Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 2 Les cloches de la discorde
Chapitre 2
Les cloches de la discorde
Amenis
Nezera
— Bravo, Amenis, railla Mélia en applaudissant lentement dans mon dos. Tu fais toujours des étincelles. Vraiment, je ne comprends pas pourquoi il s’évertue à continuer de s’accrocher à ce point. Ton attitude me prouve encore une fois que tu ne mérites rien de tout ce que tu as : ni ton titre ni mon frère.
Son attitude supérieure me donnait de l’urticaire, si bien que l’envie de lui envoyer mon poing dans les dents me démangeait plus que de raison. Quoi que je dise, quoi que je fasse, madame Mélia Narkrem trouvait toujours un moyen de critiquer mes choix ou mes décisions. Elle vivait dans un monde totalement différent du mien…
— Bien sûr, tu es tellement parfaite, Mélia, explosai-je. Tu as la solution à tous les problèmes de notre monde. Je suis certaine que tu sais aussi comment on va arrêter Makel quand il débarquera ? Car ne pense pas qu’il va rester sans broncher à attendre… Il va venir ici et ce jour-là, tu feras quoi, hein ? Tu lui offriras une haie d’honneur avec le dernier morceau de la Table sur un plateau ? Non, tu vas trouver un moyen de me livrer pour être tranquille, c’est tellement plus ton genre.
Mélia souffla bruyamment, comme pour se contenir. Elle fixa Elivio en claquant sa langue sur son palais puis se recentra sur moi.
— Tu attends quoi ? gronda-t-elle en me poussant avec son index. Qu’on entre en conflit contre Venerasse ? Au nom de l’ombre, Amenis, réveille-toi, le monde a continué de tourner ! Nous ne faisons pas le poids, même avec les Noctraniens que nous avons à Nirakon. Si jusqu'à maintenant la paix se maintenait, c’était uniquement parce que le roi laissait l’empereur de son côté et que la réputation d’Avi continuait de faire trembler les troupes. Aujourd’hui, nous sommes au bord d’une guerre à cause de toi ! Avi et Ily ont changé nos plans pour sauver ton cul de princesse pourrie gâtée ! Alors comporte-toi comme l’héritière de ta famille et grandis un peu. Haa heureusement que ton père n’est plus là… Il aurait honte de ton attitude. Espèce d’égoïste !
Mélia disparut à son tour en crachant sur le sol, juste à mes pieds. Mes mots restaient bloqués sur le bord de mes lèvres. Je voulais hurler et laisser toute cette colère qui grignotait mon âme exploser pour de bon. Seulement peu à peu, elle se mélangea à cette horrible culpabilité qui, depuis que mes souvenirs avaient refait surface, hantait mon esprit.
Mon père s’était sacrifié pour me sauver, pensant à tort que la grande et bienveillante Gyara serait en mesure de l’aider à chasser Inas de mon corps. Je n’avais pas eu le temps de lui dire tout ce que j’avais sur le cœur, ni de lui faire mes adieux. Elle l’avait écrasé comme l’insecte insignifiant qu’il représentait à ses yeux. Là, son visage s’imprima dans mon crâne et, l’espace d’une seconde, j’entendis à nouveau son timbre grave fredonner l’une des chansons qu’il m’offrait chaque soir pour m’endormir. Je pouvais sentir son parfum ou encore les callosités de ses doigts sur ma joue.
Je me laissai tomber à genoux, fixant le mur de pierre… Je contrôlai les larmes qui menaçaient de dégringoler et ravalai la boule qui se nichait dans le creux de ma gorge. Si j’en avais le pouvoir, je ferais marche arrière. J’irais le voir pour lui dire que sa vie valait tellement plus que la mienne et que son peuple avait besoin de lui… Non mieux, je n’aurais pas lancé ce rituel. À bien y réfléchir, j’aurais mieux fait de ne rien faire, quitte à ce que le monde périsse sous la folie de mon frère.
Eli caressa mon dos avec douceur pendant que je reniflais pour chasser mes sanglots.
— Je sais que c’est difficile pour toi, Amenis, et que tu ne comprends pas leurs réactions. Eux ont vécu la transition entre votre civilisation et la nôtre. Si pour toi la frontière entre les deux est fine, pour eux c’est différent. Il m’a fallu du temps pour le comprendre.
Je me tournai vers Elivio, qui venait de s’asseoir en tailleur.
— Ils sont en danger ! Makel ne s’arrêtera pas.
— J'en ai conscience… Crois-moi, ça me ronge de l’avoir laissé sur place car je sais au fond de moi que Daryl aurait préféré se prendre une épée en pleine poitrine plutôt que de m’abandonner. Je l’ai trahi, Amenis, et depuis je n’arrive plus à dormir ou à me regarder dans un miroir. Les deux hommes que j’aime le plus au monde sont entre ses griffes alors que moi je suis là, les bras croisés à attendre que les choses se passent.
