Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 10 Une nouvelle ère

Chapitre 10

 

Une nouvelle ère

 

Amenis

 

Nirakon

 

Inas venait de disparaître dans le fond de mon esprit, à bout de force. Ce souvenir était de loin le pire et le revivre une nouvelle fois me bouleversait. Il me donnait toujours cette impression atroce qu’une partie de moi m'avait été arrachée. Je sentais encore le morceau de la lame de Gyara dans mon ventre.

À genoux dans la boue, je repris possession de mon corps. Éreintée, je tentais de reprendre pied dans le présent. Je n'en revenais pas. Inas avait vraiment décidé de se mettre à nu, sans masque... J'espérais simplement que tout ceci ne fût pas vain. La poigne de Grewlin tremblait, je levai mon regard vers lui, mes entrailles nouées par la peur. En croisant ses yeux humides emplis de tristesse, je fus presque soulagée.

— À présent, la vérité est libérée, soufflai-je, tant pour moi que pour lui.

Grewlin m’aida à me relever, mais mes jambes chancelantes ne parvenaient plus à me maintenir debout. La tête lourde, je me mis à tanguer dangereusement avant de sentir l’appui apaisant d’Avi dans mon dos.

— Je suis là ! Repose-toi sur moi.

Les yeux mi-clos, j’accueillis avec bonheur la chaleur de sa peau tout comme les battements de son cœur. Après avoir vécu une telle souffrance, sa simple présence me suffisait pour rafistoler mon âme en miettes.

— Inas est vraiment parti, ajouta-t-il en dégageant mon front en sueur. Je suis si soulagé.

Comme il me l’avait promis…

Je n’avais plus la force de parler ni d’expliquer quoi que ce soit. Grewlin m'adressa un hochement de tête avant de se redresser pour faire face à l'assemblée transie de peur. Aucun son à part les gazouillis des oiseaux ne me parvenait. Ils étaient tous là, suspendus aux lèvres de Grewlin, fuyant mon regard.

— Le dieu Inas a partagé avec moi trois de ses souvenirs, tonna Grewlin. Un du mont Hyrphan, le second lors de l’union d’Alyrane et de Noctrane, ainsi que le troisième…

— Impossible !!! s’insurgea un homme en fondant la foule. Ceci n’est qu’une machination, un stratagème pour nous faire plier le genou devant cette traîtresse ! 

Grewlin s’éclipsa face à lui et le saisit par sa chemise trouée.

— Tu oses me traiter de menteur, Ludwin ? Moi !

Le teint du Noctranien devint livide.

— Non, jamais... mais tu as été manipulé... elle. Cette femme est possédée.

Quelle déduction, il mérite le titre de l’intelligence suprême.

Je me redressai en prenant appui sur l’épaule d’Avi. Je ne pouvais pas rester ainsi, affalée contre lui trop longtemps. C’était mauvais pour mon image, qui n’était déjà pas brillante.

— Tu es sûre de pouvoir marcher ? murmura Avi.

— Oui ça va, il faut que cette situation cesse d’une façon ou d’une autre. Makel ne va pas tarder à nous tomber dessus et nous devons regrouper toutes les forces disponibles. Eux inclus. Je dormirai plus tard.

Il ricana en déposant un baiser sur le sommet de mon crâne.

— Bien, ma reine.

Je me plaçai au milieu du village, invitant Grewlin à me rejoindre. J’avais besoin de lui pour valider mes propos, c’était vital. Ils pouvaient tous me haïr, détester ma famille, mais le danger, lui, était à nos portes… C'était une réalité qu'ils ne pouvaient plus ignorer.

— Gyara a assassiné Noctrane, clamai-je froidement. La déesse a tué notre Mère à tous. La tragédie d'Ingras n’était pour Inas qu’une simple vengeance. Grewlin l’a vu de ses propres yeux. Vous pouvez refuser d’y croire si cela vous chante, mais vous savez au fond de vous que tout ceci n’est que pure vérité. Nous sommes les enfants de Noctrane. Elle n’était pas qu’une déesse ! Une partie d’elle vit en chacun de nous.

