All I Want Is You

Brenda Beli · Chapitre 4 sur 38

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All I Want Is You

Chapitre 4

 

Ely

 

Il y a une excitation particulière à la maison quand nous rentrons, avec Gabie. Janice passe l’aspirateur dans toutes les pièces, Louise fait des cookies et Zack aide Stephan à déneiger l’allée devant l’entrée. J’ai l’impression qu’on va recevoir le président des États-Unis. Gabie abandonne ses chaussures dans le hall, lance son manteau, mais garde ses gants aux mains. Elle court embêter Janice avant de disparaître à l’étage.

Comment peut-on avoir autant d’énergie après une journée d’école ?

– Ely, chérie, on est là.

Je rejoins Louise et Ben, qui mangent la pâte à cookies directement dans le saladier. J’y passe le doigt et fonds de plaisir quand elle touche ma langue.

– On attend quelqu’un ?

– Nous partons demain matin, m’explique Louise.

– Oui, je sais.

– L’éducateur doit venir aujourd’hui, me dit Ben. Mam’s voulait s’assurer que nous allions bien le recevoir.

– Je ne doute pas que vous allez bien le recevoir, puisque je vous ai élevés. Je veux juste que ma maison soit propre.

– Comment Stephan a convaincu Zack de l’aider ? demandé-je.

– Ça fait partie de ses punitions pour la bagarre. Pap’s l’a puni pour toutes les vacances. Les seules sorties autorisées sont celles en famille. Et pas de console de jeux dans la chambre. La PS4 est installée dans le salon, du coup.

Zack a été exclu pendant deux jours à la suite de son altercation avec un camarade. Et il a été décidé que Zack, Janice et Gabie n’assisteraient pas à leurs cours pendant la dernière semaine avant les vacances. Question organisation, je n’aurais pas pu tout gérer. Alors, seul Ben est autorisé à aller au lycée. Je garderai les trois autres avec moi, à la maison.

– Il le prend bien ? chuchoté-je.

– Il n’a pas le choix, tranche Louise. Ce gamin va me donner un ulcère.

– Zack n’est pas si terrible quand on le compare à Ely, me charrie Ben.

– Très drôle, monsieur le sportif.

Je les aide à laver la vaisselle quand la sonnerie retentit. Cette foutue mélodie de Noël me rend déjà dingue au bout de quelques jours. Gabie court dans l’escalier, ouvre grand la porte et crie à s’en casser la voix.

— Jace !

Quoi ? On rembobine.

Je jette un coup d’œil depuis la cuisine et vois Jace entrer après avoir décoiffé Gabie. Comme un peu plus tôt, il porte une veste en cuir sur un pull, un jean serré et des Timberland. Je prends le temps de l’observer quand Louise récupère sa veste et qu’il retrousse les manches de son pull. Il a des épaules larges sans qu’elles soient excessivement musclées, des lèvres fines et des yeux en amande, qui sont presque aussi noirs que ses vêtements.

Jace enlève son bonnet et le secoue sur le tapis de l’entrée pour en retirer la neige. Il a eu le même réflexe quand nous nous sommes rencontrés au Starbucks. Ses cheveux en bataille lui donnent un air sexy, comme s’il venait de sortir du lit.

Il est canon, bordel !

Je me cache alors que Zack et Stephan viennent lui dire bonjour. J’entends Zack siffler. Il parle de tatouages et d’encre noire. J’avance la tête pour les apercevoir aussi, sans me faire repérer.

– J’adore celui-ci ! dit Janice.

– Il faut que tu me présentes ton tatoueur, insiste Zack.

– Hors de question que tu poses un pied chez un tatoueur avant tes 21 ans, jeune homme ! s’écrie Louise.

– Mam’s, marmonne mon frère. Tu n’es pas drôle.

– Je ne suis pas là pour être drôle. Allons dans le salon, je vais chercher votre sœur.

Je panique quand Louise entre dans la cuisine. J’ai la tête dans le réfrigérateur, à la recherche de courage pour rejoindre le salon. Je joue avec un yaourt quand Louise s’approche de moi et me sourit.

