Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 3 Un avenir incertain

Chapitre 3

 

Un avenir incertain

 

Avichail

 

Nezera

 

Je tenais à être là pour mon ami, néanmoins je n'avais aucune idée des mots qui parviendraient à soulager sa peine. Je foulais cette terre depuis si longtemps, j’avais perdu tellement de proches, d'amis, de frères ou de sœurs d'armes que la mort était pour moi comme une compagne. Elle marchait à nos côtés, attendant le moment opportun pour nous faucher.

La pauvre Prisca étouffait ses sanglots dans l'angle de la pièce, tandis que le futur roi observait par la fenêtre la cité s’activer. Mon ami n’avait prononcé qu’une phrase depuis que le médecin de son père avait déboulé dans le bureau pour nous annoncer la triste nouvelle : « Avi, fais sonner les cloches. » Depuis, Kievian se murait dans le silence le plus complet. Vu l’affolement, je réalisai que ce n’était peut-être pas la meilleure solution.

— Kiev, l’appelai-je en m’avançant sur le balcon pour le rejoindre, je sais que c’est difficile, mais il faut l'annoncer au peuple de manière officielle. C’est la folie dehors.

Il ne cilla pas, du moins en apparence, cependant d’ici, j’aperçus ses doigts se crisper sur la pierre. Drius était mourant depuis plusieurs mois et n’apparaissait que lorsque la situation l’exigeait. Cela faisait des années que Kiev supportait à lui seul les charges de la couronne. Mais aujourd’hui, le voile tombait et il passait de l’ombre à la lumière. À partir de maintenant, le monde braquerait ses yeux sur lui, jugeant ses décisions tout en remettant en doute ses capacités à régner. Les loups viendraient renifler la chair fraîche, attendant le bon moment pour attaquer. Drius tenait le pays par la sympathie que son peuple lui portait. C’était un diplomate, juste et qui savait quand courber l'échine. Contrairement à son père, Kiev était introverti, méthodique et un brin provocateur, ce qui faisait de lui un piètre émissaire en terrain ennemi. J'avais espéré qu'il aurait le temps de mûrir ou au moins de comprendre – un peu comme Amenis devait le faire –, que par moments, lâcher du lest n'était pas symbole de faiblesse.

— C’est réel, n’est-ce pas ?

Sa voix tremblotante me percuta comme un boulet en pleine poitrine. En onze ans, je ne l’avais jamais vu faiblir. Pas une seule fois. Même quand sa pauvre mère s’était éteinte, Kievian avait gardé la tête haute. Sauf qu’aujourd’hui, je le sentais sur le point de s’effondrer. Il avait peur d’affronter l’avenir incertain qui se dessinait devant lui. Ses idéaux impliquaient à présent son pays à un moment où son peuple avait besoin de stabilité pour se relever.

— Oui, c’est réel… lui répondis-je avec douceur en posant ma main sur son épaule. Mais tu peux y arriver Kiev, ce n’est pas insurmontable et je ne te lâcherai pas. Tu pourras continuer de compter sur moi.

Sous mes doigts, je ressentis ses muscles se relâcher quand enfin un léger soupir s'exhorta de ses lèvres, filant dans l'air frais automnal. Il se contenait, peut-être pour ne pas paraître faible ou trop sentimental. Pourtant, il devait lâcher prise pour avancer.

Je me tournai vers Prisca pour lui demander de nous laisser seuls. La jeune femme opina en essuyant discrètement ses joues avec le revers de sa manche. Ces deux-là entretenaient une relation compliquée où ni l’un ni l’autre n’avait pour le moment baissé sa garde. Avec Prisca dans la pièce, Kiev n'accepterait pas de s'ouvrir. Il se le refuserait pour la simple et bonne raison qu’il lui avait promis un temps d'adaptation. Drius était contre cette union, et ce depuis le début, pensant à juste titre que cela fragiliserait l'entente tacite qu'il était parvenu à construire avec Makel. L’obstination de Kiev faisait de Prisca une épine dans le pied du royaume, complexifiant grandement sa position au sein des conseillers de Daaryrona.

Face à la porte, elle se préparait à affronter la foule, seule, sans le soutien de son fiancé. J’aperçus le faible tremblement de ses doigts. J'éprouvais de la peine pour elle. Cette femme avait tout sacrifié pour cette union arrangée dans le seul but d’échapper à la folie de son père et retrouver sa mère. Pourtant, voilà qu’aujourd’hui l’unique héritière du royaume d’Adreka allait devenir la reine Lancin Nadren, le nouveau symbole de l’alliance de deux continents rivaux. Elle était si jeune pour supporter un tel poids sur ses épaules…

Tout comme Amenis.

