lourde, longue et d’un ennui mortel. Cette posture de dirigeant me demandait de prendre position sur des querelles stériles de paysans ou encore d’entendre les doléances des villageois sur des sujets qui me dépassaient : taxes, impôts, commerces… J’avais grandi dans l’art de la guerre. J’étais capable de maintenir un siège, de forcer une défense ou de préparer une attaque sur plusieurs fronts sans suer, mais cela s’arrêtait là. La politique ne faisait pas fait partie de mes enseignements et encore moins de mes ambitions.

Sauf qu'en m'unissant à elle, je n’avais pas d’autre choix que d’embrasser son rang.

À l’époque, cette charge me paraissait si lointaine que je ne m’étais jamais imaginé vivre cette situation. Ses parents gouvernaient Noctrane avec aisance et les relations avec Gresa semblaient plus apaisées, grâce à la fois à Amedéa, et à nos troupes disséminées aux quatre coins du continent. Alors oui, j’en étais venu à oublier que sur les épaules de celle à qui j’avais ouvert mon cœur pesait la lourde tâche de diriger un peuple, voire deux aujourd'hui.

En pénétrant dans le château, je croisai le seigneur Granden en pleine discussion avec le seigneur Abren. D’ici, je sentais une certaine tension dans leur posture. Quelques bribes me parvinrent en passant et c’est en entendant le prénom d’Amenis que je sus qu’elle avait encore fait des siennes. Amenis prenait tout trop à cœur, jusqu’à oublier la position délicate dans laquelle sa présence mettait le pays tout entier. Daaryrona conservait depuis des années des relations plus ou moins cordiales avec Venerasse, mais tout avait basculé avec son arrivée.

Les deux continents étaient sur le point d’entrer en conflit. Une guerre sanglante, sans règles établies et surtout sans aucune morale. Des innocents risquaient leur vie à cause de nous, enfin de moi. J’avais forcé la main à Kievian en l’amenant ici, allant jusqu’à le menacer ouvertement. Il n’avait pas eu d’autre choix que d’accepter sa présence et elle, elle bafouait son autorité à la moindre occasion.

En approchant, j’eus juste le temps d’entendre la fin de leur discussion : « Je ne changerai pas d’avis, cette usurpatrice doit être livrée. »

Il n’en fallut pas plus pour éveiller en moi des signaux d’alerte. Je me téléportai dans le bureau de Kievian, convaincu qu’il y était toujours. Mon ami ne le quittait plus depuis le décès de son père…

— Kievian, que s’est-il passé ?

Je trouvai le futur souverain affalé sur sa chaise avec d’épaisses poches cernées de noir sous les yeux. Il semblait avoir pris dix années en l’espace de quelques jours.

— Elle est ingérable, Avi…

Je pinçai l’arête de mon nez en soufflant.

— J’en conclus que le conseil a été mouvementé. Elle a simplement besoin de temps pour s’acclimater, Kiev. Amenis vient juste de retrouver sa mémoire et elle découvre que trois siècles se sont écoulés. Sa vision de ce monde diffère de la mienne ou de la tienne.

— Cesse de lui trouver des excuses, Avi, gronda-t-il en frappant le plat de sa main sur la table. Elle me tutoie, crache sur nos règles fondamentales et en prime a le culot de me manquer de respect devant mes seigneurs. Je la tolère pour ne pas briser notre amitié, mais elle est allée trop loin. Nadren accoste d’ici quelques heures et…

— Tu as peur qu’elle mette le feu aux poudres.

Il acquiesça, repoussant ses dossiers grands ouverts en jurant.

— On a travaillé trop dur pour en arriver là, Avi. D’ici peu, on parviendra à souder une alliance assez forte pour tenir tête aux Anciens. Grâce à ça nous réussirons à avoir le poids nécessaire pour nous faire entendre lorsque la malédiction sera levée. Je ne peux pas mettre cela en péril à cause de ses coups de sang.

Je comprenais où il voulait en venir, sauf que son plan ne me convenait pas… Si au démarrage l’idée était de tuer Amenis pour éviter que la malédiction ne se lève, je savais que depuis son arrivée ici, Kievian étudiait une autre option : celle de créer une alliance en mettant Amenis dans la balance des négociations. Sur le papier, son idée n’était pas mauvaise, loin de là. Car d’une manière ou d’une autre, il était certain qu’un beau jour, quelqu’un réussirait à libérer Noctrane et Alyrane. Le problème était que je refusais de sacrifier mon bonheur pour le bien commun.

— Kievian, c’est hors de question !

Il se redressa d’un coup.

