Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 25 Les chiens ne font pas des chats
Chapitre 25
Les chiens ne font pas des chats
Prisca
Palais de Nezera – Au même moment
Je ne comptais plus le nombre de poignées de main que j’avais distribuées, mais beaucoup trop à mon goût, ça, c’était une certitude. Les nobles ainsi que les seigneurs s’enchaînaient à un rythme soutenu, apportant leurs sourires mielleux et fourbes. Mes zygomatiques me faisaient un mal de chien tandis que mes jambes fourmillaient à cause de l’inconfort de ce trône bien trop haut pour moi. Kievian se tenait à ma droite, la mine avenante en m’offrant par intermittences des œillades amoureuses qui sonnaient horriblement faux.
Pendant que le seigneur Guédias abordait le délicat sujet des accords sur les mines de Myrthn, je lorgnais sur l’imposante couronne en argent sertie de saphirs qui reposait sur le crâne de Kievian.
Est-ce que la sienne aussi lui comprime le crâne ? À tous les coups, non.
Je n’en pouvais plus. Celle de l’ancienne reine était d’un inconfort rarissime, ces espèces d’épines en métal précieux allaient bientôt me percer les tempes. Sa taille n’avait pas été ajustée à mon tour de tête. En même temps, il était difficile pour n’importe quel joaillier de reprendre en l’espace de quelques jours une tiare d’une telle complexité. Je mourais d’envie de la ranger dans un coin. Heureusement, je n'étais obligée de la porter que lors des évènements officiels. J'avais gagné la bataille du confort en parvenant à un compromis. Une seconde, plus légère, m'attendait patiemment dans notre chambre. Un frisson me saisit quand je réalisai qu'à partir de ce soir, j'allais devoir partager le même lit que ce parfait inconnu.
Pourquoi m'étais-je mise dans cette situation ?
Guédias attrapa ma main pour déposer un baiser sur la chevalière des Lancin qui reposait sur mon annulaire. Ce geste me rappela à mes obligations. Je lui offris un sourire reconnaissant en lui souhaitant un agréable retour avant de souffler en catimini. Mon estomac se mit à gargouiller.
— Tu as faim ? me questionna Kievian en s’approchant de mon oreille.
La discrétion, selon Prisca.
Évidemment que je mourais de faim. Je n’avais rien avalé depuis la veille. Et même si cette journée me tordait les intestins, mon corps, lui, réclamait son dû.
— Oui, avouai-je du bout des lèvres.
Le roi se leva puis renvoya un noble d’un geste de la main avant de saisir la mienne avec une étrange douceur. Hésitante, je le dévisageai.
— Navré, je n'ai pas fait attention à toi. Nous poursuivrons les mondanités avec l’estomac plein et je crois qu’une pause ne serait pas du luxe. Mes oreilles bourdonnent à force de les entendre minauder.
Un rire discret se fraya un chemin au travers de mes lèvres. Il était différent. Peut-être était-ce la pression de l’évènement qui venait de s’évaporer ou bien une simple façade, mais je n’en avais cure. Je décidai de mettre mes doutes de côté afin de survivre à cette infernale journée. Après tout, nous étions tous deux dans le même bateau, alors autant nous soutenir.
Les cuisiniers nous offraient un véritable festin. Les tables débordaient de nourriture, toutes plus appétissantes et gourmandes les unes que les autres. Des poissons crus agrémentés d’herbes aromatiques avec une sauce à l’ail pour représenter les contrées nordiques de Minerasse. Un plateau de gibier juteux accompagné de noix, marrons et courges en clin d’œil au plat préféré de mon père, ainsi qu’une soupe épicée de poulet pour célébrer Ancerasse. Chaque nation se voyait ainsi mise en avant. J’étais ravie de découvrir que mon idée avait été approuvée par Kievian. Il était à mon sens primordial que notre projet d'alliance se dévoile à table, car comme le disait si bien mon père : « C’est autour d’un bon repas que se signent les meilleurs traités. »
Je m’approchai du plat de Noctrane, le sourire aux lèvres. J’avais demandé à Amenis la recette d’une spécialité dédiée aux grands évènements. Nous connaissions la truite fumée aux fleurs d’oranger de Gresa, cependant les coutumes de Solime, elles, avaient disparu de nos ouvrages.
