All I Want Is You
Chapitre 1
Ely
OK !
J’inspire et ouvre la portière.
Tout va bien se passer, Ely.
Je pose un pied au sol. Mon talon aiguille dérive sur la gauche et je dérape en grimaçant.
Je ne vais jamais réussir !
– Bon, ma petite dame, c’est quand vous voulez.
George – j’ai appris son nom deux minutes après être entrée dans sa voiture – se fout littéralement de moi. Je lui lance un regard noir, mais il sourit. Le compteur continue de tourner, alors il s’en fout.
Je souffle un grand coup. Le peu de courage que j’ai traverse mes veines, et je décide enfin de sortir du taxi avec la grâce d’un éléphant. Mes pieds s’entrechoquent. Je garde l’équilibre en posant la main sur la carrosserie jaune et souffle encore une fois.
– Je vous sors la valise, intervient George. Sinon, on est encore là demain.
– Merci, marmonné-je.
Je saute sur le trottoir enneigé et grogne en sentant le froid envahir mes escarpins.
George balance sans ménagement ma valise sur le trottoir. Je hausse un sourcil.
OK !
Ce n’est qu’une valise de vêtements, mais j’aurais pu y cacher des objets précieux. Sa façon de travailler reste à améliorer. Il me tend la main. Je lui rends sa poigne avec un sourire, pas franchement rancunière. George fronce les sourcils et fait bouger ses doigts.
– L’argent, ma petite dame.
Ah, oui ! L’argent.
Je me sens idiote d’avoir cru qu’il se montrait un minimum poli. Je me garde bien de lui dire que ça fait plusieurs minutes que nous sommes arrêtés et qu’il n’a pas jugé nécessaire de stopper son compteur. Je lui fourre assez de billets dans la main et me tourne vers la bâtisse. Le vrombissement du moteur, quand le taxi s’insère dans la circulation, me rend nerveuse. Je ne peux plus faire machine arrière.
Certains passants me bousculent, mais je n’y fais pas attention, trop occupée à interpréter les sensations qui traversent mon corps. La neige recouvre les rebords des fenêtres. Les briques rouges sont plus foncées que dans mon souvenir. Pourtant, je ne vois pas les lumières habituellement installées pendant cette période de l’année. J’ai promis de venir pour les fêtes et je ne compte pas briser cette promesse, même si je ne suis pas à l’aise avec tout ce tralala qu’entraîne Noël.
À juste titre !
J’avance doucement pour ne pas casser mes talons sur la glace et monte les quelques marches afin d’atteindre la sonnette. Les degrés du perron ont été complètement déneigés et je remercie silencieusement Stephan pour sa bienveillance. Comme chaque année, à cette période, la mélodie basique de la sonnette a été remplacée par un air reconnaissable entre tous, même pour ceux qui n’aiment pas Noël. Les premières notes de « Jingle Bells » me font grincer des dents.
Qu’est-ce que je fais là, bon sang ?
Louise ouvre la porte, un torchon à rayures rouges avec des sapins à la main. Pendant quelques secondes, aucune de nous deux ne fait le moindre geste. Son air surpris m’inquiète.
– Tu es là ! s’exclame-t-elle en secouant la tête.
– Je suis là, marmonné-je, essayant de sourire du mieux possible.
Louise n’a pas changé. Son visage resplendit, éclairé d’un grand sourire. Ses cheveux arrivent à ses épaules. Elle a pris un peu de poids, mais ça lui va parfaitement bien. Comme pour se faire pardonner son accueil, elle me prend dans les bras. Je retrouve ce cocon parfumé plein de douceur que j’ai quitté six mois auparavant.
Louise m’inspecte de haut en bas. Son regard de maman protectrice devient noir quand elle se rend compte que j’ai maigri.
– Tu ne te nourris pas assez, clame-t-elle.
– Je fais beaucoup de sport.
– Toi ? Du sport ?
Louise fait bouger ses sourcils, comme si elle n’en croyait pas un mot.