Ces deux femmes se ressemblaient bien plus qu’elles ne l’imaginaient. À la différence qu’Amenis pouvait compter sur mon soutien sans faille, là où Prisca devait apprivoiser un prince solitaire tout en se battant bec et ongles pour se faire une place.

 

Le claquement de la porte sonna le glas de la barrière de Kievian. Mon ami s’effondra sur le sol en se retenant à la rambarde. Ses poings serrés blanchirent d’une colère si lourde qu’elle me brisa de l’intérieur. Je m’agenouillai sur le balcon et le tirai vers moi. Mon épaule, voilà ce que je pouvais lui offrir… Un espace sécurisant, sans jugement où il pouvait vider son sac.

— Je ne suis pas prêt, Avi. Non en vérité, rien n'est prêt. Les accords ne sont pas signés et... Je n’y arriverai pas. Si j'avais su, je n'aurais jamais approuvé cette idée de mariage. C'était de la folie pure. À cause de moi et de mes décisions, le continent est instable. Comment je vais me sortir de ce pétrin, hein ?!

Je ne répondis pas, acceptant son flot de pensées. Je savais qu’il en était capable et au fond, lui aussi en était conscient. Mais pas aujourd’hui…

— Il n’avait pas le droit de partir sans me dire au revoir, jura-t-il, le front contre mon torse. Il n’avait pas le droit !! Je…

Ses mains m’enserraient avec une telle fureur que je sentis ses ongles percer ma peau à travers ma chemise.

— Il savait que tu l’aimais… Drius nous a quittés en paix.

— Non.

Je le saisis par les épaules et ancrai mon regard dans le sien.

— Kiev, tu as fait ce qu’aucun fils à part toi n’aurait fait. Tu avais le pouvoir de lui arracher la couronne et de retourner le peuple contre lui. Sauf que tu as préféré protéger son héritage. Tu étais le roi lorsqu’il ne pouvait plus l’être, et surtout son fils lorsqu’il en avait besoin. Kievian, tu lui as fait honneur jusqu’au bout. À présent, tu dois accepter de prendre les rênes du pays.

Je glissai mon bras sous son aisselle pour le relever. Il essuya ses joues rougies en reniflant.

— Regarde ce pays, ajoutai-je en pointant la cité. C’est ton peuple et il a besoin de toi.

— Je n’y arriverai pas seul, soupira-t-il, pas avec cette menace qui continue de grandir. Avi, j’ai peur que tout s’effondre.

— Tu n’es pas seul, Kiev. Ouvre-toi à Prisca et appuie-toi sur elle. Elle connaît les ficelles du pouvoir. Crois-moi, ce n'est pas qu'une poupée dont le seul atout est son joli sourire ou même son nom.

Il se tourna vers le bureau, vide, cherchant la princesse du regard.

— Où est-elle ?

— Là où est sa place. Elle revêt son rôle de reine. À l'heure qu'il est, l'annonce doit déjà courir dans les rues de Nezera. Kiev, tu as une chance inestimée de l’avoir, alors ne la laisse pas sur le côté... Sans cela, vous ne vous en sortirez pas et vous allez vous déchirer. Là, je parle d’expérience.

Il s’adossa à la rambarde en passant sa main dans ses cheveux bruns avant de frotter son visage. Son expression changea du tout au tout, redevenant celle de l’homme que je connaissais. À la limite de l’imperturbable.

Un roi.

— Tu as raison... Je dois avancer pour Nezera. Fais venir Amenis. Nous devons préparer le couronnement ainsi que le mariage le plus vite possible. La nouvelle de la mort de mon père va traverser la mer et je n’ai pas envie que le royaume paraisse affaibli. Makel doit savoir que la succession est prête.

— À vos ordres, lui répondis-je en posant ma paume sur sa poitrine.

J’apparus sur le seuil de ma chambre, enfin… de notre chambre. J’inspirai profondément, la main en suspens au-dessus de la poignée. Une partie de moi n’arrivait pas à effacer cette jalousie qui pourrissait au creux de ma poitrine. J’avais pris conscience sur ce navire qu’elle pouvait être heureuse sans moi et cette idée me retournait l’estomac. Car en réalité, c'était ça qui me faisait le plus mal... savoir que dans une autre vie, Amenis aurait pu être épanouie avec quelqu’un d’autre. Malgré le lien d'âmes qui nous unissait, ces dernières semaines m'avaient fait comprendre que rien n'était vraiment acquis et qu'il suffisait d'un battement d'ailes de papillon pour créer un ouragan. Son amnésie avait été ce papillon.