– Oui ? couiné-je.

– L’éducateur est arrivé. Viens te présenter.

– Bien sûr, j’arrive tout de suite.

J’inspecte mes vêtements. J’ai toujours le pantalon noir en nylon de la serveuse et un tee-shirt blanc avec une tache de chocolat en plein milieu. Mes cheveux ne doivent plus ressembler à quoi que ce soit et mon maquillage doit avoir complètement disparu de mon visage.

Je ne suis pas sur mon trente-et-un, ça, c’est sûr !

– Tout va bien ? me demande Louise.

– Ouais, soupiré-je.

– Tu n’as aucune raison d’être nerveuse, tu sais ?

– Bien sûr.

Je lui souris, mais je n’arrive pas à la convaincre. Elle fronce les sourcils. Elle m’embrasse sur le front en montant sur la pointe des pieds, puis elle sort de la cuisine en prenant le saladier de cookies avec elle. J’aurais bien voulu me goinfrer avant d’affronter encore une fois le regard de Jace.

Quand j’arrive dans le salon, tout le monde est installé sur le canapé et dans les fauteuils. Jace s’est levé avant même que je fasse mon apparition, comme s’il avait senti ma présence. Je lui souris alors que tous attendent avec appréhension. Il s’approche de moi et me tend la main.

– Nous n’avons pas été présentés comme il le fallait tout à l’heure. Je suis Jace Adams, éducateur spécialisé.

– Ely, l’aînée de toute cette tribu.

– Enchanté.

Je perçois un sous-entendu dans ses derniers mots. Il me regarde de haut en bas discrètement. Personne ne semble se rendre compte de ce qu’il se passe entre nous. Moi-même, j’ai du mal à comprendre les crépitements que je sens au fond de moi alors que sa main touche la mienne. L’électricité entre nos deux corps me fait reculer plus vite que prévu. Je m’assieds à côté de Ben, essayant de revenir sur terre sous le regard protecteur de mon frère.

Jace ne s’attarde pas trop sur sa famille, mais il nous explique que, à la fin du lycée, il s’est entièrement consacré à ses études dans le social, notamment auprès des enfants. Il travaille, depuis quatre ans, au centre social de la ville. Ça lui arrive, de temps en temps, de remplacer des parents de familles d’accueil, et ça me rassure. Il n’est pas novice, à l’inverse de moi.

– Vous pouvez vous installer dès ce soir, commence Louise. Nous avons une chambre d’amis qui est prête.

– Merci, mais je n’ai pas pris mes affaires. Quand partez-vous ? demande Jace.

– Demain matin.

– Pizzas ! crie Gabie.

– Quoi ? demandé-je.

– On va manger des pizzas !

Louise éclate de rire en lui disant qu’elle a déjà préparé le repas de ce soir. Je prends conscience que je vais devoir jouer à la maman pendant trois semaines, et ça me fait peur.

Je me laisse totalement aller contre l’épaule de Ben en pensant à ces prochaines semaines. J’ai accepté sans réfléchir, car je le dois à Louise et à Stephan, mais je ne sais pas réellement dans quoi je me suis embarquée. Ces gamins ont besoin de stabilité et de bienveillance. L’amour, je peux le donner, mais la stabilité ?

Ma vie sentimentale est un bordel sans nom. Mon quotidien tourne autour de mon travail. Je n’ai jamais pris de vacances depuis que j’ai commencé ma chronique. Je ne sais pas réellement ce que veut dire « profiter ». Je ne sais rien faire d’autre que travailler, ce qui est un comble pour une nana qui gagne de l’argent en répondant à un courrier du cœur.

Et si Zack avait raison ? Peut-être que je ne suis pas capable de penser à quelqu’un d’autre que moi. Ce n’est pas pour rien que je disparais dès que j’ai une nouvelle conquête ou que le journal me demande trop de temps. Je ne sais pas partager mon temps. Quand je m’engage dans quelque chose, je le fais à deux cents pour cent. Ma principale source d’inquiétude, ces derniers mois, ça a été mon travail.