Alors que je m’apprêtais à prendre un morceau de bœuf braisé au miel, mon père fit son entrée.
— Ta mère n’est pas là ? me questionna-t-il avec une douceur qui me surprit. J'escomptais la voir.
Je reposai ma bouchée, le ventre noué. Il venait de me couper l’appétit pour de bon. Je n’en revenais pas… Sa fille se mariait et lui ne songeait qu’à parler à la femme qui l’avait fui il y a cinq ans.
— Non, Eleonor est partie rejoindre ses exilés d’Alyrane. Je pense qu’elle n’avait pas envie de te croiser, désolée.
Mon père soupira en roulant ses épaules, mal à l’aise. Le départ de ma mère l’avait profondément marqué. Dire que tout cela avait commencé à cause de sa peur de vieillir à ses côtés… Cette quête de la Table ainsi que toute cette histoire n’avait à l’origine qu’un seul but : devenir un Immortel. En finalité, c’était pourtant son rêve d’éternité qui avait éloigné ma mère de lui. S’il avait accepté les règles de la vie, mon père serait toujours un général et nous vivrions encore dans notre maison au cœur de la cité d’Adreka.
Cette époque me manque…
— Dommage, souffla-t-il en fixant l’entrée de la salle, j’avais espoir de terminer notre conversation…
Quelle conversation ?
Je m’apprêtais à le lancer sur le sujet quand Kievian arriva à notre hauteur. Il enroula son bras autour de ma taille pour me serrer contre lui. Étonnée par son geste, je me laissai faire, préférant ne pas commettre un impair ou pire, le vexer. La chaleur de sa main me plaça dans une situation délicate. Je ressentais la pression de ses doigts, ainsi que son parfum de cèdre qui chatouillait mes narines.
— Empereur, ravi de voir que vous avez réussi à mettre votre animosité de côté lors de notre cérémonie. Il aurait été dommageable de ruiner le mariage ainsi que le couronnement de votre héritière.
Il le cherchait, du moins, c’était ce que je pensais avant de découvrir la mine ravie de mon père. Je reconnaissais ce petit air satisfait qu’il arborait quand il maîtrisait la suite des évènements. Il se tramait quelque chose.
— Je suis heureux de voir que mon unique enfant ainsi que notre ambassadrice se porte bien. J’avais peur que l’enlèvement d’Amenis ne la mette en grand danger. Vous avez réussi à dompter La Main de la Mort pour le transformer en un agneau docile.
Je manquai de m'étouffer avec ma salive. C'était donc la soupe qu'il avait décidé de livrer au monde entier pour justifier la fuite d'Amenis. Une belle pirouette, je l'admettais cependant. Toutefois, après avoir assisté à notre mariage, plus personne ne pouvait croire une chose pareille.
— Avichail est à mon service depuis des années, affirma Kievian avec fierté. J’ai approuvé la Vasilyssa, car son rôle est crucial dans la suite. Il en était de mon devoir, en tant que protecteur de mon pays.
Ses mots sonnaient faux dans sa voix. Horriblement faux. Amenis avait gagné son rang... Kievian n'y était pour rien !
— La fameuse alliance dont vous rêvez, souligna avec ironie mon père. Vous êtes un utopiste, tout comme votre défunt paternel. Je peux vous assurer que si vous acceptez de vous joindre à moi, Alyrane ou Noctrane ne seront plus un problème une fois la malédiction levée.
Pardon ? Qu’entend-il par « plus un problème » ?
— Vous êtes beaucoup trop confiant, Makel, et cela vous perdra. Songez-vous réellement que Thélyios vous laissera le champ libre ? S’il y a un point où je rejoins Amenis, c’est celui-ci. Je vous rappelle qu’Ancerasse est littéralement sur ses terres, à vos frontières.
— Nous avons déjà la puissance nécessaire pour remettre Alyrane dans le rang. Il est grand temps que la magie change de main, vous ne pensez pas ?
Je me tournai vers Kievian. Il avait cette expression absente qui réveilla mes instincts les plus primaires. Si je ne saisissais rien à la discussion en cours, lui si... et c'était bien ça qui m'inquiétait. Kievian et mon père avaient déjà parlementé en douce... Je pouvais mettre ma couronne en jeu là-dessus. Mon père haussa un sourcil en me fixant. Il venait de comprendre à son tour.
