Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 15 Le voile se dissipe

Chapitre 15

 

Le voile se dissipe

 

Ilyesse

 

Adreka

 

Plus les jours s’écoulaient, plus je ressentais que l'étau se resserrait autour de moi. Adreka me semblait de plus en plus hostile. Depuis la fuite d’Amenis, ou plutôt de « l’enlèvement de l’Ambassadrice des Anciens » pour reprendre l’annonce officielle de l’empereur, le pays sombrait. Un couvre-feu avait été instauré dans la cité, ainsi qu'un rationnement de nourriture pour maintenir le peuple sous la coupe de Makel. La garde traquait, enfermait et torturait le moindre individu susceptible d'avoir aidé de près ou de loin Avi et Amenis à s'enfuir.

Le climat d'angoisse qui régnait dans la ville était dû au manque d'informations de ses habitants. Personne n'entrait ou ne sortait d'Adreka sans avoir un laissez-passer donné par Arguin en personne. Je me sentais horriblement isolé. Mes alliés de toujours se trouvaient de l’autre côté de la mer et je n'avais aucun ami à qui me confier ou sur qui compter. Seul le fait de les savoir en sécurité, loin des griffes acérées de Makel, me permettait de garder le cap.

Arguin aussi avait changé. Le général n’était plus lui-même. Je n’avais aucune idée de ce qui lui était arrivé durant sa captivité, cependant, connaissant les pratiques de l’Empire, il avait dû passer un sale quart d’heure. Cela aurait dû éveiller une sorte d’empathie en moi, sauf qu’en vérité, c’était peu cher payé… Arguin avait torturé tellement des miens qu’il fallait bien plus que quelques semaines pour compenser. En revanche, une chose était certaine, ce dernier n’avait jamais aussi bien porté son surnom de « Boucher d'Adreka ». Même Anika frémissait face à lui.

Si pour le moment, je réussissais à conserver l'identité de Neels, j'avais conscience que cela ne durerait pas éternellement. Je devais rapidement découvrir où se cachait Hénes avant de mettre les voiles. Après les récents évènements, j'avais acquis la certitude qu’il se terrait dans le palais... Je refusais de croire que Makel puisse, sans l'aide de personne, faire plier la grande prêtresse Nyrn. Il n'en avait pas le pouvoir, tout comme il était incapable d'user des runes d'Aerin. Le « sceau de possession », tel qu'il l'avait nommé, était un sort que seules deux personnes étaient en mesure de lancer : Hénes et moi. Ces runes étaient notre création et nous n'avions retranscrit ce sortilège dans aucune de nos archives pour éviter qu'un jour, quelqu'un puisse l'utiliser contre nous.

Il ne m'en fallait pas plus pour avoir la certitude qu'il était derrière tout ça, depuis le début. Dire qu'il était là, juste sous mes yeux depuis toujours... Lorsque j'avais réalisé l'impensable, j'avais bien failli vomir mes tripes sur le parquet. Il était impératif que je perce son identité pour que nous puissions le mettre hors d'état de nuire avant que le pire n'arrive. Car si Makel était déjà considéré comme un fou, Hénes, lui, dépassait les limites de la démence. Il ne reculerait devant rien, surtout pas en étant si près du but !

Personne ne change réellement et lui ne fait pas exception.

 

En levant les yeux de mon manuscrit sur les plantes antiques d’Alyrane que je connaissais déjà par cœur, je scrutai le grand mage. Le vieillard ronflait depuis une bonne demi-heure sur sa chaise. Je le sentais de plus en plus méfiant à mon égard. Je n’étais plus convié aux réunions importantes et me cantonnais à des tâches de bas niveau comme la retranscription d’anciens parchemins poussiéreux dans l’arrière-salle. Si pendant un moment j’avais émis l’idée que ma couverture pouvait être compromise, une autre théorie me travaillait.

