All I Want Is You
Chapitre 28
Jace
Je suis rongé par la culpabilité depuis notre dispute, avec Ely, dans la forêt. Elle était tout aussi chamboulée que moi, si ce n’est plus, son frère et sa sœur étant introuvables. J’ai compris, depuis quelque temps, qu’elle préfère attaquer plutôt que se montrer vulnérable, mais j’ai perdu patience, ce qui ne m’arrive pratiquement jamais.
Maintenant que l’inquiétude d’avoir perdu les petits est passée, nous nous retrouvons dans cette chambre d’auberge aussi charmante que tentatrice, et je ne sais pas sur quel pied danser avec Ely. Ses yeux sont rouges à force d’avoir pleuré sur le chemin. Son nez et ses joues ont retrouvé une couleur normale maintenant qu’elle est au chaud, dans le bain à remous.
J’aimerais lui apporter cette paix qu’elle cherche désespérément, mais encore faut-il qu’elle me laisse faire.
– Je souhaiterais m’excuser pour ce que je t’ai dit tout à l’heure, commencé-je en prenant sa main sous l’eau. Je ne voulais pas te blesser. C’était idiot de ma part de te dire une connerie pareille.
– Pourtant, tu as dit la vérité, énonce-t-elle en souriant tristement.
– Zack t’adore et ça lui fait mal de te voir partir. Mais Nina a raison : il comprendra.
Ely tourne son regard vers la forêt sombre et passe une main mouillée sur son visage.
– J’aimerais qu’il comprenne maintenant, dévoile-t-elle. Je ne supporte pas l’idée de partir fâchée avec mes frères et sœurs. Zack est le plus direct, mais il a au moins le courage de dire tout haut ce que tous pensent.
Les vannes sont ouvertes. Elle se livre volontairement à moi et elle est sublime. Ses cheveux sont attachés en un chignon lâche qui laisse quelques mèches flirter avec l’eau bouillonnante. Son soutien-gorge en dentelle ne cache rien de ses mamelons durcis par la différence de température entre le bain et l’air hivernal.
Ely s’avance vers moi. Elle prend mon visage dans ses mains humides et caresse mon nez avec le sien.
– Je ne peux pas te donner ce que tu veux, Jace, murmure-t-elle. Je peux te donner quelques nuits, quelques matins, mais je serais incapable de te donner toute ma vie. Je ne sais pas aimer comme Nina aime Cooper. J’ai l’impression de toujours foirer quelque chose, et je refuse de t’exposer au bordel qu’est ma vie.
Elle prend une petite inspiration en s’écartant alors que je peine à comprendre ce qu’elle me dit. Mon cœur se serre face à son rejet. Ce sentiment désagréable fait écho en moi, avec mes souvenirs, quand toutes les familles refusaient d’adopter un adolescent colérique. La situation n’est pas comparable, et pourtant c’est ce que je ressens.
Le rejet.
– Cette parenthèse avec toi et les enfants… J’en ai adoré chaque minute, mais ça m’a encore une fois montré ce que je ne pourrais jamais avoir. Je suis un électron libre, je ne peux pas me poser. Je gravite autour du noyau familial tout en restant éloignée…
– Ça te rend malheureuse, la coupé-je. J’ai l’impression que tu veux t’investir dans cette famille, mais que tu te l’interdis. Pourquoi ? Pourquoi, Ely, refuses-tu d’être heureuse avec eux ?
Avec moi ?
Une larme coule sur sa joue. Je m’empresse de la faire disparaître avec un baiser. Je l’enlace et elle fond contre moi.
– Sais-tu combien de fois j’ai été abandonnée ? murmure-t-elle contre mon torse. Mes parents biologiques, les familles d’accueil qui baissaient les bras, le système, qui me prenait pour une orpheline de plus à nourrir… J’ai trouvé un peu de paix chez Stephan et Louise, mais ce n’était jamais assez. Je préfère partir avant d’être abandonnée encore une fois.
– J’ai été adopté.
Je lâche ça rapidement, sans pouvoir retenir ma phrase dans le creux de ma gorge. Ely se redresse. Son regard étonné me ferait presque rire si des gouttes d’eau salée ne menaçaient pas de couler de ses magnifiques yeux.
– Quand je te disais que je te comprenais, c’était sincère, continué-je. J’ai été adopté, à l’âge de 14 ans, par Anne et James, car ils n’arrivaient pas à avoir d’enfant.
– Tu n’as jamais rien dit ! s’étonne Ely.
– Parce que ça ne me définit pas. Mes parents sont morts dans un banal accident de voiture et ils n’avaient pas de famille en Amérique. La famille de ma mère a tiré un trait sur elle quand elle est venue vivre ici, avec mon père, à l’âge de 18 ans, l’âge de la majorité en France.
– Tu es français ?
Cette fois-ci, je ne retiens pas le rire qui vibre dans ma poitrine.
– Du côté de ma mère, oui.