— Et qu’est-ce que ça peut nous faire, hein ? s’insurgea une vieille femme. C’est vous qui avez déclenché le rituel de la Table, vous allez le nier ou remettre la faute sur cette divinité ?

— En aucun cas, avouai-je. J’ai bien lancé ce rituel et j’ai forcé Avichail, ici présent à y participer sans son consentement.

— Ame…

— Non, l’arrêtai-je. Il est temps. Je refuse de vivre encore dans le mensonge.

— Alors pourquoi ? me questionna Grewlin. Pourquoi avoir fait une chose pareille ? Tu imaginais pouvoir gérer un dieu ?

J’inspirai profondément, les poings serrés. Oui, c’était l’idée. À cette époque, je me croyais assez puissante pour contenir une divinité… Le nier serait une autre tromperie de ma part.

— Oui, je le pensais sincèrement. Seulement si j'ai lancé ce rituel avec l'aide d'Ilyesse, ce n'était pas pour m'emparer de ses pouvoirs... Je voulais éloigner cette source de magie de mon frère. Hénes, j'imagine que vous vous souvenez encore de ce nom, n'est-ce pas ?

Le visage de Grewlin s’assombrit, ainsi que celui de quelques-uns des Noctraniens présents. Les plus anciens.

— Mon demi-frère n’avait qu’une envie, complétai-je, réduire notre espèce à néant. Purement et simplement. Ombre ou lumière, il ne faisait aucune différence entre nous… Alors oui, j’ai pensé que cela le contrerait et, d’une certaine manière, ça a été le cas. Sauf que rien ne s’est passé comme je l’avais prévu. J’ai été dépassée. Inas m’a engloutie, cadenassée dans un recoin de mon esprit sans que je ne parvienne à l’arrêter. J'ai lutté de toutes mes forces. Malheureusement, je ne pouvais qu'être spectatrice du chaos qui se déversait sur le temple.

Repenser à cette journée me donnait envie de vomir. J’entendais encore leurs cris, leurs supplications, ricocher dans mon crâne. Jamais je ne pourrai oublier. Ils étaient gravés dans ma mémoire.

— Tu as réussi, me rassura Avi. Sans toi je serais mort, en l’arrêtant tu as évité que le néant ne se déverse sur le monde.

Il était le seul que j’avais pu sauver, de justesse. Je ne comprenais d’ailleurs toujours pas comment j'étais parvenue à dévier l'attaque d'Inas.

— Certes, mais trop tard pour empêcher ce massacre. Je ne vais pas me camoufler derrière Inas ou derrière des excuses pathétiques. J’en accepte l’entière responsabilité. Mais maintenant, l’heure est grave… Makel Nadren viendra sur ces terres. Daaryrona est affaiblie, le dernier morceau est ici, tout comme moi.

— Vous n’avez qu’à y retourner, pesta une femme dissimulée dans la foule. Pourquoi vous cacher chez nous si en vérité votre sacrifice réglerait le problème ?

— Makel désire offrir Inas à Gyara en échange de la fin de la malédiction. Sauf que l’âme d’Inas n’est plus dans la Table… elle est là, avec moi. Ce n’est pas que son esprit qui m’habite, c’est lui.

— La Table est vide ?! souligna Avichail d’une voix blanche.

Si seulement...

— Non, pour éviter que Gyara ne m'élimine, Inas a accepté de se séparer d'une grande partie de son pouvoir. La Table renferme de la magie divine à l’état pur, c’est pour cette raison que je l’ai brisée en trois morceaux avant de créer ce simulacre de Gardiens.

Je laissai l’information se diffuser au sein de la population. Même si dans l’ensemble, ils saisirent le danger de la situation, certains s’évertuaient à douter.

Et c’est moi qui suis butée !

— Si le rituel s'opère demain, que se passera-t-il exactement ? m’interrogea Grewlin en serrant ses poings.

