All I Want Is You

Brenda Beli · Chapitre 21 sur 38

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All I Want Is You

Chapitre 21

 

Ely

 

Mme Farbes est une assistante sociale aussi exigeante que professionnelle. Cela fait des années qu’elle travaille avec mes parents adoptifs, et je la considère comme quelqu’un de la famille maintenant. À chaque fois que je ne voulais pas rester au foyer, c’est-à-dire tout le temps, elle venait me chercher avec son petit froncement de sourcils mécontent et elle me répétait toujours la même chose : « Il faut laisser une chance aux gens, Ely. »

Toutes mes chances étaient pour Stephan et Louise. Je refusais de vivre autre part. Ben venait d’arriver et Nina habitait dans le même quartier. Mon frère et ma sœur avaient besoin de moi, donc je ne pouvais pas me retrouver à l’autre bout de New York. J’ai fugué plus d’une fois. J’ai mené la vie dure à de pauvres familles. Si je les revoyais aujourd’hui, je serais rouge de honte.

Mme Farbes ne m’a jamais lâchée. Elle a toujours été présente, dans les bons comme dans les mauvais moments. Nous nous entendons à merveille. C’est aussi pour ça que je réveille tout le monde à sept heures : il faut que la maison soit impeccable pour sa visite.

Ma petite troupe râle pendant une demi-heure, durant le petit déjeuner, mais Jace m’aide à les calmer en leur promettant une sortie à Central Park en fin de journée, avec un chocolat chaud nappé d’une montagne de chantilly. Je ne leur demande pas grand-chose, juste de ranger leur chambre ainsi que leur linge qui traîne, et de m’aider à mettre de l’ordre dans le salon.

Jace propose de déneiger l’allée. Quand il enfile une doudoune, je ne peux pas m’empêcher de le trouver sexy. Son bonnet déjà sur la tête, il passe ses gants avant de lever les yeux vers moi.

– Tu n’as rien de mieux à faire ? plaisante-t-il.

– Là, maintenant, tout de suite ? Non. Juste te regarder galérer avec la neige.

Il s’approche de moi pour m’embrasser le bout du nez. J’ai une montagne de choses à faire, mais ces petits moments me réchauffent le cœur à chaque fois.

– Si c’est le prix à payer pour finir entre tes cuisses, je veux bien déneiger tout Times Square.

J’éclate de rire et le repousse pour reprendre mon ménage. Je repense à ses mains audacieuses, la nuit dernière, à son souffle dans mes cheveux, quand il était derrière moi, son corps pressé contre le mien. Je me retiens de le toucher. Je suis avide de sentir sa peau contre la mienne à chaque fois que nous nous croisons.

Les enfants vagabondent dans la maison et nous prenons déjà trop le risque de nous exposer. Notre relation n’est pas interdite, mais Jace n’est pas censé coucher avec un membre de la famille, ça, j’en suis certaine. J’essaie de me convaincre que nous ne faisons rien de mal, que c’est une relation qui n’aura pas de conséquences. Nina est entièrement d’accord, même si, à cause de cette histoire, elle a perdu vingt pauvres dollars contre son mari.

Au fond de moi, je ne peux pas oublier que la chute sera brutale. Je pars pour Los Angeles dans quelques jours, et Jace ne sera plus à New York pour le réveillon de Noël. Ce n’est pas le moment pour moi de m’investir dans une relation, bien que nous soyons attachés l’un à l’autre.

Je monte à l’étage pour inspecter les chambres. Comme d’habitude, celle de Janice est parfaite. Il n’y a rien qui dépasse, et même son bureau est rangé, avec ses surligneurs classés par couleur.

Ben plie ses vêtements et soupire quand il voit que rien ne rentre dans sa commode.

– Il serait temps de faire un tri, tu ne crois pas ? ricané-je en passant devant sa porte.

– Je crois, s’esclaffe-t-il. Je ne pourrai pas emmener tout ça à la fac.