— Je crois comprendre que ma fille n’est pas au fait de nos échanges, s’étonna-t-il avec une pointe de satisfaction dans la voix. Avez-vous peur qu’elle ne soit pas de votre avis ?
Pour une fois, j’étais d’accord avec lui. Ce constat me retournait l’estomac au point où l’odeur de la truite me donnait à présent envie de vomir.
— Ma femme ne voit pas aussi loin, conclut Kievian en me serrant contre lui.
Là, c’en était trop. Je repoussai avec vigueur ce qui me servait d’époux. Pour qui ou pour quoi me prenait-il au juste ? Une coquille vide ? Une femme incapable d'utiliser son cerveau ?
— Ah les joies du mariage, soupira mon père avec sarcasme. Tu aurais pu t’éviter tous ces déboires, ma fille…
J’enrageais. Tous deux me voyaient comme un objet que l’on déplaçait à sa guise. Une jolie statue qui souriait ou minaudait sur demande en buvant leurs paroles comme si ces dernières provenaient du mont Hyrphan. Je devais reprendre mon sang-froid, sauf que là, tout de suite, j’en étais incapable. Rester proche d’eux me donnait des envies assassines. Les doigts serrés sur ma robe, je contins ma rage ainsi que ma magie pour éviter de transformer la salle du banquet en lanterne incandescente.
— Prisca, calme-toi, me chuchota Kievian, ce n’est pas le moment.
Je fis un pas en arrière, haineuse.
— Prisca, calme-toi. Prisca, souris. Prisca, reste assise… Pour ta gouverne, grommelai-je, je ne suis pas ton trophée.
— Ce… ce n’est pas ce que je voulais dire, tenta-t-il de se justifier. Nous avons échangé hier et avec le mariage…
— Oh que c’est facile, crachai-je avec mépris en faisant fi des bonnes manières, du protocole et de toutes les règles de bienséance. La pauvre Prisca doit choisir entre le bleu nuit ou le vert sapin. Elle n’a pas le temps pour les décisions politiques qui peuvent changer la face de notre monde.
— Ma fille…
— Toi… Non. Vous deux, grondai-je à voix basse. Vous pensez avec ce que vous avez entre les jambes et votre ego surdimensionné. Aucun de vous n’est capable de voir que le chaos nous guette. Pourtant il est là, juste sous vos maudits yeux… La seule chose qui vous passionne, c’est de servir vos propres intérêts. Toi Makel, c’est ta soif de pouvoir…
— Non, me coupa-t-il avec douleur en entendant son prénom sortir de ma bouche, tu sais que cela n’a rien à voir avec ça.
Je levai les yeux au ciel, agacée d’écouter la même rengaine, encore et encore.
— À d’autres si ça te chante, mais pas à moi. Depuis que tu as pris le pouvoir, tu es différent. Mon père a disparu pour laisser la place au monstre avide que j’ai face à moi. Et toi, ajoutai-je à l’attention de Kievian, tu ne vaux pas mieux que lui. Derrière tes grands discours fédérateurs, tu caches bien ton jeu. La seule chose qui t’intéresse dans cette alliance, ce sont les terres de Noctrane. Tu imagines que je suis stupide et que je ne suis pas au fait de la carte que tu planques dans ton cabinet ?
Mon époux marqua un temps d’arrêt, la bouche légèrement entrouverte. Il me prenait réellement pour une idiote. Je possédais les clés du château, il me les avait confiées sur un plateau… Donc oui, sa fameuse carte, dissimulée dans la pièce derrière son bureau, je la connaissais. J’en avais même dessiné une copie.
— Eh oui mon cher époux, je sais lire, conclus-je froidement en refermant sa mâchoire du bout du doigt. Est-ce que Avichail est au courant ? Oh cela m’étonnerait grandement !
Kievian avait oublié un détail… j’avais grandi à Adreka aux côtés du plus grand calculateur de notre histoire moderne. Mon père m’avait toujours appris à avoir un coup d’avance et qu’il était préférable de ne jamais se fier aux apparences.
— Prisca, bredouilla Kievian, tu as mal interprété ce que tu as vu et…
Furieuse, j’attrapais un verre rempli de vin pour lui lancer au visage quand un hurlement strident figea la salle.
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