Vasilyssa - L'appel de l'équilibre: Fantasy / Romance (Gyara t. 3) (French Edition)
Chapitre 26 Derrière le voile
Chapitre 26
Derrière le voile
Amenis
Palais de Nezera – Au même moment
Je cherchais Avi au milieu de la horde des invités agglutinés autour des tables du buffet. À peine la cérémonie achevée, j’avais décidé de m’éclipser pour prendre l’air, malheureusement mon devoir me rappela à l’ordre dès que les premiers convives entrèrent dans la salle de réception. Lorsque j'aperçus enfin son visage à l’autre bout, mon cœur bondit dans ma poitrine. Je m'apprêtais à le rejoindre quand une masse me barra le passage. Son parfum s'insinua dans mes narines, réveillant un sentiment que j'aurais préféré oublier.
— Amenis, c’est toi que je cherchais…
Je reculai d'un pas, laissant une distance respectable entre Daryl et moi. La pièce se remplissait et je savais que d'ici peu, cette « rencontre » ferait la joie de ces nobles avides de rumeurs plus graveleuses les unes que les autres. En finalité, Nezera n'était pas bien différente d'Adreka. Il posa sur moi un regard plus noir que les abysses. Je lus dans ses iris toute la fureur qui l'habitait. Pour la première fois, je me mis à frissonner face à lui. Du coin de l’œil, j’aperçus Avi qui ne loupait pas une miette de la scène. Je ressentis sur ma peau le poids de sa colère. Ses émotions me piquèrent, telles des aiguilles s’immisçant au fond de mon âme.
— Aurais-tu peur que Narkrem interprète mal notre rapprochement ? railla Daryl en tournant sa tête dans sa direction. Il est du genre possessif, je me trompe… Je suis sûr qu’il prend sur lui pour ne pas venir me lancer son poing en pleine figure.
Je savais qu’il m’était impossible d’éviter cette confrontation. Daryl était présent et d’une façon ou d’une autre, cette conversation devait avoir lieu, même si je ne savais pas encore quelle tournure elle allait prendre.
— Daryl, ce n'est pas le bon moment, pestai-je à voix basse en tentant de le contourner. Vraiment.
Il se décala d’un pas pour me bloquer le passage.
— Alors, qu'est-ce que ça te fait d'être de l'autre côté ? me demanda-t-il d’un ton tranchant. Tu as vécu la belle vie ici… (Il pointa ma couronne en laissant redescendre son index vers ma poitrine.) Une reine. J’espère que ça en valait le prix.
Le prix, mais quel prix ? J’avais frôlé la mort pour quitter Adreka et depuis, je luttais pour faire entendre ma voix dans ce cercle d’aveugles condescendants.
— Je suis en vie, cinglai-je, et surtout j’ai encore mon libre arbitre. Aurais-tu oublié le sort que me réservait ton empereur ?
Ses lèvres, d’habitude charnues, s’affinèrent pour ne former qu’une ligne pincée.
— J’étais revenu pour toi ! Pour te récupérer... Et toi, comment tu me remercies ? Tu choisis de partir avec lui et de m'abandonner comme un chien.
Je me tendis à mon tour. Daryl parlait beaucoup trop fort. Nous ne pouvions pas discuter de cela ici, pas comme ça. Les seigneurs du monde entier étaient réunis dans la même pièce, espérant un faux pas, un esclandre ou une brèche pour pouvoir me livrer. Je n’étais pas stupide au point de ne pas voir ce qui se tramait dans mon dos. Tous ici exigeaient ma peau. Nyrn n’avait pas soudainement décidé de me laisser libre de mes mouvements. La grande prêtresse attendait juste le bon moment.
— OK, si tu veux parler de ça, pas de souci, mais dehors.
Il ricana en arquant un sourcil.
— Aurais-tu peur de perdre la face devant eux ? Une reine qui trompe son époux avec son pire ennemi, ce serait mauvais pour ta réputation…
Alors techniquement, nous n’étions pas mariés. Notre lien, nous l’avions fait en cachette, avec l’aide d’une prêtresse que nous avions soudoyée.