– Ta maison est ici, Ben, ne l’oublie pas. Peu importe où tu veux aller, tes affaires resteront ici.

– Parce que je suis réellement adopté ? me demande-t-il.

C’est un aspect de sa relation avec nos parents que nous n’abordons jamais, tout simplement parce qu’il n’en profite pas et que Louise et Stephan ne font pas de favoritisme. Ben est un enfant né sous X. Il n’a jamais cherché à connaître ses géniteurs. L’amour de nos parents lui suffit amplement. Sur les papiers, il a une place particulière, mais, dans cette maison, chaque enfant est aimé de la même manière : avec intensité et douceur.

Je m’installe sur son lit et tape la place à côté de moi. Ben est aussi grand qu’un joueur de basketball professionnel, mais c’est encore un enfant qui a constamment besoin d’être rassuré. S’il a caché aussi longtemps son homosexualité, ce n’est pas pour rien. Il ne se sent pas assez à l’aise pour en parler, mais ça ne devrait pas être le cas. Nous sommes une famille unie, peu importe nos choix. J’aurais aimé être là pour lui quand il était rempli de doutes.

– Tout va bien ? demandé-je en caressant ses cheveux.

– Je stresse un peu, avoue-t-il.

– Pour la fac ?

– Je n’ai jamais vécu ailleurs qu’ici. Et si ça se passait mal ?

– Et si ça se passait bien ? répliqué-je avec un sourire. Ben, il faut que tu réalises tes rêves. Tu dois te concentrer là-dessus. S’il y a bien une chose que j’ai comprise cette année, c’est que ta famille sera toujours près de toi, peu importe où tu es. Les recruteurs sont venus te parler ?

– Ouais, soupire mon frère. L’entraîneur des Wildcats de Villanova est venu assister à certains matchs et il a dit au coach qu’il me voulait dans son équipe pour l’année prochaine. Je n’ai pas plus de détails, car ils veulent planifier les rendez-vous après les fêtes de fin d’année.

– C’est génial, non ? m’exclamé-je. C’est une grosse équipe ?

– Assez bonne pour avoir remporté trois fois la March Madness1, annonce Ben en souriant.

Je suis si fière de lui que je m’empresse de le prendre dans mes bras.

– Tu mérites tellement cette reconnaissance. Mais qu’est-ce qui te bloque ?

Il hausse les épaules en esquivant mon regard.

– C’est en Pennsylvanie.

– Et alors ? C’est à peine à deux heures de la maison, Ben. Peu importe ce qui te retient, il faut que tu acceptes.

Mon frère se lève pour continuer de ranger ses affaires. Je le vois rougir et je comprends enfin.

– Ton copain va dans quelle université ?

Ses yeux se brouillent un instant. J’hésite à me lever pour le prendre de nouveau dans mes bras, mais je crains que ça le crispe. Il prend son temps et, quand il remarque que je suis encore dans sa chambre, il soupire en passant une main dans ses cheveux.

– En Californie. Il rejoint son père. Je sais que c’est débile de me focaliser pour une amourette de lycée, mais c’est le premier garçon avec qui je peux être moi-même… C’est dur à encaisser, de me dire que je vais devoir tout recommencer à zéro à Villanova.

– Mais ça ne veut pas dire que ça ne sera pas mieux.

Il hoche la tête. Je me lève pour lui faire face.

– Écoute-moi. Quand tu iras à la fac, tu vas rencontrer un tas de gens. Tu oublieras peut-être leur prénom au bout d’un mois pour certains. Tu te feras des amis pour la vie pendant ces cinq années, tu construiras un empire de souvenirs et, dans tout ça, je te promets que tu rencontreras une personne qui marquera cette période. Peut-être que ça ne se produira pas dans l’université que tu as choisie. Ça peut être n’importe où, dans un bar, dans une librairie, dans une laverie, on s’en fout. Mais, dans cinq ans, tu viendras me voir et tu me diras : « Ely, cette personne est spéciale. »

Il m’écoute attentivement, puis m’embrasse sur le front et me serre contre lui.