Aujourd’hui, on me demande d’être là pour mes frères et sœurs, et je dois tenir cette promesse sans prendre la fuite. Je n’ai pas de petit ami pour me déconcentrer et Jace est là pour m’aider. Il semble plus à l’aise que moi avec toute cette nouvelle organisation.

Il n’y a aucune raison pour que ça se passe mal. Je jette un coup d’œil à Zack. Il est totalement sous le charme de Jace, qui écoute attentivement Louise. Peut-être que je devrais écouter aussi, d’ailleurs.

Mon jeune frère se tourne vers moi, fronce les sourcils et me lance un regard mauvais. Zack est le plus complexe et le plus attachant de mes frères et sœurs. Aussi, il est sans doute celui qui avait le plus besoin de moi alors que je préférais batifoler avec Greg.

Je n’aurai pas le prix de la meilleure sœur de l’année avec mon comportement, mais j’espère que ces prochains jours avec eux vont réussir à ressouder nos liens. Je vais devoir m’en assurer.

***

 

 

Le lendemain, à dix heures tapantes, mes frères et sœurs aident Louise et Stephan à descendre leurs valises. Un taxi les attend déjà devant la maison. Gabie ne retient plus ses larmes. Elle les laisse couler tandis que Zack lui demande de se taire. Je lui fais les gros yeux. Alors, il prend la petite dans ses bras en essayant de la faire rire.

Ben attrape Janice par les épaules pour la presser contre lui. Elle se mord la lèvre pour ne pas éclater en sanglots. Louise et Stephan passent devant chaque enfant pour lui glisser des mots réconfortants. Puis ils se tournent vers moi. Louise me prend dans ses bras pendant que Stephan dit au revoir à Jace, qui est arrivé ce matin avec ses affaires.

Hier soir, je n’avais pas réalisé ce que la présence de Jace signifierait. Partager mon espace vital avec un inconnu ne m’enchante pas du tout, surtout que je ne suis pas à mon avantage. Nous devons nous adapter l’un à l’autre. Aujourd’hui, j’ai l’impression de me noyer. Je dois réussir à gérer mes frères et sœurs, Jace et cette histoire de chronique, que je ne peux pas laisser tomber.

– Je te fais entièrement confiance, me murmure Louise. Je sais que tu vas réussir à tout gérer. Et je suis contente que tu puisses passer du temps avec chacun d’entre eux. Ils t’adorent, tu sais ?

– Mmm, acquiescé-je.

La dernière fois que je me suis occupée des plus jeunes, les voisins ont appelé la police pour tapage nocturne. Quand les policiers ont sonné à la maison, Zack et Ben se battaient – pour rire… enfin, je crois – dans le salon. Janice était couverte de farine après un énième échec dans la cuisine. Ça sentait le brûlé jusqu’à l’étage. Gabie courait en couche-culotte en criant qu’elle ne voulait pas dormir. Sans oublier la musique, aussi forte qu’à un festival.

L’assistante sociale a passé un savon à Louise et à Stephan, et nous avons failli perdre la garde de Gabie. Je ne suis pas irresponsable, mais je me suis laissé emporter par l’euphorie du moment.

– Tu es leur sœur, reprend Louise, mais Jace est là pour les encadrer. C’est son métier, d’accord ? Fais-lui confiance.

Elle sous-entend que je ne suis pas capable de le faire. Du moins, pas comme il le faudrait. Ça fait mal de le reconnaître, mais elle a sans doute raison.

– Profitez bien de votre voyage, vous le méritez.

Elle m’embrasse sur les joues et enfile son manteau. Stephan me prend dans ses bras.

– À bientôt, ma fille.

– Prenez le temps qu’il faut pour vous retrouver. OK, pap’s ?

Ses yeux s’illuminent. Ils sont rares, les moments où j’ai surnommé mes parents comme ça. C’est un rituel que nous avons instauré avec Nina et Ben. Les autres ont suivi en arrivant à la maison. Nous avons tous conscience que ce ne sont pas nos parents biologiques, mais ça ne change rien à nos sentiments : nous sommes une vraie famille.

