Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 21 La reine de glace

Chapitre 21

 

La reine de glace

 

Amenis

 

Palais de Nezera

 

Lorsque j’ouvris l’œil, Avichail n’était pas à mes côtés. Ce n’est qu’en passant mes doigts sur les draps froids et non défaits à côté de moi que je compris qu'il n'avait pas dormi ici. C’était peut-être mieux ainsi… Je n’avais pas encore réussi à digérer ma découverte de la veille. Le visage de Neven avait hanté mes songes. Sa place n’était pas dans une cellule, elle ne l’avait jamais été… Non. Si nous voulions l’aider à s’échapper de l’Autre Monde, il devait sortir de là.

— Il ne doit pas rester enfermé, tonna Inas.

— Je suis d’accord, nous nous occuperons de le faire sortir après le mariage.

Mécontent de ma décision, Inas poussa un grondement sourd qui me vrilla les tympans.

— On va le sortir d’ici ! lui promis-je. Il est hors de question qu’il moisisse dans ce château.

Mais avant ça, je comptais découvrir ce qu'il faisait là. Avi devait avoir une raison valable pour avoir agi de la sorte.

— Je te l’ai déjà dit ! Trois siècles, ça change un homme.

— Pas comme ça. Je le connais, Inas.

Il siffla dans ma tête, jusqu’à me lancer une affreuse migraine.

— Stop ! J’ai besoin de garder l’esprit clair. N’oublie pas que Nyrn et Makel sont ici.

— Oh je sais… Crois-moi, ça me démange de forcer le passage pour les réduire en cendres.

Je me figeai, assise dans mon lit, les doigts crispés sur mon drap.

— Je n’en ferai rien, petite créature... sauf si tu es en danger. N’omets pas que pour le moment je partage ton corps. Tu meurs, je meurs.

Bien, au moins nous étions d’accord sur ce point. Je savais que je pouvais lui faire confiance et qu’il ne me laisserait pas tomber, néanmoins je ne parvenais pas à éteindre cette minuscule voix qui susurrait à mon oreille. Il restait un dieu et moi son réceptacle…

En me levant, je découvris un morceau de papier avec une note déposée sur la coiffeuse. Je reconnus sans mal l’écriture hâtive d’Avi. Je me saisis de la lettre et rien qu’en lisant la première phrase, je sus que la journée allait être longue.

« Ame, je suis désolé, mais Kievian m’a demandé d’être l’unique

représentant de Noctrane à la cérémonie de son père. Ta présence pourrait

être vue comme un affront à Gyara.

S’il te plaît, ne fais pas d’esclandre et rejoins-moi pour le mariage. Ta robe

est arrivée, elle est accrochée au portant. Elle est superbe, j’ai hâte de te

voir la porter.

Pour l’éternité,

Avichail »

— Évidemment ! pestai-je en la froissant. Tout ça parce que j’ai refusé de lui lécher les bottes !

D’un coup, les murs du château se refermaient sur moi. Je me sentais à nouveau au palais d'Adreka, la corde au cou et prise à la gorge. Kievian n’était pas si différent de Makel. En m’évinçant d’une telle cérémonie, il m’affublait d’une étiquette de souveraine hautaine et austère. Qui ne viendrait pas présenter ses hommages à un monarque avant son dernier voyage ?!

— Personne, me répondit Inas.

— Exactement ! Même Makel sera présent…

— Alors vas-y et montre-leur.

— Non, il veut une reine froide, eh bien il va l’avoir. Assez joué.

Je le sentis sourire dans mon crâne et sans trop comprendre pourquoi, sa réaction me gonfla de fierté. Si au début la présence d’Inas me rendait folle, à présent, je ne me demandais ce que je ferais sans elle. J’avais l’impression qu’il faisait partie de moi et moi de lui. Comme un tout.