Cela faisait quelques semaines que l’hypothèse, peut-être folle, qu’Hénes et Seifedin fussent en réalité la même personne, trottait dans mon esprit. J'avais beau essayer de me convaincre que cela n'avait pas le moindre sens, je ne pouvais pas ignorer les incohérences de son histoire : son passé était flou, voire complètement opaque, sans oublier sa collection privée d'artefacts qui ne pouvait pas provenir d'échanges ou d'un héritage. Amenis m'avait confirmé qu'elle avait ressenti la puissance de plusieurs essences divines... Sans compter la présence des chaînes d'Alathéia qu'Hénes avait volé à son grand-père quelques jours avant que Gyara n’eût décidé de lancer sa malédiction.

Si mes doutes étaient fondés, cela signifiait que l'intégralité de nos objets se situaient là-haut, enfermés par un sort que je ne parvenais pas à briser. D'ailleurs, ce point également me mettait la puce à l'oreille. J'étais de loin le meilleur en la matière et la seule personne que j'avais formée se trouvait être Hénes... Il avait été mon apprenti avant de devenir mon compagnon. Rien que de penser à cette époque me retournait l’estomac. J’avais été naïf et idiot, pensant voir en lui une espèce d’alter égo…

Seulement admettre cela signifiait qu’il avait réussi à me rouler dans la farine une nouvelle fois. Et ça, ça me restait en travers de la gorge. Je n’aurais peut-être pas dû effacer mes sentiments… Au moins, j’aurais réussi à le sentir via notre lien. Cependant, ce n'était pas cela qui m'inquiétait le plus : si Hénes était bien devant moi, assoupi sur cette chaise, savait-il qui j’étais réellement ? C’était une hypothèse que je ne devais pas mettre de côté. Dans tous les cas, je devais rapidement achever ma mission avant que tout ne s'effondre comme un château de cartes, car je ne me faisais aucune illusion, Hénes ne me pardonnerait pas ma trahison.

En lorgnant sur la porte menant à sa réserve, je compris que je pouvais tout régler d’une pierre deux coups. Je connaissais Hénes par cœur, ses moindres habitudes, ses petites manies, ses secrets… Seifedin n'était qu'un masque.

Je dois essayer… c’est le seul moyen d’en avoir le cœur net.

— Grand mage, excusez-moi de vous déranger.

Je sursautai en entendant la voix hésitante de Samuel. Quand il perçut que ce dernier dormait à poings fermés, le commandant pénétra dans la pièce d’un pas mal assuré en me lançant une expression dépitée. Il espérait, peut-être, que je l’aide à réveiller le démon en sommeil… J’esquissai un sourire en croisant les bras pour savourer le spectacle délectable de cette raclure se prenant le courroux du mage.

— Grand…

— Quoi ! gronda Seifedin en ouvrant les yeux. Que me voulez-vous ?

Samuel se rapetissa en baissant ses épaules jusqu’à courber l’échine.

— Pardonnez-moi… l’empereur ainsi que le général vous attendent vous et l’apprenti dans son bureau. Ne vous voyant pas arriver, ils m’ont envoyé.

Seifedin s’étira en bâillant bruyamment avant de se lever en faisant grincer sa chaise.

— Neels, avec moi. Nous n’allons pas faire attendre Sa Majesté.

L’idée de me retrouver à nouveau au milieu de ce trio ne me disait rien qui vaille. Makel n’avait toujours pas digéré l'évasion d’Amenis... ou plutôt devrais-je dire Hénes. Car c'était bien lui qui traquait sa sœur depuis le début.

 

Le palais d’Adreka était horriblement silencieux. Les serviteurs se faisaient de plus en plus discrets, de peur de croiser un garde impérial au détour d’un couloir. L’ordre d’Arguin était formel. Si le nom d’Amenis était prononcé ou si la vérité sur la fuite de l’héritière de l’Équilibre venait à être découverte, il se chargerait lui-même des interrogatoires. Autant dire que cette simple menace suffisait à sceller les bouches des plus valeureux.

— Vous êtes bien silencieux ces derniers jours, mon ami.

Ami… Ce mot déclencha un horrible frisson le long de ma nuque.

— Je dois avouer que l’ambiance au sein du palais ne prête pas vraiment à la discussion.

— Cela va changer. Dès que l'Ambassadrice sera de retour, tout rentrera dans l’ordre. Elle a été pervertie par ce Noctranien de malheur.

C’était une manière de voir les choses.