— Cette personne possédera la puissance et le pouvoir du dieu de la mort, ni plus ni moins. Vous avez tous vu de quoi Inas était capable avec une faible partie de son pouvoir… Imaginez ce que cela pourrait donner.

— Pourquoi ne nous avoir rien dit, s'écria Avi en se détachant de moi. Nous aurions dû être mis au courant, tu ne crois pas ?

J'acceptais sa colère, elle était amplement justifiée, pourtant j'avais mes raisons.

— Avi, malgré l'amour que je te porte, cette information ne devait pas s'ébruiter. Regarde combien de souverains se sont déchirés pour mettre la main sur ces morceaux. Imagine ce que cela aurait donné s’ils avaient su ce que la Table renfermait réellement ? Le pouvoir du dieu de la mort… Je ne pouvais pas prendre ce risque et j’ai bien fait. Regarde ce qu’il s’est passé ! Nous parlons là d’une source sans limites, accessible à n'importe quel Originel ayant un tant soit peu de connaissances. Si je suis partie avec mon fragment, c’était pour cette raison. Je devais être le dernier garde-fou.

Son visage se figea d'effroi. Il venait de comprendre où je voulais en venir. Si mon frère était toujours en vie comme il le supposait... le monde entier brûlerait sans que nous ne puissions rien faire pour l’en empêcher.

— Foutaises !

— MENSONGE !

— Elle est la voix de la mort ! scandaient ces aveugles.

Je baissai les bras, excédée qu'aucun d'eux n'accepte la réalité des faits. J'avais choisi d'être transparente et honnête, tout cela pour quoi ? Absolument rien. C’était peine perdue. Je me débrouillerai sans eux… Après tout, je n’avais besoin que de la Table pour parvenir à mes fins. Je devais réunir les trois morceaux ainsi que le réceptacle d’Inas, ni plus ni moins. Une fois libéré, la menace disparaîtrait avec lui dans l’Autre Monde.

Je tournai les talons, bien décidée à affronter Makel seule s’il le fallait. Je venais de gaspiller un temps précieux en tentant de les rallier à ma cause. Si les Noctraniens refusaient d’entendre raison et préféraient se cacher derrière cette barricade misérable, qu’il en soit ainsi. J’irais au bout quoi qu’il m’en coûte, avec ou sans eux. Avi me rattrapa au pas de course et marcha à mes côtés en direction de la grande porte.

— Tu vas vraiment leur tourner le dos ? lui demandai-je à voix basse. Tu n’es pas obligé, tu sais.

— Je décide de te suivre, Amenis, et c’est ce que j’aurais dû faire depuis le début. Tu avais raison… Je ne le comprends que maintenant. Pardonne-moi de ne pas t'avoir écoutée avant.

Cet aveu réchauffa mon cœur meurtri. Je ne pensais pas un jour entendre ces mots franchir la barrière de ses lèvres… Après tout ce que nous avions vécu, nos trahisons et nos coups bas, savoir qu’à présent nous avancions sur le même chemin appliqua un peu de baume sur mes blessures. Je n’étais peut-être pas si seule après tout…

Faut-il aussi qu’il accepte de suivre mon plan jusqu’au bout… Là, rien n’était moins sûr.

— Stop ! explosa Grewlin. Amenis, attends !

Nous nous arrêtâmes à quelques pas de la sortie du village. Je soupirai longuement avant de me retourner et aperçus Grewlin entouré d’ombres s’élever dans les airs.

Comme je l’avais dit, lors de nos combats, il retenait ses coups.

— Nous avons pendant des siècles décidé de ne pas prendre parti dans cette histoire de Gardiens de la Table, compléta-t-il en pointant les villageois du doigt. Vous le savez, Avichail est l’unique Gardien encore en possession d’un morceau. Et après ce que j’ai vu aujourd’hui, je regrette amèrement de ne pas l’avoir soutenu depuis le début. Gyara est dangereuse ! En assassinant Noctrane, elle a brisé l’Équilibre. Le véritable Équilibre. Avant cet acte, Alyraniens et Noctraniens vivaient en paix. La déesse nous a trahis, elle est là, la vérité. Nous n’avons pas le pouvoir de changer le passé, en revanche nous pouvons décider de notre avenir.