Ils finissent par sortir. Zack doit se battre avec Gabie pour qu’elle ne se mette pas à courir après le taxi. Le silence qui suit leur départ me fait mal au cœur. Jace me regarde depuis le salon. Il attend que je prenne une décision, mais je ne sais pas comment les réconforter face au départ de nos parents.

– Il faut qu’on trouve de quoi nous occuper pendant trois semaines, marmonné-je.

Ben propose à Gabie de le maquiller et elle oublie son chagrin instantanément. Janice les suit sans un mot. Zack part s’enfermer dans sa chambre. Ils sont complètement abattus et je n’ai aucune idée de comment leur remonter le moral.

– Nous sommes à New York, ça devrait être facile, me dit Jace. Si tu as besoin de moi, je vais installer mes affaires dans la chambre.

J’acquiesce et me laisse tomber sur une chaise de la cuisine en soupirant. Depuis l’étage, j’entends le rire de Gabie et les grognements de Ben, qui se plaint d’avoir du mascara dans l’œil. Pendant deux secondes, je me demande si c’est normal qu’une enfant de 5 ans ait du mascara sous la main. Puis j’entends Janice lui dire qu’elle n’a pas le droit de prendre mon maquillage. La crise de larmes de Gabie me fait lever les yeux au ciel.

– Ça commence, soupiré-je en me levant.

Je n’ai pas atteint la première marche de l’escalier que la voix de Jace résonne par-dessus les pleurs de ma petite sœur. Calmement, il lui explique que le maquillage n’est pas de son âge et que ça peut être dangereux si ce n’est pas utilisé correctement. En plus de ça, ce sont mes affaires et elle n’a pas le droit de prendre ce qui ne lui appartient pas.

Jace prend les choses en main avec facilité. Je comprends qu’il est habitué à gérer ce genre de crise. Je me sens de trop, comme si je n’étais pas à ma place dans cette maison. Je refuse de laisser Jace décider de tout avec mes frères et sœurs.

J’attrape mon ordinateur portable et cherche des solutions sur Internet pour occuper des enfants pendant les vacances scolaires. Ça me prend quelques minutes avant d’avoir une idée d’organisation. Même si je n’y connais rien aux enfants ni à Noël de façon générale, je suis très douée pour l’organisation.

– Tous au salon ! crié-je.

Zack descend de sa chambre sans que j’aie besoin de me répéter, et je le remercie pour ça. C’est encore un peu tendu entre nous. Je vais profiter de ces trois semaines pour retrouver la complicité que nous avions avant.

Je vais dans la cuisine chercher des feuilles et des feutres de couleur, puis j’attrape le chevalet de décoration et un grand plateau. Je retourne dans le salon, où tous m’attendent sagement. Jace passe une main dans ses cheveux après avoir déposé Gabie près de Janice, sur le canapé.

Ne le regarde pas. Tu n’as pas remarqué sa petite cicatrice sur son sourcil droit. Pas du tout remarqué.

– Trois semaines, c’est long, commencé-je. Donc, il faut qu’on s’occupe.

– Zack est puni, intervient Janice.

– La ferme, grogne celui-ci.

– Zack, tes mots. Si tu continues comme ça, même les sorties familiales vont être interdites.

Il marmonne quelque chose, mais Ben lui tape l’arrière du crâne gentiment. Ils se regardent et, deux secondes plus tard, Zack baisse les yeux et s’excuse à mi-voix. J’installe mon équipement. Janice vient m’aider à scotcher les feuilles blanches sur le plateau.

– À tour de rôle, vous allez me donner une idée d’activité que nous pouvons faire ensemble.

– Galère, soupire Zack.

– Ne te plains pas, je t’autorise à sortir avec nous.

Il me lance un regard noir, mais il n’ajoute rien et pose la tête sur un coussin. Je leur laisse quelques minutes de réflexion. Je me perds dans mes pensées. Mon visage se tourne vers Jace, toujours silencieux. Il me regarde avec un demi-sourire en hochant la tête. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais l’idée semble lui plaire.