– Merci d’avoir fait des études de psychologie, dit-il en riant au-dessus de ma tête.

– Ce n’était pas la blogueuse, là, c’était la grande sœur. Tu vas être un basketteur formidable. Tu dois te laisser une chance de commencer ta nouvelle vie loin de New York.

 

***

 

Quand je passe devant la chambre de Gabie, je découvre un foutoir incroyable. Le lit est défait, ses robes de princesse traînent au sol, ses jouets ne sont pas rangés, et elle continue de jouer à la dînette comme si de rien n’était.

– Je peux savoir ce que tu fais ?

– Une pause-café, me répond-elle simplement.

Elle fait semblant de verser du café dans une tasse minuscule. Assise sur sa petite chaise, elle lève le petit doigt comme une femme de la haute société londonienne pour boire son faux breuvage.

– Est-ce que madame la duchesse a terminé sa pause, désormais ? demandé-je en entrant dans la chambre.

– Tu en veux, Ely ?

– Chérie, ce n’est pas le moment de jouer, dis-je en riant. Tu dois ranger ta chambre, sinon Mme Farbes ne va pas être contente. Et je crois que tu n’as pas envie de la voir fâchée.

Ses yeux s’agrandissent et elle court dans le couloir pour revenir avec Janice, qui était sûrement en train de lire tranquillement sur son lit.

– Il faut que tu m’aides, couine la petite.

– Très bien, soupire Janice. Mais, après, tu me laisses tranquille. Je veux finir mon chapitre avant ce soir.

Je laisse mes sœurs s’occuper de la chambre. Après un passage express dans la salle de bains pour m’assurer que rien ne traîne, je frappe à la porte de Zack, qui ne me répond pas. Son humeur s’est un peu dégradée depuis deux jours. Il est difficile d’avoir une discussion avec lui. Même Jace n’arrive pas à l’intégrer aux activités du groupe, comme au début de nos vacances.

– Zack, l’appelé-je. J’entre.

Je ne demande pas l’autorisation, puisqu’il ne me la donnera sûrement pas.

Sa chambre est rangée. Il est sur son lit, le portable à la main. Il ne m’a pas entendue arriver : son casque se trouve sur ses oreilles. J’ouvre les rideaux et il daigne enfin lever les yeux vers moi.

– Ça va ? demandé-je.

– Ouais, marmonne-t-il.

– Est-ce qu’il y a un problème dont t’aimerais me parler ?

Je préfère y aller en douceur. Zack est plus dur à convaincre que Ben et nos sœurs. Il m’en veut d’avoir consacré du temps à Greg et à ma carrière. Même si je le comprends, je ne peux pas revenir en arrière. Je peux simplement lui prouver que je suis là et que je ne compte pas partir.

Pour le moment, du moins.

– Je ne sais pas. À ton avis ?

Zack n’est pas un adolescent méchant ; il est juste brisé. Contrairement aux autres, il est arrivé assez tard dans cette famille. Nous étions déjà des adolescentes, Nina et moi. Un lien s’est tout de suite créé entre nous. Même si, aujourd’hui, il boude, je sais que ce lien est encore là.

Mon petit frère refuse qu’on l’abandonne. Il ne comprend pas qu’on puisse avoir des projets dans la vie qui ne l’incluent pas. Il se sent tout de suite en danger et il préfère repousser les gens pour ne pas être blessé.

– Zack, soupiré-je. Je ne lis pas encore dans la tête des gens.

– Je t’ai vue.

– Tu m’as vue ?

– Avec Jace, dans la cuisine.

Merde !

Zack rougit et détourne le regard. Je n’arrive pas à aligner deux mots. Je suis affreusement gênée.

– C’est pour ça que tu ne parles plus à Jace ?

– Je lui ai dit de ne pas s’attacher à toi, me raconte Zack. Tu vas finir par partir et je l’aime bien. Je ne veux pas… Enfin, bref, ça ne me regarde pas.