— Ma réputation ? raillai-je. Tu songes réellement que cela m’importe, Daryl ? Je me fous de ce que cette bande d’incapables pense de moi. Par contre, j’aimerais éviter de gâcher le mariage de Prisca. Je pense que tu peux le comprendre ?
Je me tournai vers mon amie, assise avec son nouvel époux. J’avais appris à la découvrir et surtout à la comprendre. D’une certaine façon, elle vivait ce qu’aurait été ma vie sans la malédiction. Car mes parents n’auraient jamais accepté que je m’unisse à Avi. Oh que non… Une Notaren et un Narkrem, plutôt mourir. Ma mère désirait plus que tout renforcer les relations entre Gresa et Solime. Il ne faisait aucun doute que j’aurais été forcée de me lier à un des descendants des grandes familles.
Daryl soupira puis saisit avec douceur mon poignet. Son contact réveilla une sensation étrange au fond de ma poitrine. La chaleur ainsi que les callosités de ses doigts me rappelaient des moments que je préférais enfouir dans un coin de mon esprit pour ne plus y penser. Je ne pouvais nier l’existence de mes sentiments. Ils étaient différents de ceux que j’éprouvais pour Avi, c’était certain, néanmoins, je tenais à lui.
Daryl s'approcha de mon oreille, je me raidis en humant l'odeur de sa peau.
— Alors allons dehors, souffla-t-il, juste toi et moi, comme avant…
Je sentais contre ma poitrine le poids de mes actes. Avichail nous avait vus, il savait. J’espérais simplement qu’il me laisserait gérer la situation seule. C’était à moi de mettre fin à ce chapitre de ma vie. Je m’étais souvent questionnée sur ce qu’aurait été ma vie, à cette époque, sans ce passé ou ce sang qui coulait dans mes veines et à chaque fois, j’en arrivais à la même conclusion : je lui aurais ouvert mon cœur. Cependant, Evalyne n’existait plus, elle était morte le jour où j’avais lancé ce rituel au temple d’Ingras. Je devais cesser de fuir et assumer la responsabilité de mes actes. Mon choix était fait.
Quand nous arrivâmes au fond du couloir, il me plaqua contre le mur et avança son visage à un souffle du mien. Sa respiration était vive, saccadée. Il me fixait avec douleur, comme si être proche de moi lui déchiquetait l'âme en morceaux.
— Maintenant dis-moi, qu’est-ce que ça te fait de me voir ici ?
Je le repoussai en douceur. Il n’était pas question d’entrer dans ce petit jeu. J'avais parfaitement conscience d’où cela allait nous mener : à un comportement autodestructeur.
— Je ne savais pas que tu avais été fait prisonnier, lui avouai-je en soutenant son regard. Ils me l’ont caché. Je ne suis au courant que depuis peu.
Un rictus mauvais déforma ses traits. Je revoyais cette expression haineuse que j’avais découverte dans le désert. Sauf que cette fois-ci, elle m’était destinée.
— Tu as décidé de le suivre… et j’en ai payé le prix fort. Sais-tu ce que j’ai enduré ? (Je secouai la tête, honteuse.) Quarante jours enfermé dans les geôles à subir les interrogatoires de mes propres hommes. J’ai cru perdre l'esprit. J’en étais venu à réclamer ma mort pour que tout s'arrête enfin.
Sur ces mots, il recula, ouvrit sa veste et déboutonna sa chemise. Quand il arriva au troisième bouton, ses doigts se mirent à trembler. Daryl appuya sa main sur sa tempe en chancelant. Je le rattrapai de justesse avant qu’il ne tombe en arrière.
Il est plus léger qu’avant…
— Je ne veux pas de ta pitié, cracha-t-il, ne me touche pas !!
Mon attention se porta sur son morceau de peau nue et là, je faillis défaillir. Je reconnaissais ces volutes, ce symbole, ainsi que la teinte encrée d’un profond bleu nuit. Faisant fi de sa remarque, j’attrapai sa chemise et tirai dessus. Les boutons sautèrent pour dévoiler ce que je redoutais. Le son de sa respiration hachée se mêla aux tambourinements de mon cœur. Du bout des doigts, je dessinai la ligne qui ondulait sur sa poitrine. Un cercle parfait, entrecoupé d’arabesques en forme de racines pointant vers son pectoral gauche.