 

Après avoir enfilé ma tenue de cérémonie et avoir arrangé mes cheveux, je me plaçai face au miroir pour remonter le drapé pourpre sur mon épaule. Mon reflet n’était qu’un méli-mélo de symboles : une robe noire vaporeuse rappelant Solime, un voilage violet en transparence sur mes bras pour Gresa et une ceinture blanche agrémentée de fleurs turquoise en l’honneur de Prisca. J'avais choisi d'ajouter ce dernier détail après notre discussion. C’était ma façon de lui faire comprendre que je serai là pour elle. Je frôlai avec douceur les fines broderies en or qui garnissaient mon bustier. J'avais pris la décision d'entrelacer les silhouettes du lion et du corbeau d'Alyrane et de Noctrane. C’était ma façon d’honorer les amants maudits.

En dégageant mon pendentif, je marquai un temps d’arrêt devant le lien éclatant. Il ondulait dans la pierre, cherchant sa moitié à l’autre bout du château.

Je dois comprendre !

Je ne pouvais pas descendre, prendre son bras et prétendre que tout allait

bien en sachant que Neven croupissait sous mes pieds. Je n’avais jamais ressenti le besoin de fouiller cette chambre ou même ses affaires… Du moins avant hier. Mon instinct me hurlait qu’Avichail me cachait quelque chose. Il refusait de me parler de son passé, de ses années ici… Je ne pouvais plus refouler cette sensation, elle était trop forte, trop ancrée. Après tout, il m’avait bien laissée à Adreka sachant qui j’étais.

Moi et le second morceau de la Table.

Il ne me restait plus beaucoup de temps, le couronnement allait débuter dans moins d’une heure. Je devais faire vite. En scrutant la pièce avec attention, je me demandai par où commencer. Quand nous vivions ensemble, Avi cachait des souvenirs dans une petite boîte en métal. C’était un peu sa façon à lui de sauvegarder des traces des moments importants de sa vie, comme des trophées. Peut-être avait-il conservé cette habitude...

Je me retrouvai donc à quatre pattes, fouillant sous notre lit en robe de cérémonie brodée à la main.

Ridicule.

— Essentiel.

J’aperçus une boîte – ou du moins cela y ressemblait – en plein milieu. Évidemment, mes bras étaient trop courts. En même temps, ce n’était pas une surprise, Avi faisait bien deux têtes de plus que moi. Je fulminais en invoquant un long filet blanc entre mes doigts, quand la porte s’ouvrit avec fracas.

— Amenis !!!

Je me cognai violemment le crâne, étonnée d’entendre la voix paniquée d’Eli briser le silence de ma chambre à coucher.

— Qu’est-ce que tu fiches sous ton lit ? Tu as perdu quelque chose ?

Ma dignité, peut-être…

— Non, enfin peut-être.

— Anika et Daryl sont ici. Je les ai vus.

La main suspendue dans le vide, mon filament magique au sol, j’accusai le choc de ses paroles. Makel avait réellement amené avec lui mes deux faiblesses.

Que l'on ose me dire que tout ceci n’est qu’un heureux concours de circonstances… À d’autres !

— Tu entends ce que je te dis… répéta-t-il en claquant la porte. Daryl et Anika sont là, avec Makel.

— Oui, lui répondis-je enfin en m’extirpant de dessous mon lit. Où sont-ils ?

Je me tournai vers Eli qui suait à grosses gouttes. Ses boucles blondes collaient à son front. Le pauvre avait dû courir comme s’il avait la mort aux trousses. En même temps, j’étais la seule ici, avec Prisca, à comprendre ce que leur présence impliquait.

— Un étage en dessous, à l’étage des invités. J’ai fait demi-tour dès que j’ai entendu leurs voix. Si je les rencontre, je ne sais… je ne…

Je m’éclipsai face à lui avant de le saisir par les épaules. Il tremblait, le teint blafard.

— Eli, on va les croiser, c’est une certitude. Par contre, moi ce qui m’inquiète, c’est plutôt le motif de leur présence. Tu sais comme moi que Makel ne les a pas fait venir pour rien.

Elivio opina lentement en plantant son regard azur dans le mien.

— Le morceau, il est…

— En sécurité. Ne t’inquiète pas pour ça, Avi y a veillé.