Grewlin fendit la foule puis se posa devant moi. Je le dévisageai, ne comprenant pas où il désirait en venir. Le guerrier plia un genou à terre puis inclina sa tête vers moi tout en frappant sa poitrine de son poing.

— Amenis Sideris Notaren Narkrem. Accepte ma vie, mon sang et mes ténèbres. Je te promets de suivre tes pas jusqu’à ce que mon éternité s’achève.

Il récitait mot pour mot le serment d’allégeance de Solime. Ses paroles résonnèrent dans mon cœur et je ne pus dissimuler mes émotions plus longtemps. Une larme chaude coula sur ma joue. Son acte n’avait rien d’anodin. Il avait été humilié et trahi par mon père, pourtant aujourd’hui, Grewlin m’offrait son soutien de la plus pure des façons. Avi me tendit son épée, le regard humide. Les doigts tremblants, je m'en saisis et apposai le plat de cette lame devenue légendaire sur l'épaule gauche de Grewlin. Je pris une grande inspiration pour dompter le chevrotement de ma voix.

— Grewlin Sampan, je te promets de veiller sur ton ombre et de paver ton chemin de lumière. Par l’Équilibre, j’accepte ta vie.

Il se releva puis se positionna à mes côtés, face à la foule hébétée.

— Vous pouvez faire le choix de me suivre ou non, affirma-t-il à l’ensemble du village, mais je décide de lui faire confiance et de construire une nouvelle ère. Amenis n’est pas comme son père, elle fait partie des insurgés. Souvenez-vous de son histoire avant tout ça : « La princesse perdue », voilà comment la haute société la surnommait. Liée dans le plus grand secret à Avichail Narkrem, le déchu de nom, contre l’avis de la reine. Elle s’est battue aux côtés des rebelles pour libérer les esclaves humains des camps de travail. C’est cette femme que je décide de suivre aujourd’hui.

Son discours réveilla en moi une sensation de fierté. Mon propre passé avait été rayé des livres d'histoire et je pensais que plus personne ne se souvenait de cette époque, à part Ily et Avi.

— Avichail Narkrem n’est pas qu’un guerrier, ajoutai-je en m’avançant, si vous êtes ici, en sécurité, c’est en grande partie grâce à lui. Il a lutté pour vous, défendant vos intérêts auprès de la couronne de Nezera. Car les Hommes ont oublié qu’avant, c’était nous qui les secourions… C’est pour cela que je ne serai pas seule, Avichail dirigera à mes côtés, comme mon égal. Je veux que demain, nous retrouvions nos racines et notre grandeur passée sans pour autant enterrer les enseignements que le présent nous apporte. Nous nous battons pour que l’Équilibre, tel que Noctrane et Alyrane l’ont créé, renaisse de ses cendres.

Une lancière franchit la barrière des villageois pour poser son arme à mes pieds.

— Pour Solime. Pour l’Équilibre. Moi, Kirila, je te confie ma vie et mes ténèbres.

Un à un, des hommes et des femmes marchèrent vers nous pour déposer un genou à terre. En quelques minutes, le village de Nirakon au grand complet se trouvait à nos pieds. Une boule naquit dans ma gorge. J’eus un mal fou à dissimuler le sanglot qui forçait la barrière de mes lèvres. Nous avions réussi.

— Tu as réussi, me corrigea Inas. C'est ton histoire que tu es en train d'écrire, je ne suis qu'un petit coup de pouce.

Avichail me dépassa pour se placer face à moi et s’agenouilla à son tour.

— Vasilyssa[5].

Je me mis à sa hauteur, relevai son menton et fixai son regard teinté d'or. Je pouvais y lire toute la fierté qu'il ressentait à cet instant. Ce mot, ce titre... Jamais je n'aurais pensé être si heureuse de l'entendre sortir de sa bouche.

 

OceanofPDF.com