Une rune d’Aerin.
Cette maudite rune ne pouvait être posée que par deux personnes dans ce monde : Ilyesse et mon frère. J’avais envie de hurler et de retourner la moindre parcelle de ce palais infernal pour lui mettre la main dessus.
J’avais raison, il était là depuis le début.
J’avais l’impression de tomber du sommet d’une montagne dans un volcan en fusion. Les doutes d’Ilyesse étaient fondés et au lieu de l’écouter, j’avais préféré me conforter dans l’idée que le temps avait réussi à l’anéantir. Mais non, mon frère était bien là, juste sous mon nez et avait apposé sa rune sur l’une des seules personnes qui pouvaient m’atteindre.
Seifedin…
Cela ne pouvait être que ce vieux croûton imbu de sa personne. Il était proche du pouvoir, possédait une collection renversante d’artefacts et surtout, son histoire ne tenait pas la route. À mon arrivée à Adreka, il voulait m’avoir pour ses expériences… Il n’avait pas été surpris lorsque le poignard de Thélyios avait révélé la présence de divin dans mon sang. Non, je me souvenais même de son sourire satisfait.
Je m’en voulais de ne pas avoir fait le lien avant ! Tout était juste devant mes yeux, il me suffisait de relier les points entre eux.
Espèce de…
— Où est-il ?!
Daryl ouvrit la bouche avant de porter ses doigts à sa gorge, suffoquant. Je tentai de l’approcher pour le rassurer comme je le pouvais. S’il était dans cet état, c’était entièrement ma faute.
— Tu viens de lui désobéir… compris-je, il est ici, n’est-ce pas ? Il voit ce que tu vois, ressent ce que tu ressens et entend tes pensées.
Il me repoussa brutalement puis se laissa tomber contre le mur en geignant. Ses traits transfigurés par la douleur m’enserraient le cœur. Je bouillonnais de rage. Une rage si profonde que j’étais prête à m’éclipser dans ce palais et à le retourner pierre par pierre pour le débusquer.
— Hénes, je vais te faire la peau ! maugréai-je en fixant la rune qui luisait sur sa peau.
Les poings serrés, je retins tant bien que mal un cri de fureur.
— Petite créature… me mit en garde Inas. Tu auras ta vengeance, mais calme-toi.
— Comment je retire ça ! Tu dois bien le savoir toi…
— Pourquoi ? Parce que je suis un dieu ?
— Oui, sinon à quoi servirais-tu ? jurai-je dans mon crâne. Libère-le ! Maintenant !
— Attention à tes paroles, Amenis, ou je pourrais être moins aimable à l’avenir.
Daryl referma sa chemise, la mâchoire crispée et ses iris plus noirs que jamais. Son visage avait changé. Face à moi, je n’avais plus Daryl Arguin… Mon instinct me hurlait de reculer, mais je m’y refusais. Je devais trouver un moyen de la retirer. Aucun humain ne pouvait résister bien longtemps à autant de magie en lui. Je ne comptais plus le nombre de cadavres que mon frère ou Ilyesse avaient laissé derrière eux durant leurs expériences.
— Rentre et finis ce que tu as commencé, m’ordonna-t-il d’une voix rude. Tu dois retourner là où est ta véritable place.
Ma place…
Cela faisait un moment que je n’avais plus ma place nulle part.
— Daryl, tu sais ce que tu me demandes de faire ? Je ne peux pas faire ça. Il va tous vous réduire en esc…
— Vasilyssa ! s’écria soudain Kirila dans mon dos. Éloignez-vous de lui !
Avant que j’aie eu le temps de comprendre ce qui se passait, elle m’avait tirée en arrière. L’acolyte de Kirila arriva, barrant de son épée l'espace entre Daryl et moi. Le général ricana en dégainant à son tour. La situation allait dégénérer si je restais là à ne rien faire.