Nous vivions dans deux réalités différentes. Pour elle, ce que nous avions vécu s'était déroulé il y a seulement quelques mois, alors qu’en vérité, une éternité s’était écoulée. Ma vision du monde avait changé. Je résidais ici à présent. Ma vie entière se trouvait là, sur ces terres. Je voulais protéger le royaume ainsi que ses habitants, mais j’avais aussi peur que tout ce que j’avais enfin retrouvé disparaisse à nouveau.

Cela faisait des siècles que je n’avais pas ressenti cette sensation de perdre pied. L’éternité sans elle n’était plus une option que j’envisageais, je m’y refusais. Cependant, je savais qu'un jour, je devrais la laisser partir. J'en étais même intimement convaincu, sauf que c'était au-dessus de mes forces ! Comment pouvais-je accepter de la perdre à nouveau ? Amenis représentait mon tout. Elle était la lumière de mes ombres et ça, rien ne pouvait le changer. Je préférais mourir que de la voir disparaître.

— Tu comptes rester devant la porte jusqu'à ce soir ? me surprit-elle en apparaissant face à moi dans un nuage noir.

Une vague de soulagement s'empara de moi et, avant qu’elle eût le temps de prononcer un autre mot, je nous téléportai à l’intérieur. Amenis caressa ma joue, le regard rougi, puis bredouilla :

— Avi, je suis dés…

Je pressai mes lèvres contre les siennes, laissant ses mots mourir contre ma bouche. Elle n’avait plus besoin de s’excuser et je n’avais rien à lui pardonner. Tout ce que je désirais, c’était la sentir contre moi. C’était vital.

— Je sais, affirmai-je dans une respiration. Moi aussi, je n’aurais pas dû te cacher ça.

Amenis pressa à nouveau ses lèvres contre les miennes. Le cœur au bord de l’explosion, je goûtais la saveur de son haleine chocolatée comme une délivrance. Soudain, elle sauta et enroula ses cuisses autour de ma taille, pressant son entrejambe contre le mien. Son souffle saccadé résonnait à mes oreilles telle la plus divine des mélodies. Mes mains redescendirent le long de sa colonne pour la coller un peu plus contre moi. Mon érection grandit tandis que ses gémissements vibraient au creux de mon oreille. Je m’assis sur le bord du lit, Amenis sur mes genoux, sans renoncer à sa bouche. Elle recula, essoufflée, ses lèvres gonflées, avec cette lueur incandescente dans le regard. La sauvagerie à l’état pur mélangée à la douceur exquise d’un fruit défendu. Je retirai sa chemise de sa jupe en glissant mes paumes contre sa peau. Elle enleva à la hâte sa blouse et la jeta sur le sol. La tension grimpa jusqu’à devenir irréelle. Ses doigts habiles déboutonnèrent ma chemise sans me quitter une seule seconde. Un à un les boutons sautèrent, avant qu’elle ne couvre mes marques noires de baisers ardents. J’attrapai sa nuque pour la tirer à moi. Elle poussa un petit cri surpris qui mourut dans un soupir de contentement.

J’allais exploser.

Je me relevai en soutenant son corps brûlant contre moi puis la couchai délicatement sur le lit. Ses cheveux emmêlés encadraient son visage rosi par le désir, m’offrant alors le plus délectable des spectacles. En déposant une nuée de baisers le long de sa gorge, je ressentis les pulsations de son pouls sous mes lèvres. Chacun de ses battements était mien, et je ferais tout mon possible pour qu’il en soit ainsi jusqu’à mon dernier souffle. D’une main, je retirai ces horribles tissus qui entravaient la douceur de sa peau. Je ne me lassais pas de ces lignes sombres qui sculptaient son corps à la perfection. Il m’était possible de les dessiner, les yeux fermés. Elle était imparfaitement parfaite. Je traçai la ligne qui, nichée entre ses seins, descendait jusqu’à son ventre pour s’égarer entre ses cuisses.

Amenis, impatiente, enroula ses jambes autour de mes hanches puis, d’un geste vif, me plaqua contre sa peau. Ma bouche retrouva la sienne pour s’en abreuver. La mélodie de nos soupirs fébriles me fit perdre la tête. Je n’avais qu’une envie, la prendre ici, maintenant, sans attendre. Mon corps explosait, je devenais fou.