Là-dessus, nous sommes d’accord.

– Je suis désolée, commencé-je. Tu n’aurais pas dû être témoin de… ça. Mais il faut que tu comprennes que nous sommes adultes, Jace et moi, et si nous sommes prêts à nous lancer dans quelque chose, ça ne te concerne pas. Ça me blesse que tu veuilles tenir Jace à distance sous prétexte que je vais repartir.

Je reprends ma respiration, capte son regard et décide de jouer franc-jeu.

– Oui, Zack, je vais repartir parce que la chambre au bout du couloir n’est pas la mienne. J’ai un appartement, un travail et des plantes à arroser. La différence, c’est que je suis célibataire aujourd’hui. Je ne compte pas disparaître dans la nature si ça peut te rassurer. Ce serait trop simple de rejeter la faute sur cet enfoiré de Greg. J’ai ma part de responsabilité, aussi. Tu as raison de m’en vouloir : je suis restée des mois sans vous donner la moindre nouvelle, en oubliant de venir vous voir. J’aimerais rattraper ce temps perdu, mais je ne peux pas, Zack.

Il essuie une larme sur sa joue tout en jouant avec le câble de son casque.

– Je suis désolée de t’avoir blessé. Ce n’était pas mon intention. Vous êtes ce que j’ai de plus précieux, et ça me brise le cœur de nous voir si éloignés, toi et moi. Mais, Zack, je ne peux pas rester dans cette maison toute ma vie.

Je profite de son silence pour l’embrasser sur le front. Il ferme les yeux et pose la tête contre le mur. Quand je sors de sa chambre, sa voix m’appelle. Il est hésitant et j’espère qu’il ne va pas encore laisser sa colère parler pour lui.

– J’aime bien Jace, dit-il simplement. Enfin, tu vois…

Je lui souris.

– Moi aussi, Zack, et c’est justement ce qui complique tout.

 

***

 

Mme Farbes arrive à quatorze heures, sans une minute de retard. Son chignon noir serré sur sa tête lui donne l’air d’une vieille mégère, alors qu’elle est plus gentille qu’elle veut bien le montrer.

Toute la famille est regroupée dans l’entrée pour l’accueillir. On se croirait dans une caserne militaire, pendant l’inspection des chambres.

Seul Jace est à l’aise. Il discute avec l’assistante sociale deux secondes, puis elle se tourne vers moi en lorgnant ma tenue de haut en bas.

– Mme Farbes. Ça me fait plaisir de vous voir, dis-je après lui avoir serré la main.

– Est-ce que tous les enfants sont là ? Tu n’en as pas perdu en route ? s’inquiète-t-elle faussement.

– Très drôle, marmonné-je. Ils sont tous là et en parfaite santé.

Gabie n’hésite plus une seule seconde et court dans les bras de l’assistante sociale, qui l’accueille avec un petit sourire tendre. Chaque enfant vient la saluer gentiment, sauf Zack, qui boude dès qu’elle lui parle de l’exclusion des cours d’avant les vacances.

Nous faisons rapidement le tour du rez-de-chaussée et elle ne trouve rien à redire.

– Vous savez que c’est une visite de routine, n’est-ce pas ? nous interroge-t-elle, Jace et moi.

– Je voulais que tout soit parfait, avoué-je.

Les visites de Mme Farbes sont courantes. Elle doit s’assurer du bon accueil des enfants et de leur bien-être. Stephan et Louise ont essayé de reporter cette visite, mais elle n’a pas voulu décaler la date sous prétexte qu’ils n’étaient pas là.

Elle monte à l’étage pour vérifier les chambres. Quand elle arrive dans celle de Jace, j’ai un coup de chaud en remarquant mon peignoir en soie posé sur la chaise. Ce matin, en repartant de sa chambre, je suis directement allée dans la salle de bains et je l’ai oublié. M me Farbes me pose une question, mais je ne l’entends pas. Je suis concentrée sur ce bout de tissu que j’aimerais faire disparaître.

