All I Want Is You
Chapitre 23
Ely, 8 ans
Clara chante la même chanson depuis une semaine et elle me casse les oreilles.
Je déteste être ici, je déteste les enfants, je déteste les animateurs, je déteste Noël !
Je suis assise dans l’escalier pendant qu’ils décorent tous un sapin dans le salon. C’est à peine s’il y a des épines sur le machin, mais Caroline dit qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour en acheter un nouveau.
Dans ce cas-là, ils n’ont qu’à rien décorer du tout !
– Ely, tu veux mettre l’étoile ? me propose-t-elle en passant devant moi.
Bon, je ne déteste pas tout le monde, car Caro est gentille, même si elle est un peu énervante avec son amour pour cette fête.
Une fête de riches.
C’est ce que répétait maman tout le temps, et je la crois. La preuve, on n’a pas d’argent pour acheter un beau sapin, comme chez les voisins, donc on installe un vieux truc en plastique qui doit avoir l’âge de Caro.
– Non.
Je grimace de dégoût. Hors de question que je touche à une décoration !
– Quel enfant n’aime pas Noël, sérieusement ? intervient Clara.
Elle est plus vieille que moi, plus grande aussi, et elle en profite. C’est une peste ! Je ne l’aime pas, mais on n’a pas le choix, on doit se supporter. Je sais que je fais plus grande que mon âge, et dans la tête aussi. Je ne fonctionne pas comme une enfant de 8 ans. Caro dit que c’est le résultat d’une vie trop dure pour un si petit corps.
– Quelle ado se coiffe encore comme ça, sérieusement ? rétorqué-je en levant les yeux pour la regarder.
Clara se comporte comme si elle était la plus jolie. Tous les matins, elle s’obstine à faire deux chignons sur le sommet de sa tête, alors qu’elle a déjà 15 ans.
– C’est la coiffure de Tenten dans Naruto, sale inculte !
– On dirait plutôt celle de Minnie.
– Toi, tu ressembles à rien.
Je lève mon majeur. C’est ce que Jimmy m’a appris avant d’être accueilli dans une famille. Il m’a dit que je devais pas me laisser emmerder par quelqu’un, et mon doigt est une réponse efficace. Clara devient toute rouge et approche la main pour me tirer les cheveux, mais je la pousse et m’écarte.
– Ely ! s’exclame Caro. Aucune violence ici, tu le sais !
– C’est elle qui a commencé, marmonné-je.
– Menteuse ! Tu m’as poussée sans raison, se défend Clara.
Caro soupire en se frottant le front. Elle fait toujours ça quand on l’ennuie et qu’elle doit prendre une décision qui ne lui plaît pas.
– Vous êtes punies toutes les deux, déclare-t-elle. L’une fera la vaisselle et l’autre passera l’aspirateur dans les chambres.
Clara commence à râler. Je n’attends pas qu’elle ait fini pour me diriger vers la cuisine. Ils ont fait des gâteaux, cet après-midi, et les saladiers sales traînent encore dans l’évier. J’enfile des gants avant de plonger les mains dans l’eau chaude et commence ma tâche en oubliant les rires des autres enfants dans le salon.
La sonnette de l’entrée émet un son aigu.
– Mme Farbes est là ! crie Caro.
Je n’arrête pas ce que je fais pour autant. Mme Farbes est gentille des fois, mais, quand elle verra que j’ai été punie, elle va encore me passer un savon. Dans l’entrée, c’est l’effervescence. Tout le monde gravite autour d’elle jusqu’à ce qu’elle leur demande de retourner dans le salon, car elle doit parler avec Caro.
Peut-être qu’elle m’a complètement oubliée, ou alors je ne fais pas assez de bruit, mais l’éducatrice commence à parler de moi.
– Des nouvelles des parents d’Ely ?
Mme Farbes soupire comme si elle était fatiguée de la vie. Moi aussi, je suis fatiguée la plupart du temps.
– La police continue les recherches, mais, s’ils ne veulent pas être retrouvés, ça va être compliqué.
– Ça fait trois ans qu’elle est ici. On pourrait envisager de la mettre dans une famille, pour un essai…
Mon ventre se crispe.
Non, non, non !
Je ne veux pas partir d’ici. Ce n’est pas tout le temps marrant, mais, au moins, je les connais.
– Je pense à une famille en particulier, dit Mme Farbes. Je vais lancer les procédures.
Un verre m’échappe des mains et rebondit sur l’évier. Les chuchotements cessent quand elles comprennent que je suis là. À la radio, une chanson de Noël entame ses premières notes. Malheureusement, j’ai les mains mouillées, donc je ne peux pas l’éteindre. Je n’en peux plus de ces chants qui résonnent dans la maison à longueur de journée.
« It’s beginning to look a lot like Christmas »
Je jette un coup d’œil dehors. La neige recouvre tout le quartier et ne cesse de tomber. Quand maman est partie, il neigeait aussi. Et elle n’est jamais revenue. Elle ne veut pas revenir.
« Everywhere you go »1
Je renifle et continue la vaisselle en ignorant les larmes qui glissent sur mes joues. Je ne pleure pas vraiment. C’est juste cette chanson qui est trop triste. C’est débile de faire une musique de Noël triste, mais, en même temps, elle me paraît plus vraie que n’importe quelle chanson que Clara chante tous les matins, comme celle de Mariah Machin. Je déteste ça, tellement que j’ai envie d’exploser le poste de radio.
« Sure, it’s Christmas once more… »2
1. « Partout où l’on va. »
2. « Bien sûr, c’est Noël une fois de plus… »
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