Je l’entendis m’appeler dans un murmure qui brisa le peu de contrôle qu’il me restait. D’un mouvement de bassin, je m’insérai en elle en gémissant à mon tour. Elle s’arqua, les yeux mi-clos en serrant mes épaules. Je pouvais mourir pour cette vision. Amenis ancra ses ongles dans mon dos en resserrant ses jambes autour de moi. La moiteur de sa peau me rendait dingue. Je couvrais toujours son épiderme de baisers, goûtant chaque centimètre de son corps offert. Ses mains pressèrent mes fesses dans un cri d’extase qui me projeta à mon tour dans un océan de jouissance. J’admirai ses traits déformés par le plaisir, ses lèvres entrouvertes et ses cheveux transpirants. Si je devais mourir demain, je voulais graver cette image sous mes paupières pour ne jamais l’oublier.

 

Je ne saurais dire combien de temps nous avons passé entrelacés l’un à l’autre à dessiner en silence les symboles sur nos peaux… Ses marques possédaient toutes une histoire. Ses plus anciennes provenaient de nos entraînements nocturnes, lorsque sa mère lui refusait l’apprentissage du combat. Mais la plus précieuse à mes yeux restait celle que nous arborions tous les deux, sur nos avant-bras. La marque de notre amour de jeunesse, l’allégorie de notre promesse… Ces souvenirs me paraissaient si lointains, pourtant elle était là, étendue nue contre moi. Je voulais profiter de cette bulle avant que la réalité vienne la briser entre ses doigts. Car rien ne pouvait durer, j’en avais conscience. Un jour ou l’autre, tout s’arrêtera. Nos retrouvailles n’étaient qu’éphémères : un début, une fin.

Amenis gigota et s’appuya sur mon torse, les mains en coupe sous son menton.

— Comment vas-tu ?

— Le roi est mort, cela va changer beaucoup de choses ici. Avec la menace qui rôde, les prochains jours vont être difficiles.

Elle posa son doigt sur mes lèvres.

— Je ne te demande pas comment va le royaume. Pour l’heure, je m’en moque, ce qui m’intéresse, c’est toi.

Je la dévisageai, surpris par sa question. Comment est-ce que j’allais… Bien, enfin, c’est ce que je pensais.

— Tu as attendu pendant bien dix minutes devant la porte et tu m’as littéralement sauté dessus, poursuivit-elle en déposant un baiser sur le bord de mes lèvres, non pas que cela me dérange, sauf que ça ne te ressemble pas. Alors, je vais te reposer ma question : comment tu vas ?

Je tournai ma tête sur le côté, fixant le miroir en pied qui reflétait nos deux corps à peine couverts d’un drap noir.

— Je ne sais pas, lui avouai-je à voix basse en glissant ma main sous ma nuque. Notre vision de l’existence diffère tellement… Je suis là depuis tellement d’années. Mais eux, ils ont une telle soif de vie. La mort n’a pas la même symbolique. Leur existence est si…

— Courte, conclut-elle en posant son oreille sur ma poitrine.

J’enroulai mes bras autour d’elle comme si ce simple geste pouvait nous isoler des dangers. Je savais qu’une fois que nous aurions quitté cette chambre, tout changerait. Amenis allait devoir assumer son rôle… Elle aussi en était capable. Fallait-il encore qu’elle l’accepte. Là, rien n’était moins sûr.

— Quand les cloches ont retenti, que les gens ont commencé à courir en hurlant, j’ai cru à une attaque et… laissa-t-elle en suspens avant de poursuivre d’une voix blanche. Si Mélia n’était pas intervenue, j’allais défoncer la porte du bureau de Kievian. J’ai eu peur… non pour moi ou pour le château… J’ai cru te perdre. C’est peut-être stupide sachant de quoi tu es capable, mais je n’arrivais pas à chasser cette angoisse de ma poitrine.

J’écarquillai les yeux, surpris par sa confession.

— Il en faut beaucoup plus pour m’avoir, lui répondis-je sur le ton de l’amusement. N’oublie pas qui je suis… La Main de la mort. Ne t’en fais pas pour moi Amenis, je reviendrai toujours.

Elle se redressa à nouveau vers moi, ses iris pourpres teintés d’or brillant de larmes.

— Si tu disparaissais, je lui céderais la place pour réduire le monde en cendres. Je refuse de te perdre à nouveau.

Cette idée me réchauffa le cœur, bien plus qu’un feu en plein hiver. Du bout de l’index, j’attrapai son pendentif, hypnotisé par le lien qui ondulait paisiblement dans la roche.

— Alors nous le réduirons en cendres… Car je t’en fais la promesse, si tu tombes, je détruirai cette terre morceau par morceau, avant de te rejoindre.

OceanofPDF.com