– Ely, m’appelle Jace.

Heureusement, les enfants ne nous ont pas suivis et sont restés dans le salon, sinon ils auraient tout de suite remarqué que je ne suis pas dans mon état normal. Forcément, mon comportement attire l’attention de l’assistante sociale, qui se déplace dans la pièce pour atteindre la chaise. Quand elle lève les yeux vers nous, je sais qu’elle a compris.

– Monsieur Adams, vous avez conscience que vous êtes ici pour une durée déterminée, n’est-ce pas ?

J’ai envie de me cacher. Mme Farbes n’a jamais été une femme très subtile. Elle ne tourne pas autour du pot et n’hésite pas à vous bousculer pour vous dire le fond de sa pensée. Si je n’ose pas broncher, ce n’est pas le cas de Jace, qui croise les bras.

– Oui, et alors ?

Je suis surprise par son audace. Il ne détourne pas le regard, continuant d’affronter l’assistante sociale, qui remonte ses lunettes sur son nez. Je n’ai pas envie de créer un scandale sous le toit de mes parents adoptifs. Je vois d’ici le titre que le New York Times pourrait sortir. Scoop du jour : un éducateur se tape la sœur aînée d’une famille d’accueil !

– Vous n’êtes pas censé batifoler avec un membre de la famille.

J’ai un hoquet de surprise quand elle lâche cette phrase, la voix pleine de reproches. Notre erreur est d’avoir cru que nous serions assez discrets pour la duper, mais Mme Farbes est plus perspicace qu’on le croit. Est-ce que c’est vraiment le peignoir qui l’a convaincue ? Ou alors les regards que j’ai lancés à Jace ? Sa main, dans le bas de mon dos, quand nous montions l’escalier ? Il y a une multitude de petits indices qui prouvent que nous sommes plus proches qu’on aurait dû l’être.

– Ma vie privée ne vous regarde pas, rétorque Jace tout en restant calme.

– Madame Farbes… commencé-je.

– Cela a un impact sur votre travail, me coupe-t-elle tout en continuant de regarder Jace droit dans les yeux.

Jace se pince l'arête du nez et tourne le regard vers moi. Nous nous sommes fait griller comme des adolescents, et je ne sais pas comment agir pour sauver les apparences.

– Il ne reste que quelques jours avant le retour de vos parents, me dit l’assistante sociale. D’ici là, je vous conseille fortement de ne plus agir comme si vous étiez seuls dans cette maison.

Elle quitte la chambre de Jace sans un regard pour nous. J’ai envie de vomir tellement j’ai honte de ce qu’il vient de se passer. Et si elle en parlait à Stephan et à Louise ? Bon sang ! J’ai l’impression qu’on vient de me sortir d’un rêve avec un grand seau d’eau glacée. Ça fait mal de se rendre compte qu’on a commis une erreur.

– Ely, je me fous de ce qu’elle peut dire, énonce Jace en caressant ma joue.

Je ne l’ai même pas entendu approcher. La chaleur de sa paume me réchauffe de l’intérieur. Ça me rend triste de savoir que je ne pourrai plus en profiter.

– C’est ton travail, Jace. On a été inconscients !

Il soupire avant de lever la tête vers le plafond, les mains derrière la nuque. Il n’a pas conscience de ce qu’il provoque chez moi et des sentiments qui commencent à prendre le dessus sur ma raison. Si nous étions des personnes sensées, on arrêterait notre petit jeu tout de suite, mais aucun de nous n’en a envie.

– Tu veux qu’on arrête ? chuchote Jace.

– Non.

Ma réponse a fusé. Je n’ai pas besoin de réfléchir pour savoir ce que je veux, mais la situation reste compliquée.

– Mais ce n’est pas mon travail qui est remis en question, lui fais-je remarquer.