Le fragment était là sous mes pieds, enfermé dans…

Un autel scellé… Une boîte !

Je pestai intérieurement de ne pas y avoir pensé avant. Je ne pouvais pas pousser ce maudit tapi et descendre, pas avec Elivio dans la pièce. Non pas que je ne lui fasse pas suffisamment confiance... En réalité, j’appréhendais surtout ce que je pouvais y trouver. S’il y avait un endroit bien gardé où Avi pouvait dissimuler ses plus sombres secrets, c’était en bas. Seul son sang pouvait l’ouvrir… Ou le mien. Je remerciai le lien d’âme qui nous unissait, car sans lui, ce petit tour serait impossible.

J’aurais dû sentir une pointe de culpabilité à l’idée d’user de ce dernier pour parvenir à mes fins, même si ce n’était pas la première fois. Et puis, je n’avais pas été la seule. Cela déséquilibrerait seulement un peu la balance. Un peu plus qu'elle ne l'était déjà.

— C’est l’heure…

Je sursautai à nouveau en découvrant Mélia juste à côté de moi.

Prisca a raison, ces apparitions pouvaient bien tuer quelqu’un.

— Tu m’as fait peur…

La prêtresse haussa les épaules en souriant de toutes ses dents. La lueur de malice dans ses prunelles d’or m’exaspéra autant qu’elle m’amusa.

— Ça va ? Pas trop mal à la tête ? blaguai-je.

— On peut dire merci aux potions d’Ily et à la magie. Je suis aussi fraîche que la rosée du matin.

Eli nous dévisagea l’une et l’autre, pensant certainement qu’une montagne nous était tombée sur le coin du crâne. Mélia sautilla jusqu’à moi, vêtue d’une toge de prêtresse d’Inas qui lui allait comme un gant. C’était étrange de ne pas la voir en armure de cuir…

— Pas mal, Vasilyssa, s’exclama-t-elle en glissant ses doigts sur le voile noir de ma robe, c’est très Solime je trouve.

— Si je dois avoir l’air d’une reine, alors je préfère porter une tenue de chez nous. Puis au moins, je n'ai plus cet horrible truc en métal qui me comprime la taille.

Mélia acquiesça en soulevant l’un des pans avant de tapoter la garde d’une des dagues disséminées à ma taille.

— Sérieusement ?! Amenis, tu assistes à un mariage en tant que reine. Tu ne peux pas te balader avec des lames sur toi.

S’il y avait bien une leçon que j’avais apprise à Adreka, c’était ça : ne jamais sortir sans arme. Nezera ne faisait pas exception. Là, en bas, dans cette salle pleine de seigneurs et de nobles, tous attendaient une occasion pour me faire tomber ou m’attaquer. Il était hors de question que j’entre dans la gueule du loup sans prendre de précautions.

— Question de sécurité.

— Plutôt deux fois qu’une, ajouta Elivio en soulevant sa veste.

Je pouffai de rire en découvrant quatre poignards, habilement dissimulés. Mélia leva les yeux au ciel, excédée, avant d’en retirer deux pour les poser sur ma coiffeuse.

— Bon, vu que Nadren a ramené sa cour privée, ça peut se comprendre. Par contre, ceux-là laisse-les de côté. Ils seront visibles dès que tu bougeras la jambe.

— C’est que tu te fais du souci pour moi, la taquinai-je. C’est un grand pas.

Mélia me tira la langue.

— J’aimerais éviter que notre reine termine avec un couteau sous la gorge et déverse la folie de notre dieu sur le château. Ils ont tous déjà assez peur de toi comme ça.

— Je suis bien d’accord, lui répondis-je en ouvrant le coffret contenant ma couronne.

En saisissant cette dernière, j’eus un pincement au cœur. Prisca tout comme Avi avaient beau m'affirmer le contraire, cette couronne n’était pas celle de ma mère. Je la connaissais sur le bout de ses obsidiennes. L’une d’elles était fendue : la petite, juste au-dessus de la pierre centrale. Cela formait une espèce de cœur approximatif, que ma mère avait refusé de faire réparer.

