Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 31 L’ultime sacrifice

Chapitre 31

 

L’ultime sacrifice

 

Avichail

 

Prison de Nezera

 

— Je vais vous faire regretter votre geste et récupérer ce qui m’appartient ! tonna Nadren en plantant ses doigts dans la roche.

Le sous-sol se mit à trembler. Les murs se fissurèrent tandis que sous mes pieds une large crevasse se créait. Je bondis sur le côté, emportant Amenis avec moi. Elle perdit l’équilibre. J’envoyai une vague de ténèbres pour la retenir avant qu’elle ne tombe dans le puits profond qui venait d’apparaître au centre de la pièce. De la poussière de roche tombait sur mon visage, brouillant ma vue. Mes bronches me démangeaient, mais dans l’immédiat, il y avait plus urgent. Je lançai un coup d’œil en arrière. Mélia ainsi que les autres étaient sains et saufs. Anika arma un orbe de feu pour faire fondre la chaîne en fer qui maintenait son général toujours inconscient tandis qu’Elivio lui prêtait main forte. Kievian demeurait statique, paniqué dans un coin de la pièce. Le roi découvrait une nouvelle facette du monde, celle qui se cachait derrière les accords commerciaux et les alliances.

— Avi, attention !

Avant que j’eusse le temps d’agir, un pic de pierre fonça droit sur moi. Une chevelure noire me passa devant, faisant barrage de son corps. Amenis serra ma main puis d’un coup, je sentis un courant magique s'étendre vers elle. Elle puisait en moi, aspirant mon pouvoir pour le faire sien. Là, une cloison blanchâtre bloqua la route à la ligne rocailleuse qui se ruait sur nous. Sans lâcher Amenis, je plaquai ma paume sur sa protection et l’infusai de mes ténèbres. Nos magies se combinèrent, plus mortelles que jamais. Nous avançâmes comme une seule âme vers l’ennemi. Ma belle tira un peu plus sur notre lien, capturant mon essence.

Nadren poussa un grondement en lançant une nouvelle offensive dans notre direction. La roche se fractura contre la barrière avant de se faire engloutir par l’ombre. Il n’en restait rien, pas même un grain de poussière.

— J’aurais dû écouter mon instinct et t'enfermer à ton arrivée, aboya l’empereur, le visage déformé par la rage. Tout aurait été plus simple.

Nadren était en nage, acculé, pourtant il ne se replia pas. Il sortit une dague en Myrthn de sa ceinture et s’entailla la paume. Quand son sang toucha le sol, l’impossible se produisit. Un halo blanc nous éblouit. J’eus un mouvement de recul, tirant Amenis dans mon sillage.

— Aerin, se fonázo. Páre tous mys mou gia na damáseis ta skoteiná schédiá sou, tin kardiá mou gia na kataktíso ton kósmo kai to óplo mou gia

to vódi ton echthrón mas[10].

Aerin…[11]

— Comment… bredouillai-je sous le choc. C’est un simple… humain.

— Hénes, jura Amenis en opérant un pas en arrière. Avi, il a une rune.

Comment ai-je fait pour ne m’apercevoir de rien ?

J’étais tellement aveuglé par la haine que je n’avais pas fait le lien…

Est-ce que tout ça en valait vraiment le prix ?

Nadren se roula en boule sur le sol en poussant un hurlement de douleur à exploser mes tympans. Je connaissais cette souffrance par cœur. Un don de vie… L’effluve s’éleva dans les airs. Si Aerin répondait à son appel, nous étions foutus.

Inas, si jamais tu m’entends… Nous avons besoin de toi.

Cela me faisait mal de l’admettre, mais nous ne pouvions pas faire le poids face à un dieu. Impossible !

— Il nous faut Inas ! aboyai-je.

Amenis pivota vers moi en secouant la tête, les traits tirés.

— Impossible… me ramener lui a trop coûté. Je ne peux ni user de sa magie ni lui laisser la place. Nous sommes seuls.

Nous ne pouvions plus interrompre le processus. En l'attaquant, cela revenait à lier notre essence à la sienne. Il ne nous restait qu’à prier. Je lançai un regard en arrière, et aperçus Arguin reprendre connaissance en compagnie de ses amis. Il lança un regard tendre sur Amenis qui fissura une partie de mon cœur. Je compris à ce moment-là que ses attaques verbales n’avaient eu pour unique but que de me pousser à bout. Il voulait en finir un bonne fois pour toutes. Ce n’était qu’une marionnette que l’on avait forcée à blesser la femme qu’il aimait.