– C’est…
– À leur mort, j’ai été baladé de foyer en foyer. J’ai rencontré mes grands-parents maternels à l’enterrement. J’avais 10 ans. Ils ont refusé d’obtenir ma garde, car ils ne me connaissaient pas et se trouvaient trop vieux pour assumer un préadolescent. J’étais comme toi, un électron libre dont personne ne voulait.
Ely garde le silence quelques secondes, cherchant sûrement quoi répondre, mais elle doit savoir qu’il n’y a plus rien à dire sur cet aspect de ma vie.
– Ils sont morts comme les miens, murmure-t-elle. Je suis désolée.
– Ce sont des choses qui arrivent plus souvent qu’on le pense. Ils étaient de bons parents, qui faisaient toujours en sorte de me faire passer en priorité. J’ai quelques souvenirs, qui sont assez joyeux. Je sais que j’ai eu de la chance.
– Je n’aurais jamais pensé que tu avais été adopté, avoue-t-elle timidement. Tu es tellement complice avec tes parents !
Mon adolescence a été aussi merdique que celle d’Ely. Je n’ai pas été tout de suite conciliant et sage avec James et Anne. Ils se sont montrés très patients, généreux d’attentions, et c’est tout ce que je voulais.
– Ils ont été géniaux. James Adams était le juge qui s’occupait de mon dossier quand mes grands-parents ont renoncé à leurs droits. Le feeling est tout de suite passé entre nous. Il disait que nos prénoms se ressemblaient trop pour que ce soit une coïncidence, mais j’étais encore en colère à cause de tout ce que j’endurais. La procédure a duré près de quatre ans. J’avais déjà rencontré Anne entre deux couloirs, mais, quand l’adoption a été officielle, je ne savais pas quoi en penser. On voulait enfin de moi, et je ne savais pas quoi faire pour qu’ils ne changent pas d’avis.
– Tu avais peur de tout foirer, alors tu as fait n’importe quoi, dit Ely en riant. Aussi rempli de contradictions que moi.
– C’est ça, acquiescé-je avec un sourire. À mes 18 ans, j’ai touché l’assurance-vie de mes parents. Comme ils étaient décédés, tous les deux, dans un accident, j’ai hérité d’un joli montant. James m’a aidé à y voir plus clair. Anne et lui avaient aussi prévu de me donner de l’argent pour que j’aille à la fac, mais je n’avais pas envie de le gâcher dans une école de commerce qui ne m’intéressait pas. Je voulais être utile à la société. Donc, je me suis orienté vers le social.
– Et ils ont accepté, comprend-elle.
– J’ai investi dans plusieurs entreprises, dans différentes œuvres de charité et en Bourse. Aujourd’hui, mon compte s’alimente tout seul, mais, ce qui me fait du bien, c’est d’aider des jeunes qui se sentent aussi perdus que je l’étais à l’époque. Je me sens utile. J’aurais aimé avoir un tel appui quand je me suis retrouvé orphelin.
Ely ne me quitte pas des yeux. Je voudrais savoir à quoi elle pense maintenant que je lui ai dévoilé mon secret. J’ai appris à me considérer comme un être humain normal grâce à James et à Anne. Je ne suis pas un rebut de la société. Avoir été adopté ne me définit pas. J’aimerais qu’elle se mette en tête que son passé ne fait pas son avenir.
– Tu as froid, remarqué-je. Rentrons.
Ely hoche la tête, perdue dans ses pensées. Je sors le premier, enfile rapidement mon peignoir et attrape celui de la brune pour qu’elle se love dans le tissu moelleux. Nous nous dépêchons d’entrer dans la chambre pour nous réchauffer.
Je m’assieds sur le lit pour sécher mes jambes avec une serviette. Je suis tellement concentré que je ne remarque pas tout de suite les pieds d’Ely devant moi. Je lève les yeux vers elle et jette ma serviette au loin. Ses mains dénouent son peignoir et elle le laisse tomber à ses pieds sans un mot. Sa peau crémeuse brille et ses formes m’appellent. Pourtant, je n’arrive pas à décrocher mes iris des siens.
L’ombre du désir voile son regard et c’est une vision envoûtante. Ses cheveux gouttent le long de sa poitrine, encore cachée par son soutien-gorge. J’ai envie de l’embrasser, de goûter chaque centimètre carré de sa peau et de la faire gémir de plaisir.
– Une dernière nuit, murmure-t-elle. Comme si tout n’allait pas exploser demain.
– Tu es sûre de toi ?
– S’il y a une chose dont je suis sûre, avoue Ely en posant les mains sur mes épaules, c’est que, toi et moi, c’est trop fort pour que l’on continue à l’ignorer.
Son souffle se mélange au mien et son baiser me fait tomber en arrière. Ses mains s’empressent d’ouvrir mon peignoir et elle fait glisser ses lèvres le long de mon torse. Ely explore mon corps avec une telle douceur, comme si elle voulait s’imprégner de chaque parcelle de ma peau et se souvenir de nos corps à corps brûlants.