— Mélia, rassure-moi, Grewlin est bien dans la salle ? lui demandai-je en ravalant la boule qui menaçait d’exploser au fond de ma gorge.

— Oui, lui ainsi que Kirila et une autre guerrière. Et je peux te dire que leur présence cristallise déjà pas mal la colère des seigneurs. C’est jouissif.

C’était le but. Voir des Noctraniens fouler les sols royaux devait en rendre plus d’un malade.

J’attrapai la main d’Elivio.

— Prêt ?

— On n’y va pas à pied ? Je n’aime pas trop les…

— Alors petit un, le coupai-je, tu n’as pas envie de croiser Daryl ou Ani et petit deux, je veux faire une entrée fracassante.

Mélia sautilla en applaudissant.

— Allons réveiller ces vieilles croûtes. Ahh j’ai hâte de voir leurs têtes !

Je n'aurais pas dit mieux. Kievian, tiens-toi prêt, la reine de glace arrive avec sa cour.

 

Quand mon épais nuage sombre se dissipa, je me retrouvai, accompagnée d’Elivio et de Mélia, en face de l’allée centrale. Je retins ma respiration quelques secondes, pendant que les résidus opaques s’étalaient sur le carrelage en mosaïque bleu nuit. Les bancs installés de part et d’autre de la pièce étaient pleins à craquer de dignitaires, de seigneurs ou de nobles des deux continents. Des centaines de paires d’yeux me scrutèrent. Je ressentis le poids de leurs jugements. Rapidement, les voix se turent pour ne laisser que de faibles murmures. Lorsque je l’aperçus dans l’ombre au fond, mon cœur manqua un battement. Daryl me fixait au loin, les bras croisés avec un regard funeste qui me glaça le sang. Je déglutis en luttant contre la gêne qui me prenait au ventre. Mes paumes devinrent moites pendant que mon pouls, lui, cognait à tout rompre. Je savais que nous allions nous revoir, cependant je n’avais pas prévu de lire cette colère sur son visage.

— Bon courage, Vasilyssa, chuchota Mélia avant de disparaître dans un nuage opaque.

Il ne restait qu’Elivio, qui ne savait plus où se positionner. Son malaise se mêlait au mien, ce qui n’arrangeait pas l’angoisse qui m’enserrait la gorge. Eli s’écarta de moi, créant un vide immense sur ma droite. J’étais seule et je n’avais qu’une envie : m’éclipser et me terrer dans les montagnes d’Arytan ou de Trinas car après tout, la jungle n’était pas si mal… Je me devais d’avancer pour leur prouver que leurs messes basses glissaient sur ma peau, néanmoins mes pieds refusaient de bouger.

Qu’est-ce que je fais ici ?

J'entendais mes palpitations s'affoler. J’avais chaud, froid, puis de nouveau chaud.

En levant mon regard vers le bout de l’allée, j’y découvris Avichail, droit et fier dans un costume sombre brodé d’or. Il m’adressa un sourire tendre qui réchauffa mon âme instantanément.

Avance. Un pas devant l’autre.

J’inspirai profondément puis me focalisait sur Avi. Là, tout de suite, ses secrets n’avaient plus aucune importance. J’avais besoin de lui, de son soutien, de son amour et de sa force.

Demain ! me promis-je en redressant mes épaules.

— Vasilyssa, me ferez-vous l’honneur de me laisser vous escorter jusqu'à votre place ?

Grewlin apparut face à moi, le bras tendu. Mon conseiller avait troqué sa tenue de guerrier pour un costume officiel qui lui seyait comme un gant. Je remarquai l’emblème de sa famille associé aux armoiries de Noctrane. Ce geste signifiait beaucoup. Il était le symbole qu’il faisait table rase des injustices dont il avait été victime. Je voulais le serrer contre moi, mais cela aurait été mal vu.

— Merci, mimai-je du bout des lèvres.