— Si nous avions pu finaliser le sceau de possession à temps, nous aurions pu éviter leur fuite, grondai-je entre mes dents serrées. D’ailleurs, je m’étonne de n’avoir pas trouvé ce sortilège dans nos ouvrages… quelle est son origine ?

Le vieil homme s’arrêta net et je faillis le percuter. Il pivota vers moi en me toisant de haut en bas, les paupières plissées.

— Pourquoi cela vous intéresse ? Désirez-vous l’utiliser sur le traître de Jarlan qui les a suivis ? J’ai ouï-dire que vous étiez proches…

Il prononça cette dernière phrase avec une pointe de colère qui réveilla mes soupçons. Le palais au grand complet – ou presque – suspectait Elivio et moi d’entretenir une relation plus qu’amicale. En vérité, nous passions le plus clair de notre temps libre ensemble et nos goûts en matière de partenaires n’étaient un secret pour personne. Notre lien était en somme assez simple à déduire. Nous avions toutefois fait le choix de ne pas l’officialiser car mon identité était déjà un secret en soi et nous ne voulions pas en rajouter une couche supplémentaire.

— J’ai été tout autant choqué que vous d’apercevoir Elivio au côté de

Narkrem. Croyez-moi, j’en frissonne encore chaque nuit. J’ai pensé que peut-être la Main de la mort lui avait apposé ce même sceau. D’où ma question…

Le mage ricana en secouant la tête. Je contrôlai ma respiration pour calmer mon rythme cardiaque qui s’emballait dangereusement. À la moindre faille, je terminais les fers aux poignets, ou pire.

— Impossible… Avichail Narkrem n’est pas assez puissant pour lancer un tel sort, lâcha-t-il avec dédain. Ce n'est qu'une brute sans maîtrise de l'essence divine.

Ça, c’était avant.

— Elle peut être… Après tout, Amenis n’est-elle pas l’enfant de l’Équilibre ?

Il fronça ses sourcils broussailleux en avançant droit sur moi. Je baissai légèrement mon menton en voûtant mon dos pour montrer mon asservissement. En restant soumis, du moins en apparence, je ne représentais aucune menace. Seifedin apposa sa main fripée sur mon épaule puis la pressa pour répliquer d’un air dédaigneux :

— Ce n'est pas une enfant de l'Équilibre. Juste une abomination dominée par le dieu de la mort !

Abomination… Bordel !!! Comment est-ce que j’ai fait pour ne rien voir ?!

Ce simple mot suffit à lever le peu de réserves qu’il me restait. Seul Hénes utilisait ce terme pour la définir. Il l’avait toujours nommée ainsi : « l’abomination ». Pour lui, sa sœur n’aurait pas dû naître, son existence même était, selon ses propres idéaux, contre-nature. Le monstre qui m’avait brisé après m’avoir volé des siècles entiers se tenait là, à quelques centimètres de moi. Cette nouvelle réveilla un sentiment d’urgence dans ma poitrine. Je devais les prévenir, coûte que coûte ! Le reste passait après.

 

En pénétrant dans le bureau, nous fûmes accueillis par un Makel hors de lui qui ravageait le pauvre mobilier à coups de bloc de pierre.

— Le mariage est avancé !! Ils précipitent les choses pour rallier les

nations à leur alliance ridicule.

Est-ce que cette annonce est surprenante ? Non.

Est-ce qu’elle m’arrange ? Pas du tout.

— C’était prévisible, Majesté, affirma Seifedin en s’asseyant sur le large fauteuil. Avec le décès de Lancin, les esprits doivent s’échauffer. Son fils doit rapidement prendre position.

— Ce qui est encore plus étonnant est la suite de la lettre officielle reçue ce matin...

Makel replaça ses cheveux en arrière puis saisit le malheureux morceau de papier en le serrant avec toute la haine qui l’animait. Il se racla la gorge puis débuta sa lecture :

— « La reine Amenis Sideris Notaren Narkrem et le roi Avichail Narkrem sont solennellement reconnus en leur qualité de souverains des exilés d’Alyrane et de Noctrane. Ses Majestés confirment l’alliance durable avec le Royaume de Nezera. »

Bordel, qu’est-ce que vous fabriquez ? Vous avez perdu la tête, ma parole. Ce n'est pas le moment !