J’aurais agi de la même façon !

Je n’en revenais pas de réussir à ressentir de l’empathie pour cet homme…

Kievian, tout comme ma sœur, ne quittait plus Nadren des yeux. Ils réalisaient à leur tour que la situation était critique. Quand le flux toucha le sommet de la pièce, je sus que la fin était proche. Un silence de mort s’abattit. Il ne restait que les geignements de Nadren qui ricochaient contre les murs. Le calme avant la tempête. Lorsque l'empereur cessa de convulser. Tout s’accéléra. Un puissant jet de lumière pénétra dans sa poitrine, embrasant une rune que je ne pensais plus jamais voir de ma putain d'existence.

Hénes…

— Dégagez de là et évacuez le château ! hurlai-je en invoquant un dôme autour de nous.

Je devais limiter au maximum les dégâts. Amenis et moi pouvions peut-être éviter la catastrophe, mais pas avec eux à proximité. Le flux cessa brutalement, absorbé par Nadren – ou du moins ce qu'il en restait. Une déflagration jaillit de son corps, ravageant tout sur son passage. La barrière d’Amenis se brisa en milliers de morceaux. Je me mis devant elle pour encaisser l’impact. Les fragments me percutèrent de plein fouet, entaillant mes bras, ma poitrine ainsi que mes cuisses. Je réussis néanmoins à protéger mon visage. Un grognement s’échappa de mes lèvres lorsque la douleur s’éveilla dans chacune des fibres de mes muscles.

Maudite magie de lumière !

Amenis cria dans mon dos. Je me tournai vers elle et aperçus des taches rougeâtres couvrant sa robe aux endroits exacts où sa barrière m’avait touché.

Le lien.

Ce dernier allait nous complexifier la tâche. Je devais rester vigilant.

Elle secoua la tête avant de plaquer ses paumes entre elles. Dans un mugissement, elle libéra un halo grisâtre flamboyant. Il nous encercla comme une seconde peau. Pendant un instant, j’étais de retour trois siècles en arrière… Je lui lançai une œillade complice en dégainant mon épée pour l’infuser.

Amenis n’avait pas dit son dernier mot. Elle envoya un jet incandescent vers Makel qui para son attaque avec une facilité déconcertante. L’empereur n’avait plus rien d’un simple être humain. Son regard blanc, totalement opaque, transfigurait ses traits. Même la forme de son visage avait changé. Sa mâchoire s’était étirée, mais le pire restait les stries ivoire qui barraient sa peau. Son corps n’allait pas supporter une telle dose de magie bien longtemps. Nous devions tenir jusque-là…

— Hénes, je sais que tu es là ! s’époumona Amenis en avançant vers Makel les bras chargés d’éclairs nébuleux. Espèce de lâche ! Montre-toi !!!

Un ricanement singulier nous répondit. Aigu, strident. Il m’était impossible de ne pas le reconnaître. Elle avait raison, son frère était là. Un frisson d’effroi me secoua en réalisant qu’Hénes avait gagné en puissance. Il était déjà dangereux à l’époque, mais là, nous venions de passer un nouveau cap. Si même Eleonore ne l’avait pas senti, cela signifiait qu’il était parvenu à modifier le sort initial.

L’empereur se rua sur Amenis, le visage déformé par la rage. Je m’éclipsai pour apparaître entre eux et lui assénai un violent coup d’épée dans la cuisse. L’homme possédé ne cilla pas. Il m'offrit un rictus victorieux avant de me balayer d'un revers de la main. Je m'envolai contre le mur tel un vulgaire insecte. La force de frappe me coupa la respiration tandis que mon corps transperçait la roche pour me loger entre les pierres du palais.

Amenis s’époumona en se ruant sur lui, déchaînée. Je me relevai, sonné, tandis qu’un liquide chaud coulait le long de ma joue. Ma tête s’alourdissait tout comme mes jambes. Je ne pouvais pas tomber maintenant. Elle avait besoin de moi !

Je m’éclipsai à nouveau, juste à temps pour la pousser sur le côté et lui éviter un coup de hache vaporeuse. Le tranchant entailla méchamment mon avant-bras, me faisant lâcher mon épée. Nadren rappela l'arme divine entre ses mains et craqua sa nuque.

La hache d’Aerin. C’est quoi ce bordel !

Depuis quand un dieu prenait possession d’un corps sur simple demande ?!

