Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)

Chapitre 43 Avancer sans se retourner

Chapitre 43

 

Avancer sans se retourner

 

Amenis

 

Le chalet – Minerasse

 

Après avoir déniché quelques potions, indispensables à notre expédition, je courus en haut des escaliers pour trouver de quoi écrire. Je ne pouvais pas partir sans expliquer mon geste. Je leur devais au moins ça, surtout si je voulais éviter que la milice de Nirakon déboule dans la cité impériale. En entrant dans la première pièce à l’étage, j’aperçus une veste noire en piteux état, brodée de fil d’or, posée sur le bord d’une chaise. En la saisissant, ma poitrine se serra. Je détaillai le blason de l’armée de Solime, légèrement décousu sur la poitrine. Les décorations de mérite étaient toujours là, sur son épaulette gauche. Le destin était si sournois qu’il m’avait portée directement dans la chambre qu’occupait Avi. Je laissai mes doigts glisser sur le vêtement avec une pointe de nostalgie.

Une fois assise à son bureau, j’ouvris les tiroirs à la recherche de feuilles et d’une plume. Je tombai sur la couverture usée d’un carnet en ravalant un sanglot.

— Il l’a gardé, soufflai-je en caressant le cuir.

Rapidement, je ne pus contenir mon chagrin. Il humidifia ces pages jaunies par le temps. Ma vue se brouilla de larmes devant les plans de ce qui aurait dû être notre maison. De l’index, je dessinai les contours de ce rêve qui ne verrait jamais le jour.

— Petite créature…

— Inas, pas maintenant, garde tes remarques pour toi, s’il te plaît.

Avi avait tout conservé, absolument tout : nos notes, les matériaux que nous voulions utiliser, jusqu’à la description de la décoration. Après une profonde inspiration, je refermai le carnet pour le remettre à sa place. Le cœur lourd, je pris quelques minutes pour rédiger mes deux premières lettres : l’une à l’attention de Prisca et l’autre pour Grewlin. Je leur confiais les clés de notre réussite. J’ajoutai une mention à celle destinée à mon conseiller. Il avait à présent les pleins pouvoirs pour agir en mon nom, pour le bien de Noctrane et d’Alyrane. Par mes mots, je faisais de Grewlin le nouveau chef des « Anciens ». Avi n’avait jamais eu envie d’embrasser ce rôle, alors autant l’en libérer. Je pris soin d’ajouter les motifs de mon départ ainsi que les bribes d’un plan, certes bancal, mais qui avait le mérite d’exister.

Je renouvelai au passage notre alliance avec Daaryrona pour leur assurer un poids suffisant dans les négociations et apposai ma signature. Je savais que c’était la meilleure décision à prendre. Ces deux-là détenaient à présent le destin du monde au creux de leurs paumes. À moi de leur ouvrir la voie.

J’avais choisi de rester à Adreka. Mon frère me voulait pour une raison ou pour une autre et je devais découvrir laquelle. C’était la seule solution pour l’arrêter. Ilyesse avait endossé son rôle d’espion avec brio… maintenant c’était à moi de prendre la relève.

Il ne me restait qu’une lettre à écrire. Et c'était, de loin, la plus douloureuse. J’essuyai le bord de mes yeux à la hâte, puis me lançai. J’y couchai l’intégralité de mes pensées brutes et sans détour. En vérité, je n’aurais pas eu la force de lui dire tout cela en face. Peut-être était-ce mieux ainsi. En posant un point final, je sentis un poids immense se retirer de mes épaules. Je me relevai et quittai sa chambre, non sans jeter un dernier coup d’œil à cette veste. Une fois mon sac sur l’épaule, je quittai le chalet pour me rendre à Arytan.

 

L’arbre millénaire dominait la plaine comme il l’avait toujours fait. Je m’assis contre le tronc en admirant la mer à l’horizon. La brise accueillit mes dernières larmes. Je serrai mon médaillon entre mes doigts en priant pour avoir fait le bon choix…

— Non, c’est la bonne décision.

J’aurais dû la prendre bien avant, cela nous aurait évité de souffrir encore et encore. Nos souvenirs défilèrent sous mes yeux, comprimant mon cœur meurtri. La tête contre le tronc, je laissai ces images m’assaillir. Je continuerais de les chérir et ce jusqu’à mon dernier souffle. Le son de nos rires s’envola dans l’air, emportant avec lui cette promesse d’adolescence gravée sur mon bras. Je me levai puis déposai un baiser sur nos initiales taillées dans l’écorce.

— Je tiendrai ma promesse. Tu auras mon cœur pour l’éternité…

 

Nous nous étions donné rendez-vous dans mes appartements, là où personne ne viendrait nous déranger. En arrivant au cœur de notre chambre, je ne fus pas étonnée de voir Mélia accompagnant Elivio et d’Anika, les bras croisés sur le fauteuil, m’attendant dans l’ombre.

— Alors tu vas fuir encore, Amenis ?

Je déposai mon sac au côté du lit et me dirigeai vers mon armoire pour me changer. Il n’était pas question de débarquer avec des vêtements de Nezera sur le dos. Je choisis un pantalon noir ainsi qu’une chemise beige légère.

— Je ne peux pas laisser Ily entre ses griffes, répliquai-je en me déshabillant. Sa main nous a été livrée dans une boîte.