– Je vais finir par le prendre mal ! m’exclamé-je.
– Je t’ai élevée, jeune fille, ne l’oublie pas.
Je ne pourrais jamais l’oublier, même si je le voulais.
Louise me fait entrer. L’odeur de caramel qui se dégage de la maison me plonge entièrement dans mon enfance. Je passais des heures à lire sous le porche en attendant que Louise termine les cookies au caramel avec ma sœur, Nina.
Je secoue la tête pour revenir au présent et pose mon sac sur la petite console de l’entrée. Devant moi, le couloir est rempli de manteaux et de chaussures. À droite, le salon et la salle à manger se confondent et un bruit de télévision rassure mon cœur.
Rien n’a changé.
À gauche, la grande cuisine laisse entrevoir une table immense, où traînent des jouets et des coloriages. Je n’ai pas le temps d’inspecter le reste qu’une tornade rousse agrippe mes jambes, prête à me faire tomber. Je baisse les yeux et rencontre ceux vert émeraude de Gabie, la plus belle petite fille du monde.
– Je suis contente ! crie cette dernière en fonçant dans mes jambes.
Je vacille sur mes talons. Je les enlève et je perds dix centimètres d’un coup. Je prends Gabie dans mes bras pour l’embrasser partout. Son petit nez se trémousse et elle éclate de rire, les cheveux à moitié dans la bouche.
– J’ai eu 5 ans et tu n’étais pas là !
– Je suis désolée. J’étais en voyage pour le travail…
Maintenant, elle boude. Elle s’agite pour que je la repose et elle part en courant dans l’escalier. Ses petites jambes s’emmêlent. Elle tombe, se relève en riant et repart aussi vite. Louise soupire à côté de moi et je lui souris.
– Elle est intenable.
– Elle me rappelle quelqu’un, énoncé-je en enlevant ma parka beige.
– Oh, oui, moi aussi !
– Je parlais de Nina.
– Nina était dix fois plus sage que toi, Ely.
Je ris parce que c’est vrai. Je n’étais pas une enfant facile simplement parce que je ne savais pas comment exprimer mes sentiments. J’avais besoin d’attention, et la meilleure façon, pour moi, de le faire savoir était de me faire remarquer par mes bêtises. Malgré une adolescence difficile, aujourd’hui je suis une adulte pleinement accomplie, ce que je dois entièrement à Louise et à son mari.
Stephan fait son entrée en fronçant les sourcils. Dès qu’il nous voit, son regard s’adoucit. Il embrasse Louise du bout des lèvres et vient vers moi pour m’enlacer de ses grands bras. Cet homme est immense. Je l’ai toujours pris pour un superhéros, mais pas le genre Superman. Plus comme Hulk, sans la peau verte. Il perd de plus en plus ses cheveux, mais, du haut de ses 50 ans, il n’a jamais été aussi élégant.
J’accepte avec joie son câlin. Me perdre dans ses bras me rappelle la petite fille que je ne suis plus, mais que Stephan et Louise ont aidée à grandir.
– Je suis content que tu sois là, ma fille.
– Merci, dis-je, émue. Je suis heureuse d’être à la maison.
– Tu as l’air pressé, remarque Louise.
– Une histoire au collège entre Zack et un camarade, répond Stephan. Le directeur veut me voir.
– L’assistante sociale sera là aussi, supposé-je.
– Ton frère me donne du fil à retordre, explique Stephan en mettant son manteau. Janice doit finir ses devoirs de maths et un rôti est dans le four. Je reviens vite avec la terreur.
Il file rapidement, sans glisser sur la neige, contrairement à moi. Je pense à Zack. Mon frère, qui a 14 ans, me ressemble plus que je ne le voudrais. Il enchaîne les rapports d’incidents, et son dossier scolaire grossit de jour en jour, dans le mauvais sens du terme. Stephan et Louise l’ont déjà sauvé plus d’une fois d’une exclusion définitive en mettant en avant ses problèmes familiaux.