Amenis se releva, chancelante. Elle tirait beaucoup trop sur ses réserves, déjà amoindries. Ses lèvres bleuissaient dangereusement.

— Si tu continues, tu vas y rester ! Laisse-moi gérer.

Elle secoua la tête en roulant ses épaules endolories et arma à nouveau ses paumes. Je ne pouvais pas relâcher mes ténèbres, elle non plus, pas sans prendre le risque de nous toucher mutuellement. Quelle ironie… Ce lien qui faisait habituellement notre force, aujourd’hui, nous désavantageait.

Nadren ricana avant d'envoyer sa hache dans notre direction. Amenis sauta sur le côté, mais cette dernière suivit son mouvement, m’évitant au passage. Ce fumier en avait après elle ! Amenis cria à pleins poumons en libérant une grosse quantité de lumière et parvint à dévier l’arme. La hache trancha l’air pour atterrir dans la paume de son propriétaire.

Amenis regarda le plafond fissuré en esquissant un sourire en coin avant de disparaître. Le dieu poussa un grondement animal qui fractura la voûte. Des hurlements stridents résonnèrent au-dessus de nos têtes. Là, je vis une barrière se créer pour combler le trou. Amenis était en haut. Elle allait l’attaquer par-derrière.

— Aerin, l’interpellai-je. Tu es tombé bien bas… Investir un humain ! Vraiment ?

Un rictus s’étira sur ses lèvres, avide de sang. En même temps, à quoi m'attendais-je du dieu de la guerre ? Il frappa sa hache sur le sol, créant un nouveau tremblement de terre. Je disparus un bref instant pour conserver mon équilibre. À mon retour, cette vermine avançait vers nos amis protégés derrière mon dôme. Mélia continuait de l’alimenter, mais cela n’allait pas durer bien longtemps. Du moins, pas sans aide extérieur. Amenis réapparut dans le dos de Nadren, me donnant le signal pour passer à l’offensive. Nous allions l’encercler.

Je m’éclipsai à mon tour pour surgir devant lui et assénai un coup mortel au niveau de son estomac. Il fit un pas en arrière. Le filament d’Amenis le déstabilisa, manquant de peu de le faire tomber dans son piège. Nadren se rattrapa en usant de l’attraction de sa hache. Les traits tirés, il grogna en fonçant sur moi. Je parai son attaque à l’aide du tranchant de mon épée. L’acier vibra, remontant jusqu’à mon coude. Dans son dos, Amenis s’activa pour créer une toile lumineuse afin de le piéger. Je devais l’occuper assez longtemps tout en trouvant un moyen de le faire reculer. Dans un grondement, je poussai sur mes jambes pour gagner du terrain.

— Main de la mort… Bien que ta légende dépasse les frontières de ce monde, je suis déçu, railla Aerin à travers Nadren. Je m’attendais à beaucoup mieux.

Va crever !

Je luttais contre un titan. Ma sueur se mélangeait à la poussière, piquant mes yeux. Je puisai dans ma magie pour renforcer mon épée avec l’entièreté de mes ombres. Mes muscles tremblaient sous l’effort, mais je réussis à le faire reculer d’un pas. Makel se gaussa en frappant du pied. La seconde qui suivit, son arme se mit à luire en avalant l’intégralité de mes ténèbres. Dans un cri de rage, je me focalisai sur la protection d’Amenis pour chasser la douleur atroce qui tétanisait mes membres. Je devais le faire ! Pour elle, pour eux.

— Assez joué. Passons aux choses sérieuses et voyons ce que tu as dans le ventre.

Il invoqua une seconde hache et me frappa de plein fouet. Les yeux écarquillés, j’eus juste le temps de sauter en arrière pour m'éviter un revers fatal. Mon épée tomba au sol. Makel pivota et brisa la prison d’Amenis d’un seul coup. Le souffle de l'attaque l’expulsa contre le mur. Elle se redressa en hoquetant un filet sanguinolent. Je courus récupérer ma lame en grinçant des dents. Mes avant-bras ainsi que mes mains maculées de sang ne me disaient rien qui vaille, pas plus que ma vision qui se troublait. Je me retournai, à bout de force. Amenis était acculée. Nadren n’était qu’à quelques pas d’elle. Elle se tenait contre la roche, les joues creusées. Amenis était au bout de ses réserves.

— Je dois te ramener, mon fils, gronda-t-il en la pointant.