— Mais c’est un piège. Tu le sais très bien, siffla-t-elle. Ilyesse est peut-être même de son côté.

— Impossible ! cracha Elivio en se postant devant elle.

Mélia leva les mains en l'air en haussant les épaules.

— Je ne dis que le fond de ma pensée.

— Ilyesse ne retombera pas dans ses travers, j’ai confiance en lui, Mélia. Et c’est pour cette raison qu’on va le récupérer et que je prendrai sa place au palais.

— Pardon ?! s’écria Anika. Ah non, ce n’était pas prévu ça !

En effet, du moins pas pour eux.

J’enfilai ma chemise en prenant soin de tirer mes manches et relever le col.

— Eli va partir avec Ilyesse et Ani au chalet, annonçai-je à l'attention de Mélia. J'ai récupéré une potion de téléportation pour m'en assurer. Là-bas, ils seront en sécurité. (Je me retournai, mes bottines à la main.) Pendant ce temps, tu auras donné mes lettres à Prisca et Grewlin. Ils savent ce qu’il leur reste à faire. Je me charge de mon frère… Tout a commencé quand j’ai décidé de l’arrêter, c’est à moi d’en finir. Je vous confie les rênes de l’avenir.

Mélia fixait Avi, toujours endormi, en passant ses doigts dans ses cheveux. Elle lâcha un profond soupir puis revint vers moi.

— Qu’est-ce que je vais lui dire…

Je lui tendis l’enveloppe qui lui était destinée.

— Donne-lui ça. (Elle secoua la tête en repoussant mon bras.) Mélia, ton frère est libre d’accord, notre lien d’âmes n’existe plus. De plus, aux yeux du monde, il est mort. La seule chose que je te demande, c’est qu’il le reste pour le moment. Je risque d’avoir besoin de lui pour la Table car elle est toujours scellée par nos deux sangs. D’ailleurs, tu trouveras des fioles au chalet. J’ai pensé à faire quelques réserves au cas où vous en auriez besoin.

— Tu as pensé à tout, siffla Anika avec admiration.

— Il faut ! Bref, Mélia, donne-lui cette lettre, d’accord ? C’est important. Il comprendra pourquoi j’ai fait ça.

Elle fronça les sourcils en saisissant l’enveloppe.

— Donc…

— Donc pas de sauvetage, complétai-je. Je veux qu’Hénes pense que je suis une veuve éplorée. Je vais gagner sa confiance pour pouvoir me rapprocher de lui et découvrir exactement ce qu’il prépare. Mon but est de vous faire gagner du temps et de trouver un moyen de l’affaiblir ou du moins d’essayer. Je ne m’en fais pas, entre Grewlin et Avi, vous aurez un plan de bataille solide. On se retrouvera à Adreka pour asséner le coup fatal.

— C’est du suicide, s’écria Elivio.

— Je n’aurais pas dit mieux, approuva Inas.

— Et Daryl ? ajouta Anika d’une petite voix. Il est toujours…

Je finis de nouer mes lacets en lui répondant :

— Je vais le libérer de ces fichues runes. Ily en connaît le fonctionnement. Il en est le créateur. (Ils me dévisagèrent, médusés.) De plus, nous avons besoin de Daryl.

Mélia siffla avant de cracher au sol avec haine. Je la foudroyai du regard en secouant la tête.

— Ne va pas te faire d’idée, cinglai-je. C’est un guerrier aguerri capable de tuer des Originels. Je préfère l’avoir dans notre camp. De plus, il connaît Adreka comme sa poche.

Je partis chercher mon ancienne veste d’Adreka au fin fond de mon armoire et récupérai mon sac.

— C’est l’heure, annonçai-je à l’attention de mes deux compagnons.

— Nom d’un Ilanlar. La première garde est presque au complet.

— Et elle le sera à la fin, je te le promets.

Après avoir laissé mes lettres à Mélia, je me tournai vers Avichail en murmurant un « désolée » avant de me diriger vers mes amis.

— Une veuve vengeresse a besoin de l’arme de son défunt compagnon, me lança Mélia d’une voix étranglée en me tendant l’épée de son frère. C’est la tradition de Solime.

Ma gorge se serra. Je la gratifiai d’un hochement de menton, ne trouvant pas les mots justes. Elle opina en me souriant. J’attachai son fourreau à ma ceinture avec la sensation d’être enfin complète. Mélia saisit mon poignet puis me tira à elle pour me prendre dans ses bras.

— Je n’ai pas eu l’occasion de te remercier. Merci. Sans toi, je l’aurais perdu pour de bon.

Je lui rendis son étreinte. Elle me serra si fort que ma respiration se coupa, comme si elle comprenait que je ne reviendrais certainement pas.

— Prends soin de lui, lui soufflai-je.

— Juré ! Toi, fais ce que tu as à faire. Je me charge de cette tête de mule.

Ils allaient payer : d’Hénes à Gyara en passant par Hyrphan. J’allais embrasser le destin que je m’étais choisi et non celui qui m’était imposé. À partir de maintenant, je n’étais qu’Amenis.

— L’héritière de la mort… ajouta avec fierté Inas.

— Demi-déesse de la vengeance. Je trouve que cela sonne mieux.

 

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