Grewlin inclina sa tête en guise de révérence avant de se placer à mes côtés. À peine eus-je posé ma main sur son avant-bras que deux auras sombres apparurent à leur tour. Je ne parvins pas à dissimuler ma joie en apercevant ces deux guerrières en armure noir et or, lance à la main. Leurs longues tresses blanches tombaient sur leurs clavicules recouvertes de cuir. Elles s’inclinèrent face à moi, puis se positionnèrent de part et d’autre de l’allée centrale, un mètre devant nous. Kirila redressa ses épaules en m'adressant un regard complice. Ils me faisaient tous les trois confiance, même s’ils savaient que cet acte était vu comme une provocation.

Je pouvais sentir d’ici la crispation des convives ainsi que le poids de leurs jugements. Notre magie les terrorisait.

— Laissez-moi vous conduire Vasilyssa, annonça Grewlin assez fort pour que l’assemblée en profite.

— Avec plaisir, conseiller Sampan.

Et là, comme si la magie accompagnait mes pas, j’avançai la tête haute, en direction du premier rang. En tant que reine de Noctrane, j’avais au moins le droit à cet honneur et je remerciai intérieurement Kievian de ne pas m’avoir mis au fond comme une malpropre.

— De nombreux seigneurs complotent déjà dans ton dos, murmura Grewlin une fois à mi-parcours. Le reste de l’unité d’élite est dissimulé dans le palais. Au moindre doute, j’ai pour consigne de te faire évacuer de force.

— Inas est là.

— Raison de plus.

Les messes basses faisaient rage. Je percevais du coin de l’œil leurs ricanements, les grimaces haineuses et cette expression presque délicieuse qu’était la terreur. Ainsi entourée, je ne ressentais plus aucune peur. Nous affrontions cela ensemble, main dans la main.

Je n’étais qu’à quelques pas d’Avichail lorsqu'une silhouette que je reconnus sans trop d’efforts débarqua face à moi. Kirila barra le passage avec sa lance.

— C’est bon, laissez l’empereur approcher.

Grewlin se tendit en lâchant un grondement qui ne me disait rien qui vaille. Cependant, ce n’était en rien comparable à la colère létale que je ressentais à travers mon lien avec Avi.

Reste calme. Inspire. Expire. Maîtrise-toi.

Makel toisa ma garde personnelle avec tout le dédain que je lui connaissais puis attrapa ma main pour la porter à ses lèvres. Le simple contact de sa bouche contre ma peau me hérissait. Je dus faire preuve d’un contrôle total pour ne pas lui trancher la gorge sur-le-champ.

— Toujours aussi hypnotisante, Amenis. Cette robe est divine.

Grewlin claqua sa langue en entendant mon prénom sortir de sa bouche. C’est là que je réalisai qu’un silence complet s’était abattu sur la salle. Seul le gazouillement des oiseaux à l’extérieur réussissait à conserver l’instant dans le présent.

— Makel, je suis surprise de te voir ici. Aux dernières nouvelles, tu n’approuvais pas l’union de ta fille avec le prince. Aurais-tu changé d'avis ?

L’empereur haussa un sourcil puis pressa ma main dans la sienne avant de faire un pas vers moi.

— Des familiarités, susurra-t-il, cela me convient, après tout nous avons partagé d’agréables moments tous les deux.

Ne pas lui trancher la gorge, ne pas lui trancher la gorge.

— Sache que tu manques énormément à ma cour depuis ton enlèvement, ajouta-t-il en reculant. Mais je suis soulagé de te découvrir en bonne santé.

Enlèvement… C’était une façon de voir les choses.

— Je crains que mes souvenirs ne soient pas en adéquation avec les tiens, Makel. Tu m’as tout de même enfermée dans tes geôles.

Il esquissa un rictus empli d’assurance et conclut en lâchant enfin ma main :

— La mémoire n’a jamais été ton point fort, Amenis. 

— Ou est-ce peut-être la tienne ? Tu devrais voir avec ton ancienne épouse, Eleonore s’y connaît en potions de souvenirs. Après faut-il qu’elle accepte de te parler, ça c’est une autre histoire.