— Alors pourquoi j’ai la sensation d’être la seule à me soucier d’eux ??? Ici, la vie continue et ça me rend malade.
Elivio releva la tête puis se perdit dans le vague.
— Cela dépasse largement nos sentiments et nos choix personnels. Nous parlons de ton frère, Amenis. C'est lui la véritable menace. Il l’a toujours été. C’est pour ça que je suis là. J’ai juste compris que cette Table tout comme notre histoire n’étaient que la résultante d’un duel qui avait débuté bien avant ma naissance ou même la tienne. Sans cette haine, jamais Alyrane ou Noctrane ne se seraient entretués et nous n’en serions pas là.
Ses paroles étaient criantes de vérité. Mon demi-frère s’était perdu il y a bien longtemps, quant à Inas… D’un côté, si je voulais tenir ma promesse envers lui, c’était davantage pour moi. Égoïstement, j’aspirais à faire payer Gyara pour la douleur qu’elle avait engendrée. Sans elle, rien de tout cela ne se serait passé. Ma vie, comme celle d’Avi, d’Ily ou de Mélia, aurait été différente, nous serions toujours dirigés par les deux divins. Mes parents seraient encore en vie et peut-être que j’aurais pu vivre la mienne sans cette pression sur mes épaules.
— Si ce qu’a prédit Ily arrive, ajouta-t-il d’une voix morne, ce sont les miens qui périront. Les humains ne s’en sortiront pas et cela surpasse mes propres désirs. Je ne veux pas vivre dans un monde où je deviendrais l’esclave d’un Ancien.
Vu sous cet angle…
— Eli, je comprends tes motivations, elles sont légitimes. En revanche, les leurs me dépassent...
Elivio plaça sa main sur la mienne et la pressa.
— Amenis, tu as un pied ici et un autre dans le passé. Tu ne nous l’as jamais explicité, mais j’imagine que d’une certaine manière, tu as accès à la mémoire d’Inas… Cela fait que tu as une vision des choses complètement différente.
— Nous avons toujours eu deux façons différentes de voir la vie, Eli, lui avouai-je d’une voix lasse. Avi est un soldat animé par ce besoin constant de faire ce qui est « juste », quitte à renoncer à ses envies ou ses besoins, alors que moi… c’est tout le contraire. Pourquoi est-ce si difficile à comprendre ?
— Va le voir Amenis, me dit-il en prenant mes mains dans les siennes. Il était certain de faire le bon choix en te cachant la vérité, alors ne gâche pas votre relation. Vous venez de vous retrouver…
Je ne parvins pas à retenir mon petit rire. C’était le nouveau pouvoir d’Eli : être capable de me faire sourire même dans les pires moments.
— Attention… tu commences à l’apprécier. Tu es peut-être souffrant, Eli.
— Oui. Bien ne lui répète pas, hein ? Ça détruirait ma réputation de chasseur de la première garde.
— T’es bête… soufflai-je en lui donnant une tape sur l’épaule. Tu es bien plus que ça.
— Peut-être que tu as raison.
Après quelques minutes, je me risquai à lui poser la question qui me brûlait les lèvres depuis plusieurs jours :
— Tu penses qu’Ily avait tout prévu ?
Je me retins d’en ajouter plus en constatant ses cils se perler de larmes. Eli se racla la gorge puis secoua la tête.
— Non, sans Avichail aucun de nous deux n’aurait pu vivre ici. Son culot force le respect et crois-moi, ça me tue de le dire à voix haute. Mais ce n’est pas tous les jours que l’on voit quelqu’un prêt à mettre en péril une paix mondiale par amour. Avichail a provoqué Kievian en combat à mort pour te faire rester. Si Prisca et Mélia ne s'étaient pas interposées pour les séparer, le pire aurait pu arriver. Après ça, il n’a pas quitté ton chevet une seule seconde, elle est là la vérité, Amenis. Il s’est même saigné pour que tu regagnes des forces contre l’avis de sa sœur. Alors ne sois pas trop dure envers lui… La peur de perdre l’être aimé vous pousse parfois aux pires folies.
Soudainement, ma colère se transforma en honte. On m’avait accueillie à bras ouverts à mon réveil et je pensais que cela était dû à un arrangement qu’Ilyesse avait initié. Jamais je n’aurais imaginé une seule seconde que ceci était l’œuvre d’Avi.
— Je me sens ridicule…
— Va lui parler Amenis, cela ne sert à rien de rester sur des non-dits. Je sais que ce n’est pas dans tes habitudes, mais fais un effort et excuse-toi.
Sur ces mots, Elivio partit dans sa chambre et s’enferma à double tour. Il passait le plus clair de son temps là-dedans, à ruminer. J’essayais de l’en faire sortir, sans grand succès. Seule Mélia réussissait à lui faire mettre le nez dehors. D’ailleurs, quelque part, les savoir si proches me vexait. C’était enfantin au possible, toutefois j’avais l’impression de perdre l’unique personne avec qui je pouvais parler de ces derniers mois librement.