En deux pas, il est près de moi, sa bouche sur la mienne. Notre baiser a un goût de frustration, comme si ce n’était pas suffisant et que ça ne le sera jamais. Je devrais sûrement stopper cette relation avant qu’elle ne prenne plus d’ampleur, mais je suis assez égoïste pour maintenir Jace contre moi au lieu de le repousser.

– C’est trop tard, chuchote-t-il contre mes lèvres. Je ne peux plus me passer de toi.

Je ferme les yeux et l’embrasse pour ne pas lui montrer que sa demi-déclaration me rend aussi triste qu’émue. Dans ce baiser, j’essaie d’oublier que je pars pour Los Angeles dans moins d’une semaine et que cette relation est vouée à se terminer en même temps que mon départ.

Quand nous descendons, nous retrouvons Mme Farbes dans la cuisine avec Ben. Il lui parle des différentes universités qu’il envisage d’intégrer, et ça a le mérite de détendre les traits de l’assistante sociale.

Nous nous installons autour de la table et Jace nous sert un café. Je le remercie d’un sourire, ce qui n’échappe pas à Mme Farbes, qui s’empresse de nous poser des questions sur notre cohabitation et sur l’ambiance générale avec les enfants.

Pendant une heure, nous parlons de notre quotidien, des activités que nous avons faites et de celles qui sont prévues. Elle semble ravie de notre programme et s’assure qu’il n’y aura pas de changement avant le retour de Louise et de Stephan.

– Bien, je vais en profiter pour vous parler d’une chose désagréable, m’annonce-t-elle.

– Je peux vous laisser si vous voulez, nous dit Jace.

– Non, ce n’est pas la peine, répond l’assistante sociale.

Ses regards me mettent mal à l’aise. J’essaie de tout faire pour ne pas chercher du réconfort auprès de Jace, évitant ainsi d’énerver encore plus Mme Farbes.

– On vous écoute.

– Les parents biologiques de Zack ont demandé quelques jours pendant les vacances de Noël. Ils envisagent de partir en cure après les fêtes et ils ont envie de voir Zack avant.

Mme Farbes grimace, car elle sait que tout ça n’est qu’une putain de blague. Les parents de Zack ont arrêté de se battre pour lui quand ils ont décidé de privilégier l’alcool et la drogue plutôt que leur unique fils. Je ne sais pas ce qu’ils croient, mais il est hors de question que Zack passe quelques jours avec eux, dans le taudis qui leur sert de maison, à dormir entre une bouteille de Jack Daniel’s et un joint entamé.

– Évidemment, leur demande est en cours d’analyse. Nous ne voulons pas jeter Zack dans la gueule du loup, mais ils gardent une place importante dans sa vie.

– C’est impensable, murmuré-je. Madame Farbes, Zack ne le supporterait pas. Vous avez vu les derniers bilans du psychologue et du collège ? Les voir ne fait qu’accentuer la tempête dans sa tête.

– Je sais, Ely, mais je ne peux rien faire d’autre que d’en référer au juge.

– Ce sont des conneries, tout ça, grogné-je. Mon frère n’ira pas là-bas pendant quelques jours.

– Si ça peut vous rassurer, la procédure est longue, donc ça me semble peu probable qu’une réponse soit donnée si rapidement. Les vacances scolaires vont se terminer dans moins de deux semaines, et le juge ne sera pas favorable à ce séjour si ça perturbe Zack. Je voulais juste vous en informer, que vous ne soyez pas étonnés si vous recevez un courrier officiel du tribunal.

– Est-ce que je peux faire quelque chose de plus ? demandé-je quand elle se lève.

– C’est déjà parfait, Ely, me rassure-t-elle. Vous faites du très bon travail. Continuez à veiller sur les enfants de cette maison, et nous nous reverrons dans de meilleures circonstances.

Elle tapote ma main avant de sortir de la cuisine et Jace la raccompagne. Je suis retournée par cette nouvelle. J’entends les enfants venir lui dire au revoir. Il faut que je téléphone à Stephan et à Louise pour les tenir informés de la demande des parents de Zack.