Zack a encore le droit de voir ses parents, lors de visites médiatisées, une fois par mois, mais je ne suis pas sûre que ce soit bon pour lui. Après chaque visite, il revient avec le cerveau retourné. Il est alors si perturbé qu’il fait preuve d’une insolence inexcusable envers ses professeurs, et parfois envers ses parents adoptifs.
J’entre dans le salon et trouve Janice, ma sœur de 12 ans, ses lunettes sur le nez et un chignon à moitié défait habillant son crâne. Elle mord son crayon et finit par gommer ce qu’elle a écrit sur sa feuille en poussant un grand soupir. Je souris, car je n’ai jamais été fan des mathématiques, moi non plus.
– Tu n’as pas cours ? demandé-je.
Elle sursaute et lève les yeux vers moi. Elle hurle de joie et me saute dans les bras. Son corps a pris quelques rondeurs. Elle est devenue une jeune fille magnifique. Son visage rond s’illumine. Elle me rend mon sourire et m’embrasse sur la joue. Elle se décale un peu et ses yeux marron m’inspectent de haut en bas.
– Tu as maigri.
– Bon sang ! m’exclamé-je en posant les poings sur les hanches. On dirait Louise.
– Mam’s a souvent raison, explique-t-elle en remontant ses lunettes.
– Ne lui dis jamais ça, grimacé-je.
– J’ai entendu ! crie Louise depuis la cuisine.
– Mince !
Je hausse les épaules en riant avec Janice. J’étais déjà ici quand elle est arrivée à la maison, une petite fille de 2 ans qui devait fuir ses parents pour préserver sa santé. Dix ans plus tard, elle ne désire plus parler d’eux et ne veut pas être adoptée. Elle dit que je suis l’exemple même de la réussite, qu’elle souhaite me ressembler, et donc ne pas être adoptée officiellement par une famille.
– Nina doit venir aussi, m’explique Janice en se rasseyant pour continuer ses devoirs. Mais je ne sais pas quand. Peut-être pour Noël ?
– J’espère, murmuré-je.
– Génial ! On se tape la grande sœur, maintenant.
La voix de Ben me parvient comme une douce mélodie. Je me retourne pour lui faire face. Il a grandi, tellement que je suis obligée de lever la tête pour le regarder dans les yeux. Il mesure maintenant près d’un mètre quatre-vingt-dix. Il est gigantesque.
Où est passé mon petit frère ?
– Tu comptes arrêter la musculation un jour ?
– Qui sait ?
Il m’enlace, m’étouffant à moitié. Il s’écarte quand je lui tape l’épaule, à la recherche d’un peu d’air. Il n’a que 17 ans, mais sa barbe et sa grande taille lui donnent l’air d’être plus âgé que moi. Bientôt, il volera de ses propres ailes, comme moi six ans auparavant.
Louise arrive à ce moment. L’amour qu’elle nous porte déborde de ses yeux. Nous ne sommes pas ses enfants biologiques, mais elle nous aime tout autant. Elle apporte des tasses de chocolat chaud. Gabie refait son apparition. Elle court et saute dans les bras de Ben, qui réceptionne son poids plume. Janice finit par souffler en repoussant ses devoirs et se lève pour aider Louise à tout mettre en place.
Malgré moi, je grimace quand un film romantique de Noël commence à la télé. Je déteste cette foutue fête et tout ce que ça engendre. Je ne comprendrai jamais l’engouement qu’elle suscite. Elle est beaucoup trop commerciale à mon goût. Pourtant, même si, d’ordinaire, j’esquive cette période de l’année, je ne peux pas nier que j’ai le sentiment d’être enfin chez moi. La chaleur de la maison m’englobe totalement. Je ne m’étais pas sentie aussi bien depuis des mois.
Ben vient près de moi. Il pose un bras autour de mes épaules et m’embrasse sur le front.
– Bienvenue à la maison, sœurette.
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