Il a raison, je ne peux pas rester là-dessus…
Une fois sur le palier du troisième étage, une salve de cloches retentit dans tout le château. Des serviteurs apparurent au même moment des quatre coins des allées, en poussant des cris apeurés. Le son assourdissant me transperça les tympans pendant que mon pouls, lui, s’affolait. Je courus à l’une des fenêtres, m’attendant à voir un portail bleuté à l’abord de la ville, mais je n’aperçus qu’une masse de villageois paniqués.
Ils sont dans le château !
Je vivais mon pire cauchemar, celui qui m’empêchait encore et encore de fermer l’œil la nuit. Makel se tenait face à moi avec Daryl, la chemise de ce dernier recouverte de sang. Avi se trouvait toujours à leurs genoux, tailladé, au bord de la mort. À chaque fois que j’ouvrais les yeux, j’apercevais le visage de mon frère. Je me recroquevillai contre le mur, les mains sur mes oreilles. Je ne savais plus où donner de la tête. Quelques serviteurs me bousculèrent sans ménagement, leurs traits transfigurés par l’angoisse.
— Debout, petite créature !
Je me levai, prête à m’éclipser lorsqu’un jeune homme me percuta de plein fouet. Son visage rougi par l’effort n’était rien en comparaison de la panique qui le défigurait. Une nouvelle envolée de cloches vibra contre le plafond pendant que je l’aidais à se redresser. Le garçon me dévisagea et se débattit pour s’extirper de ma prise.
— Qu’est-ce que c’est ? hurlai-je pour couvrir le tintement persistant.
Le domestique tira en arrière pour se dégager en fixant le bout de l’allée. Je retins son poignet avec force pour le contraindre à me regarder en face.
— Réponds-moi !
— C’est le signal… s’époumona-t-il. Lâchez-moi, je dois y aller !!!
— Où ? Réponds-moi !
Il lutta de plus belle en me traînant en avant pour avancer parmi les dizaines de personnes qui se ruaient dans le couloir en pleurant. La panique fut plus contagieuse qu’une épidémie. Je relâchai l’homme qui, emporté dans son élan, manqua de peu de s’écrouler de tout son long sur le parquet. Une seconde domestique me heurta avant de m’insulter en reprenant son chemin en courant, le bas de sa jupe relevé.
Si un autre se permet de me rentrer dedans encore une fois, je ne réponds plus de rien.
— Tout doux, petite créature ! Ne va pas faire brûler le château, ce serait dommage.
— Toujours le mot pour rire…
Nezera était sens dessus dessous. Je priai les dieux pour pouvoir agir avant que tout ne parte à vau-l’eau. Afin d’éviter la foule apeurée, je me téléportai dans les quartiers royaux. Je devais rejoindre Kievian de toute urgence. Si l’empereur attaquait, nous devions faire front commun. Je me préparais à entrer lorsque je fus tirée en arrière. Je m’apprêtais à repousser mon assaillant quand le visage bouffi de Mélia rencontra le mien. La prêtresse plaqua sa main sur ma bouche.
— Ce n’est pas le moment… Le roi Drius est mort.
Les cloches ! C’était donc ça ?!
J’écarquillai les yeux puis, doucement, fixai la porte du bureau. J’avais imaginé le pire alors qu’en vérité il ne s’agissait que de…
Je suis un monstre.
— La mort n’est pas une finalité, juste la conclusion de la vie. Les humains sont telles les fleurs sauvages à la fin du printemps, ils se fanent pour revenir à la terre.
J’oubliais par moments que je cohabitais avec le dieu de la mort en personne…
— Tu sais, petite créature, les plus tristes restent les vivants.
Mélia fixait la porte du bureau et me répondit avec une pointe d’anxiété dans la voix :
— Kievian doit monter sur le trône… Et rien n’est prêt, paniqua-t-elle à voix basse. L’alliance doit voir le jour, sinon tout ce que nous avons fait n’aura servi à rien... Je pensais que nous aurions plus de temps...
Pardon ?! Elle s’inquiétait pour la politique du pays alors que le père de Kievian venait de mourir. Et moi qui avais honte de me sentir soulagée quelques secondes plus tôt... Je la dévisageai, abasourdie. Ne pensait-elle pas à la douleur qu’il devait ressentir en cet instant ? Kievian avait perdu son dernier parent.
— Ne restez pas plantées là ! Vous n’avez rien à faire ici ni l’une ni l’autre, trancha Avichail en attrapant la clenche. Un peu de respect, est-ce trop demandé ?
Je fis un pas en arrière, choquée par ses propos. Comment pouvais-je deviner que des cloches annonçaient une mort royale ? Je ne vivais pas à Nezera depuis des siècles, moi ! Je secouai la tête, préférant garder mes réflexions pour moi, puis m’éclipsai dans ma chambre.
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