— Elle est dangereuse, s’écria-t-il, Inas est en elle. On parle du dieu de la mort. Tu réalises qu’à tout moment elle peut, sur un coup de tête, anéantir un pays tout entier ?

Je m’éclipsai devant lui avant de frapper le bureau avec ma paume.

— Oublie cette idée.

— Depuis qu’elle est là, tu n’es plus le même. Elle te retourne le cerveau et ce lien… Mélia aurait dû le détruire !!! Il t’empoisonne l’esprit, mon ami.

Mes poings se serrèrent sur le bois, le craquement de ce dernier alerta le futur souverain.

— N’entre pas sur ce terrain… le mis-je en garde. C’est une très mauvaise idée, Kievian.

— Tu… tu me menaces maintenant ?! railla-t-il. Où est passé celui qui était prêt à tout pour que la paix règne ?

Il en a marre de mettre sa vie entre parenthèses.

Lorsqu’il aperçut mes ténèbres imprégner la pièce, Kievian recula d’un pas.

— La paix ? Car pour toi, ça signifie la donner en pâture…

— Ah, à présent ça te dérange ? Je te rappelle que l’idée de la tuer venait de toi Avi, pas de moi ! Tu as décidé de la laisser sur ce navire alors que je t’avais demandé de la ramener. N’inverse pas les rôles.

Je poussai un grognement en serrant mes dents pour contenir ma colère. Si je devais placer mes erreurs par ordre de gravité, celle-ci était tout en haut de ma liste. C’était à cause de mon foutu ego mal placé que j’avais pris cette décision stupide… Quand j’avais réalisé que notre lien était inerte, alors qu’elle se trouvait à quelques mètres de moi… Cela m’avait mis dans une rage profonde.

Quel crétin fini !

— Les choses ont changé ! tonnai-je. Je refuse qu’elle soit utilisée comme monnaie d’échange, est-ce que c’est clair ?! 

— Tu es aveuglé par tes sentiments et par cet idéal que tu vois chez elle. Elle est dangereuse Avi, ouvre les yeux !

Je laissai mes ombres ramper sur le sol, jusqu’à recouvrir le parquet ancien d'un épais nuage vaporeux.

— D’ailleurs, compléta-t-il acerbe, si tu avais à ce point confiance en elle, tu ne lui cacherais pas tes vilains petits secrets ? Admets que ta précieuse Amenis te terrifie.

Je n'avais pas peur d'elle ou de sa puissance... ce qui m'empêchait de tout lui révéler était cette angoisse de la perdre pour toujours. En réalité, j'acceptais de subir son courroux ou encore mille sévices si cela pouvait m'éviter de lire de la déception dans son regard. J'avais dû faire des choix dont je n'étais pas fier et même si j'avais conscience qu'un jour j’allais devoir en assumer les conséquences, je souhaitais préserver le peu que nous avions retrouvé.

— Je lui dirai tout quand ce sera terminé.

Il ricana en opinant lentement avant de pointer la porte du doigt.

— Berce-toi d’illusions autant que tu veux, mon ami... Amenis est libre de ses mouvements ici. Qui te dit qu’elle n’a rien découvert, hein ? N’oublie pas qu’elle est douée pour dissimuler des informations. Elle a réussi à mentir ouvertement avec les chaînes d’Alathéia aux poignets. Donc dans tes bras, cela doit être d'une simplicité déconcertante. Contrairement à toi, je ne la sous-estime pas. Gère Amenis, ou je devrai agir en conséquence.

J’attrapai Kievian par le col de sa veste et le plaquai contre le mur, juste à côté de la bibliothèque. Le prince grinça sous l’impact.

— Blesse-la et je te jure que tu goûteras à mes ténèbres, Kievian…

— Une nouvelle menace, me provoqua-t-il en esquissant un rictus mauvais.

— Non, c’est une promesse.

Sur ces paroles, je disparus en lâchant cet homme que j’avais pendant longtemps considéré comme un ami, un confident. Il avait certainement raison sur un point : j’avais changé. Du moins, mes priorités, elles, avaient changé. Aujourd’hui, je n’avais plus envie de sauver le monde. Je me moquais de cette malédiction, de cette guerre de dieux ou de pouvoir… La seule chose qui m’importait était de profiter de notre éternité. Et ce quel qu’en soit le prix.

 

La nuit était déjà bien entamée quand je décidai de quitter les plaines d’Arytan. J’avais eu besoin de faire le point et j’en venais à regretter la présence d’Ilyesse. Il était le seul à qui je pouvais me confier réellement. Il était là avec moi lorsqu’elle nous avait livré ses morceaux avant de disparaître.

Ses conseils autant que nos soirées au chalet de Minerasse me manquaient.