L’empereur marqua un temps d’arrêt, surpris par ma riposte. Je ne saurais dire ce qui me poussait à le provoquer de la sorte. Peut-être l'envie d'arracher cet air supérieur de son visage de rat. Des murmures outrés me parvenaient. Du coin de l’œil, j’aperçus Arun et un autre seigneur à la peau pâle nous pointer du doigt. Le tyran du désert m’adressa un regard appuyé en me saluant de sa main. Lui aussi devait se souvenir de notre dernière

rencontre… J’espérais avoir laissé une petite cicatrice de mon passage.[8] Mon regard glissa vers Daryl qui avait disparu de sa colonne.

— Makel, si je ne te revois pas, je te souhaite un bon retour au palais, conclus-je en reculant d’un pas. Profite de la réception.

Makel se colla à moi puis susurra à mon oreille :

— Oh mais c’est surtout de ta présence dont je souhaite profiter, Vasilyssa. Par ailleurs, j’ai pensé à te ramener mon général, je suis certain que sa présence te réjouit. Je suis aussi certain que vous avez beaucoup de choses à vous dire.

Je me raidis pendant qu’en moi une lutte intérieure faisait rage. L’idée de le saigner picotait le bout de mes doigts.

— N’est-ce pas plutôt pour protéger ton postérieur ? raillai-je à voix basse. Je te jure que si tu tentes quoi que ce soit… je m’occuperai de ton cas personnellement avant de danser sur ton cadavre.

Makel m’offrit une révérence avant de se retirer. Grewlin me rejoignit en sifflant entre ses dents. Je pus enfin respirer à nouveau.

— Je lui arracherais bien la langue, cingla Grewlin à voix basse.

— Ce sera après que je lui ai tranché la gorge, répliquai-je assez fort pour que mes paroles portent. Inas réclame son sang.

Grewlin opina sans m’adresser un regard. Les guerrières invoquèrent à leur tour des volutes autour d’elle pour appuyer mes propos. Nous avions l’air, tous les quatre, d’une milice de la mort, prête à frapper. Je savourai les objections qui enflammèrent l’assemblée des invités. Il était évident que ma dernière phrase attiserait les rumeurs et c’était exactement ce que je désirais. Je voulais qu’il me craigne tous, sans exception, car c’était le seul langage qu’ils connaissaient. 

Quand la stature d’Avi déposa son ombre sur moi, je pus enfin relâcher la pression qui lacérait mes épaules. Il prit mon poignet avec douceur puis sortit un mouchoir ocre de sa poche. Lentement, il passa ce dernier sur le dos de ma main avant de le jeter au sol.

— La peau d'une reine ne doit pas être souillée de la sorte, cingla-t-il en foudroyant l'allée centrale.

Je pinçai mes lèvres pour garder une attitude glaciale. C’était tout lui, un geste, une parole, rien de plus. L’attention se porta sur nous, encore une fois. Nous étions une attraction à part entière. Un couple de puissants, d’Anciens comme ils aimaient tant nous appeler.

Il se pencha pour déposer un baiser sur ma joue, ma peau s’électrisa à son contact. Je me sentais chez moi et, pendant un instant, j’en oubliai ses secrets. Il était à couper le souffle. Cette tenue royale lui allait à la perfection, taillant son corps avec subtilité. Un mélange de force et de raffinement étudié au détail près. Je ne savais pas qui avait confectionné cet uniforme, mais il avait effectué un travail remarquable. Je reconnus le corbeau de ma famille brodé sur sa poitrine et surtout la broche de mon père. Il la portait à son col comme le voulait la tradition. Je la pensais perdue… D’un revers de main imaginaire, je chassai la question que sa présence apportait dans mon esprit.

— Tu as l’allure d’un roi, soufflai-je à son oreille. Tu es superbe.

Il esquissa un sourire en entrelaçant ses doigts aux miens.

— Je ne fais que me mettre à ton niveau.

Si l’on m’avait annoncé que je porterais ce titre avec cet homme à mes côtés… Jamais je n'y aurais cru.

 

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