Ely est à califourchon sur mes cuisses. Je me redresse pour attraper un mamelon entre mes lèvres. Son gémissement m’arrache un sourire nostalgique. Je n’ai aucune envie de la laisser partir, mais je sais qu’elle mérite ce qui lui arrive.
– Pourquoi on ne peut pas être ensemble ? chuchoté-je contre sa peau.
– Parce que je pars à l’autre bout du pays, halète-t-elle.
– Et alors ? insisté-je tout en embrassant sa poitrine. Je ne vois pas en quoi c’est un problème.
– Jace…
Elle passe ses mains dans mon cou pour relever mon visage. Tout en parlant, elle pose des baisers sur ma bouche, comme si elle essayait de ne pas être trop brusque.
– Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas être avec toi, alors que nous serons à des kilomètres l’un de l’autre. Je ne veux pas d’une relation à distance.
Ça a le mérite d’être clair. Pourtant, ses prunelles hésitent.
– Greg… grogne-t-elle avant de se reprendre. Greg a laissé plus de dégâts que je le pensais.
– Il t’a pris ce qu’il y a de plus beau.
Ma voix n’est qu’un chuchotement. Je comprends que ça n’a rien à voir avec moi si elle ne veut pas prolonger notre relation. Tout est lié à son ex, qui n’a pas su l’aimer comme il aurait dû le faire.
– C’est-à-dire ? souffle Ely.
– Ta confiance en toi.
Sa bouche se pose à la commissure de mes lèvres, comme si c’était douloureux de m’entendre dire que Greg a brisé sa confiance en elle. Je n’ai pas envie qu’Ely ressasse ses mauvais souvenirs, pas alors que nous nous apprêtons à passer notre dernière nuit ensemble. Je suis à sa merci, guidé par mes sentiments pour cette femme incroyable.
– Qu’est-ce que tu attends de moi, alors ? lui demandé-je en caressant son dos.
– Là, maintenant ? glousse-t-elle. Que tu me montres à quel point tu voudrais être avec moi en sachant que tu ne le pourras pas.
C’est cruel. Pourtant, j’accepte en posant mes lèvres sur les siennes.
Cette dernière nuit est différente des autres. Je ne saurais pas l’expliquer, mais Ely me semble plus libérée que jamais, comme si la trahison de Greg ne pesait plus sur ses épaules, comme si ça l’avait aidée que je comprenne ses réticences à s’engager dans une nouvelle relation. Nos baisers sont plus doux, plus profonds. Je m’imprègne de sa peau, de ses formes et de son odeur alors qu’elle me caresse de ses lèvres. Nous prenons notre temps, avec l’envie de le suspendre pour que cette nuit ne s’arrête jamais.
Quand nous nous réveillons, le soleil illumine la chambre et il est plus de dix heures. Crystal nous fait monter un petit déjeuner, que nous mangeons en silence. J’ai l’impression que c’est la fin d’une aventure intense. Je ne préfère pas briser le silence de peur de dire n’importe quoi.
– Je dois y aller, me dit Ely. Mon avion est dans trois heures.
– Rentrons. Je t’appellerai un taxi.
Nous nous arrêtons à l’accueil pour remercier Crystal. Son mari, Charly, est un homme robuste avec une moustache aussi grise que ses cheveux.
– Mon Charly peut vous raccompagner si vous voulez, nous propose-t-elle. Il voulait sortir les chiens aujourd’hui pour les défouler un peu. Ça sera l’occasion.
– Les chiens ? demande Ely avant de déglutir.
– Vous n’avez pas encore emmené votre femme faire du chien de traîneau ? me gronde la patronne.
– Je manque à tous mes devoirs, m’esclaffé-je avant d’embrasser les cheveux d’Ely.
La brune lève les yeux au ciel en me donnant un coup de coude dans les côtes. Nous suivons Charly à l’extérieur pour rejoindre une grange où s’amusent une dizaine de huskies. Dès que nous entrons, derrière leur maître, ils viennent à notre rencontre pour nous sauter dessus et nous lécher le visage. Charly siffle entre ses doigts et les dix chiens se mettent en ligne, assis, en remuant la queue, attendant les ordres.
– Ces beaux bébés m’accompagnent depuis des années. Leurs parents étaient aussi mes chiens, nous explique Charly en installant les harnais. Parfois, je propose des balades aux visiteurs de l’auberge, mais c’est avant tout un plaisir de prendre soin d’eux.
J’aide le vieil homme à préparer le traîneau et les chiens tout en écoutant attentivement ses directives. Ely s’installe avec appréhension sur le traîneau. Je m’assieds derrière elle et Charly nous recouvre d’une grosse couverture avant de se mettre à pousser sur ses jambes pour nous faire avancer. Dès que les chiens sont lancés, la course s’accélère et nous en prenons plein la vue. Nous traversons les chemins enneigés tout en appréciant le soleil, qui réchauffe nos visages.
Plus nous avançons et plus je serre Ely contre moi. Elle part dans moins de trois heures. Malgré nos discussions de la veille, j’ai la sensation de ne pas avoir tout dit.
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