— Tout va bien ! Rangez vos armes.
La seconde guerrière pivota vers moi, incrédule. Elle semblait tout droit sortie de l’enfance et pourtant, ses mains étaient déjà recouvertes de lignes sombres. La jeune femme m’obéit avant de se mettre en retrait à ma gauche, sans pour autant baisser sa garde. Il ne restait que Kirila, droite comme un I, serrant sa lance comme si sa vie en dépendait.
— Toi, cracha-t-elle en avançant d’un pas vers Daryl. Je vais t’étriper et te servir à manger aux porcs !
Oh ça sent mauvais !
Daryl avait fait souffrir mon peuple et lui vouait une haine profonde… Il n’était pas étonnant que ces deux-là se soient déjà croisés sur un champ de bataille.
— Baisse ton arme, ordonnai-je à nouveau à Kirila en m’approchant d’elle. Ce n’est pas un danger. Il ne me fera pas de mal.
— Je ne suis pas un danger ? railla-t-il en claquant sa langue sur son palais. Amenis, tu ne me connais pas et tu n’as pas idée de quoi je suis capable.
Un frisson me secoua, pourtant je campai sur mes positions. Daryl ne me blesserait pas, du moins pas intentionnellement. Au fond de lui, il était toujours cet homme qui m’avait tendu la main, quitte à mettre en danger la vie de ses amis. Je connaissais son véritable visage, celui qu’il cachait derrière le masque du Boucher.
Là, une nuée de ténèbres se déploya sur le sol, effaçant toute trace de parquet sous nos pieds. Kirila était à deux doigts de passer à l’attaque. Je ne pouvais pas la laisser faire. Non pour protéger Daryl, mais pour la protéger elle. Il était un soldat aguerri, capable de tuer un Éternel du tranchant de son épée. Je connaissais sa puissance et surtout j’imaginais bien qu’il avait une dague en Myrthn dissimulée sur lui. Jamais il ne poserait un pied ici sans une arme lui permettant de réduire au silence l’un des miens.
De surcroît, un duel entre Noctrane et Venerasse offrirait sur un plateau d’or serti de diamants une occasion à Makel de briser tout ce pour quoi Prisca s’était battue. Et ça, c’était hors de question.
Daryl esquissa un rictus mauvais en invoquant son vent du bout des doigts. J’écarquillai les yeux en fixant sa magie habilement manipulée et compris que le danger venait de grimper d’un niveau. Daryl n’avait plus peur d’user de sa magie… Non pire, à présent, il la domptait.
— Vasilyssa, laissez-moi m’occuper de lui, me demanda Kirila avec hargne. J’ai une promesse à tenir !
— Ce n’est pas le lieu, lui répondis-je avec douceur en pressant son épaule.
Daryl se rapprocha de nous en détaillant la jeune femme avec un regard froid.
— Ton visage me dit quelque chose… Nous nous sommes déjà croisés, je me trompe ?
Il la provoquait. Je le foudroyai sur place du regard en m'interposant entre eux. D'un coup de coude, je le repoussai en arrière. Son expression n’avait plus rien de l’homme que je connaissais. Daryl avait les pupilles si dilatées que je ne distinguais plus aucune frontière entre ses iris et elles. Il força à nouveau le passage. Je plaquai ma paume sur sa poitrine pour le garder à distance sans le quitter des yeux. Sous mes doigts, sa rune chauffait.
— Je sens une présence… Sombre et violente, souffla Inas.
— Sans rire ! C’est la description de mon frère.
J’étais prise entre deux feux, incapable d’agir, pourtant c’était à moi de le faire. Attaquer n’était pas une bonne idée. Emporter Daryl pour l’éloigner non plus et me liguer contre elle encore moins.
Je dois gagner du temps !
— Pour qu'il nous tue, c’est ça que tu veux !
— Non, c’est mon frère que je dois atteindre… Il est là, tapi dans son esprit.
Inas siffla dans mon crâne. Il n'appréciait pas ma décision et en réalité, je m'en moquais complètement. Je n'allais pas donner Daryl en pâture alors qu'il était sous l'influence d'un fou furieux.
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