Je vais chercher mon téléphone dans le salon quand je me rends compte que Jace n’est toujours pas rentré. Dehors, de petits flocons volent dans le ciel blanc. La météo est de plus en plus capricieuse en ce moment et le mois de décembre est enseveli sous la neige. Je m’approche de la porte d’entrée, que Jace n’a pas totalement fermée.

– Je n’y vois pas d’inconvénients, dit Mme Farbes. Si Stephan et Louise sont d’accord, alors je ne m’y oppose pas.

– Merci beaucoup.

La voix de Jace se fait plus douce, et aussi plus lointaine quand ils descendent les marches. Je ne sais pas de quoi ils parlent, mais je me rapproche au maximum pour essayer de comprendre.

– Je sais que vous êtes quelqu’un de bien, monsieur Adams, mais je dois être sincère avec vous.

– Je vous écoute.

– Déontologiquement, je dois vous mettre en garde. Vous n’êtes pas là pour batifoler avec un membre de la famille, et vous le savez. Gardez en tête que vous avez la tutelle de quatre enfants. Uniquement ces quatre enfants. Stephan et Louise sont de très bons parents, et je ne suis pas sûre qu’ils apprécieraient ce qu’il se passe sous leur toit.

Le silence qui suit me donne des sueurs froides. Si les enfants les entendent, ils vont poser beaucoup de questions, et je n’ai pas encore toutes les réponses. Jace se racle la gorge.

– Je vais prendre le risque, M me Farbes, mais je peux vous assurer qu’il n’y aura pas de conséquences sur les enfants.

– Votre projet est une preuve qu’il y en a déjà, Jace. Je ne connais pas beaucoup d’éducateurs qui feraient ça pour une famille d’accueil.

J’entends une portière claquer et la neige qui craque quand Jace remonte les marches.

Je m’empresse de rejoindre le salon. Je saute presque sur les genoux de Zack, qui me regarde comme si j’étais folle. Pourtant, il ne me repousse pas. Son visage semble plus apaisé depuis notre discussion. Il est hors de question de le laisser voir ses parents en dehors des visites médiatisées. Il ne le supporterait pas, et moi non plus.

La journée se passe calmement et nous décidons de partir pour Central Park vers dix-sept heures. Il s’est arrêté de neiger – heureusement, car le froid hivernal suffit amplement. Tous les jardins sont recouverts d’une épaisse couche blanche. Les lumières scintillent au-dessus de nos têtes et Gabie ne peut pas s’empêcher de nous jeter de la neige dès qu’elle en a l’occasion.

– Tu t’inquiètes pour Zack ? me demande Jace.

J’acquiesce sans réellement répondre, perdue dans mes pensées. Nous marchons côte à côte, trop proches pour être de simples amis, mais sans nous toucher pour ne pas attirer l’attention des enfants. C’est fou comme je ressens le besoin de l’avoir près de moi, alors que nous ne nous connaissons que depuis quelques jours !

Nina appellerait ça « l’effet vacances d’été ». Vous savez, cette sensation d’avoir enfin trouvé sa place dans un groupe de copains pendant les vacances estivales, cette certitude que rien ne peut vous arriver, que vous serez amis éternellement. Et puis les vacances se terminent, ça déchire le cœur, on cherche des solutions pour rester en contact et, finalement, quelques semaines après la rentrée, ces amis inoubliables ne deviennent que de bons souvenirs.

Et si Jace était un souvenir agréable de mes vacances d’hiver ? Je lui jette un petit coup d’œil. Ses yeux noirs ne quittent pas mes frères et sœurs. Il surveille chacun de leurs faits et gestes avec une tendresse qui me fait fondre un peu plus chaque jour.

Si Jace est un souvenir, alors je veux qu’il perdure encore longtemps. Je ne suis pas prête à revenir à la réalité pour le moment.

1. Tournoi de basketball universitaire.

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