Mes ombres me portèrent au cœur de la chambre de ma sœur sans trop savoir pourquoi. Peut-être avais-je besoin de me rassurer ou simplement de lui parler. Elle ne portait pas Amenis dans son cœur, cependant elle savait être lucide sur la situation.

La pièce, intégralement décorée d’objets colorés, était nimbée par la lumière blanchâtre de la lune. Son petit ronflement me fit sourire. Mélia, comme toujours, dormait dans une position impossible : une jambe dehors, un bras à droite et le reste du corps en diagonale.

L’envie de la réveiller m’effleura l’esprit, mais je décidai de laisser cette discussion à plus tard. Je m’assis à côté d’elle pour la border. Ma petite sœur semblait si fragile, si innocente. Ses joues arrondies lui donnaient un air de poupée. Une poupée qui avait vécu bien trop de drames. Ainsi, paisible et calme, elle ne ressemblait en rien à la rude prêtresse qui tenait tête aux plus grands de ce monde. Je déposai un baiser sur son front et disparus.

Si j’avais espéré que ma sœur fût toujours éveillée, je fus soulagé de trouver Amenis endormie à poings fermés. En apercevant ma belle, sans défense, mon cœur se serra. Je n’avais pas la force de me coucher auprès d’elle. Là, adossé contre le mur, je l’observai en silence.

— J’espère que tu pourras me pardonner, murmurai-je.

Je savais qu’un jour, mes actes m’exploseraient en pleine face. À vrai dire, cela faisait un moment que je réfléchissais à un moyen de tout lui avouer. Malheureusement, aucune tournure ne sonnait juste dans mon esprit. Ce que j’avais fait était impardonnable. Pourtant, je ne regrettais rien. C’était une autre époque, où à mes yeux ainsi qu’à tous ceux du reste du monde, Amenis n’existait plus. Après deux siècles à la chercher, je m’étais fait une raison : si je ne la ressentais plus au travers de notre lien, cela signifiait qu’elle était morte.

Si j’avais su, est-ce que j’aurais pris les mêmes décisions ? Je connaissais la réponse… C’était grâce à cela que Mélia dormait un étage en dessous et que mon père respirait toujours. J’avais sauvé ma famille des griffes de ce monstre.

 

Sans faire le moindre bruit, je tirai délicatement le tapis central pour découvrir la trappe menant aux sous-sols. Je sortis une dague de ma botte et m’entaillai la paume de la main. Quelques gouttes tombèrent sur le glyphe, déverrouillant mon antre. Ce lieu sombre et exigu était devenu au fil des années mon refuge. À l’abri de tout, j’avais regroupé ici mes démons, mes choix, sans oublier mes secrets. Face à la lourde porte, je retirai mon pendentif et l’apposai au cœur de la rune gravée au couteau. Le halo doré éclaira mon visage, levant ainsi la protection de la salle. En pénétrant dans la pièce, un frisson parcourut mon échine. Au centre trônait fièrement mon morceau de la Table, enfermé dans un autel scellé, mais ce n’était pas lui qui hantait mes pensées.

Derrière lui, faiblement illuminée par des orbes éternels, scintillait l’épée de Kayis. Le dernier présent d’un père désespéré. Il me l’avait confiée avec cette lettre qui avait sans doute poussé Amenis à fuir sur Trinas. Je passai mes doigts sur la lame élimée en ressentant une certaine amertume sur le bout de ma langue. En apprenant pour ma sœur, le souverain avait dégringolé dans mon estime. Il m’avait caché son existence et si j’arrivais à comprendre la décision de mes parents, la sienne était inexcusable.

Je me souvenais avoir dû la punir pendant mes années de service à Nidrane. Et pour quoi ? Quelques morceaux de pain volés ! Cette image hantait encore certaines de mes nuits et dès que je posais mes yeux sur elle, je n’arrivais pas à faire taire cette culpabilité qui susurrait à mon oreille. Lorsque mon père m’avait appris la vérité, je m’étais juré de tout faire pour la protéger.

Malheureusement, j’avais échoué. Hénes m’avait forcé la main.

Mon regard dévia vers la couronne d’Amedéa dont les minuscules cristaux scintillaient telles des étoiles. J’attrapai l’emblème de la reine pour la première fois depuis son départ. Son contact déclencha un choc le long de ma peau, remontant jusqu’à ma poitrine. Tout en serrant la couronne dans ma main, j’entendis sa voix hautaine me cracher au visage. Sa haine tout comme son mépris, qui m’avaient accompagné tout au long de ma vie.

« Un échange arrangeant. »

Un ricanement nerveux se fraya un chemin au travers de mes lèvres. Je l’avais vendue… Une immortalité contre deux, un sang contre un autre.

 

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