Nous ne parlions plus d’un simple affront ou d’un enlèvement… Là, nous avions l’ennemi juré de l’Empire qui reconnaissait la couronne d’Amenis et d’Avichail. D’un point de vue politique, c’était un coup de génie ! En revanche, vu ce que je venais de découvrir, c’était du suicide.

Je lançai un coup d’œil à Arguin qui serrait si fortement le pommeau de son épée que ses veines pouvaient éclater à tout moment. Il bouillonnait de rage au point où je sentais d’ici une brise s’échapper des pores de sa peau.

— Majesté, intervint Seifedin, je pense qu’il est temps de tirer avantage de cette histoire, qu’en dites-vous ?

L’empereur se raidit avant de soupirer longuement en froissant le morceau de papier puis le jeta dans la cheminée. Makel venait de retrouver son calme – un calme somme toute relatif. Il se dirigea en direction de la fenêtre, les mains dans le dos.

— En effet, vous avez raison mon vieil ami. Voilà une occasion en or d'écraser cette alliance avant qu'elle n'ait le temps d'éclore.

— De plus, en retirant Narkrem de l’équation, Amenis serait une reine sans roi… lâcha froidement Seifedin en fixant Arguin. C’est exactement ce dont nous avons besoin.

Par les dieux…

C’était réellement ça, son plan ? Avoir sa sœur sous sa coupe… Non, cela ne collait pas avec le Hénes que je connaissais. Il avait besoin des deux pour récupérer Inas.

Qu’est-ce que tu manigances…

— Général, est-ce que tout est prêt ? ajouta l’empereur.

Ce fut à ce moment précis que je lus dans le regard d’Arguin un néant absolu. Il fixait le parquet, inexpressif, telle une coquille vide. Ses bras ballants demeuraient figés le long de son corps et une étrange lueur luisait sous sa poitrine.

Oh, nom des dieux anciens… ne me dis pas que...

Je luttai pour ne pas me tourner vers le mage. Pourtant, lorsque ce dernier se racla la gorge, j’eus ma réponse. Arguin secoua sa tête en grimaçant, les lèvres pincées. Les deux hommes se jaugeaient, en silence. J’avais déjà vu cette expression.

C’est lui qui a payé à sa place !!!

Je me disais bien que quelque chose avait changé, sauf que je n’imaginais pas qu’Hénes irait jusqu’à user des runes sur un humain. Elles n'étaient pas stables, voire même dangereuses pour eux. Je ne comptais plus le nombre d'esprits que nous avions brisés lors de nos expérimentations.

Qu’est-ce que tu as fait ?

Je sentais que mes jambes se dérobaient peu à peu. Tout en tentant de dissimuler mes mains tremblantes dans mes poches, je me rassis pour m’éviter de tomber.

— Oui, tout est prêt, annonça Arguin qui venait de revêtir son masque habituel. Le bateau est d’ores et déjà affrété, Majesté.

Le bateau ! Quel bateau !

Pourquoi prenait-il la mer et non un portail ?

— Parfait. Nous partons demain au lever du jour. Daryl, tu embarques avec nous. Tu connais ta mission, alors ne me déçois pas.

Le général grimaça en portant sa main à sa poitrine. Je vis des gouttes de sueur perler sur son front, il luttait, ou du moins il essayait. Si je pensais que nous avions touché le fond, je m’étais mis le doigt dans l’œil. Hénes avait le pion parfait en sa possession : puissant, violent et surtout, Arguin restait l'une des rares faiblesses de sa sœur.

Je devais les contacter au plus vite, quitte à brûler ma couverture.

— Neels, concoctez-moi une potion pour bloquer la magie d'Amenis pour demain matin à l'aube.

C'est un cauchemar.

— Cela risque d'être compliqué, bafouillai-je. Surtout en si peu de temps. De plus, je ne suis pas capable de réaliser une préparation aussi complexe, je ne suis encore qu'un apprenti.

Seifedin se leva de son fauteuil et se mit à côté de moi en arborant un faux air paternaliste.

— Vous êtes bien trop modeste. J'ai confiance en vos compétences, mon vieil ami.

 

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