Je me relevai, prêt à bondir sur lui quand Amenis secoua sa tête, les lèvres tremblantes.

— Je m’en sortirai Avi, tenta-t-elle de me rassurer avec un sanglot dans la voix. C’est bon. Retourne auprès de ta sœur.

Il est hors de question qu’il l’emporte ! Plutôt crever !

Je lançai mon épée dans un geste désespéré. Je ne pouvais rien faire de plus sans prendre le risque de nous tuer tous les deux. J’acceptais de mourir, mais je refusais qu'elle me suive dans ma chute. Ma lame pénétra son épaule, ce qui ne lui fit aucun effet. Il se retourna en se gaussant tout en la retirant pour la jeter au sol. Mes jambes flanchèrent et je tombai à genoux. Ma tête tanguait dangereusement, ma magie ne parvenait pas à me soigner. J’étais au bout.

— Avi ! hurla Mélia dans mon dos. Avi, lève-toi !

Ils allaient tous y passer ou pire, Hénes les réduirait à nouveau en esclaves. C'était hors de question !

Je me redressai en jurant.

— Si tu la touches, je te jure que je te ferai la peau !

Un rire mesquin me répondit.

— Que penses-tu faire, Main de la mort ? Me tuer ? Tu n’es rien qu’un enfant de Noctrane. À mes yeux, tu ne représentes qu’un insecte. Tout au plus. Mais elle…

J'avançai d’un pas, puis un autre, comme si cela pouvait changer quoi que ce soit. Je ne faisais pas le poids et même mes ténèbres n'y pouvaient rien. Nous parlions d'un dieu ! D'un foutu dieu ! Nadren poursuivit sa progression vers Amenis. Chancelante, elle se rattrapa contre la pierre en serrant le maigre tissu de sa robe en lambeaux.

— Tu… obéis… à un… fils d’…Alyrane… haleta-t-elle. Tu… fais… honte… à…

Aerin ne la laissa pas terminer sa phrase. Il la saisit par le bras puis la tira à lui.

— Je ne fais que libérer mon fils de ton enveloppe.

Seul, je n’arriverais pas à la sauver. Mon corps entier n'était que souffrance et je sentais mon sang qui coulait abondamment. Même ma magie m'abandonnait.

Inas... Sauve-la !

Sans le quitter des yeux, je sus qu’il ne me restait qu’une unique chose à faire. Une immortalité contre une autre... Un don ultime. Inas avait besoin de force... alors j'allais lui en fournir. Quelle ironie du sort. J'avais prié jour et nuit pour qu'il disparaisse. À présent, voilà que je lui offrais ma vie en échange de la sienne. Je fermai les paupières en serrant mon pendentif entre mes doigts. Je condensai mes sentiments dans ce fragment de pierre et l’embrassai. Si je devais mourir ici, je voulais qu’elle sache que pendant toutes ces années, mon cœur tout comme mon âme n’avaient jamais cessé de lui appartenir.

Une larme roula sur sa joue. Elle avait compris. Amenis poussa sur ses jambes et tenta de me rejoindre, la main tendue dans ma direction.

— Avi, ne fais pas ça ! s'époumona-t-elle en se débattant. Je te l’interdis… Non !

Pardonne-moi…

Les lèvres tremblantes, je tirai une dague en Myrthn de ma botte et la plantai dans mon ventre.

Dans une autre vie, nous pourrons vivre en paix.

Son hurlement accompagna ma chute. Je m’effondrai sur le sol recouvert de débris. Le poison se rua au travers de mes veines, les givrant dans son sillage. Il ravageait mon corps. Je puisai dans mes dernières forces pour prononcer mes ultimes paroles :

— Ínas sou prosféro ti zoí mou, ti mageía mou kai tin ousía mou. Kánte mazí mou óti thélete, katastrépste ton kósmo an thélete. Sas afíno tin athanasía, tis elpídes kai ta óneirá mou. Tréfe me ta pánta méchri na me

katapieí to típota sou.[12]

Quand ce dernier mot s’envola dans les airs, le vide m’accueillit. Je l’avais espéré pendant des siècles pour finir par le redouter. Mon existence s’achevait pour assurer la sienne. Je quittais ce monde heureux de l’avoir retrouvée et d’avoir pu être aimé autant que je l’avais été. Mon seul regret était de ne pas avoir pu réaliser son rêve… notre rêve.

Je t’attendrai autant qu’il le faudra, alors prends ton temps…

 

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