– Gabie ? demandé-je. Tu veux faire quoi, ma chérie ?

– Une journée Disney !

– Une journée à Disneyland ? s’exclame Janice.

– Non, on regarde des Disney toute la journée, explique Gabie.

– Oh, non ! gémit Zack. N’accepte pas ça, Ely, s’il te plaît.

– À chacun son activité, répliqué-je.

J’écris l’activité de Gabie en haut de la feuille blanche avec son prénom. Si passer les vacances de Noël se résume à se goinfrer devant la télé, ça peut me plaire.

– Janice ?

– Casse-Noisette, murmure ma sœur.

– Quoi ? demande Ben. On n’a pas entendu, Ja’.

– Le New York City Ballet présente chaque année Casse-Noisette, la représentation de George Balanchine. C’est au théâtre David H. Koch, explique-t-elle avant de se rattraper brusquement. Si c’est trop cher, je peux changer d’idée !

Je reste sans voix. Je ne savais pas que Janice aimait la danse classique et je m’en veux de ne pas l’y avoir emmenée plus tôt. Zack s’exclame qu’il est hors de question qu’il aille voir des tutus roses. Ben essaie de calmer le jeu et Janice rougit affreusement. Gabie, maintenant sur les genoux de Jace, regarde la scène sans comprendre.

– Zack, s’il te plaît, ne viens pas me dire que ça va te gêner de voir des nanas en collants, plaisante Ben.

Zack réfléchit deux secondes et se met à sourire.

– C’est une très bonne idée, sœurette ! s’écrie-t-il

Il prend Janice par les épaules et la secoue. J’aime l’entendre dire que Janice est sa sœur. J’aime quand il est doux avec Gabie et j’aime quand il reconnaît l’autorité de Ben en tant que grand frère. Zack n’est pas le plus facile de cette fratrie recomposée, et ça rassure mon cœur de voir qu’il les considère vraiment comme des membres de sa famille.

— Zack ? Qu’est-ce que tu veux faire ? demandé-je en riant.

– Je ne sais pas…

Il rougit. Il sait très bien ce dont il a envie, mais il ne sait pas comment le dire. Je le laisse réfléchir et passe à Ben.

– Alors, Musclor ?

– On pourrait aller à Brooklyn voir les décorations de Dyker Heights.

– Sérieux ? marmonné-je.

Pour l’instant, toutes les activités n’avaient pas de lien direct avec Noël et c’était parfait. L’idée de me perdre dans la foule des visiteurs pour voir des illuminations me donne des sueurs froides. Décorer sa maison pour un soir de l’année et payer une blinde la facture d’électricité ? Chacun ses priorités. Ce quartier est un piège à touristes. On en ressort avec une migraine à cause des lumières tout en sifflant les mélodies que tout le monde connaît par cœur.

– Joue le jeu, Ely ! s’exclame mon frère. C’est toi qui voulais des activités.

– Oui, mais je pensais plus à des sorties genre cinéma, paintball, shopping.

– Du shopping ? râle Zack. Je préfère encore aller voir Dyker machin.

– Je n’y suis jamais allé, insiste Ben.

Résolue à leur faire plaisir, je note l’activité en dessous de celle de Janice, puis me tourne vers Zack. Mon frère et mes sœurs finissent par faire comme moi. Il se sent de plus en plus gêné.

– Je n’ai jamais vu – en vrai – le sapin du Rockefeller Center. Il y a toujours trop de monde, c’est insupportable.

Quelle horreur !

Il hausse les épaules comme si c’était une idée idiote. Je me retiens de lui dire qu’elle l’est, la rougeur sur ses joues m’empêchant de parler. J’ai envie de le prendre dans mes bras, juste pour le rassurer, mais Gabie le fait à ma place. Elle l’embrasse fort sur la joue. Il rougit encore plus en passant la main dans ses cheveux noirs.

– C’est une bonne idée ! crie Gabie. Mais c’est quoi ?

Nous éclatons de rire. Je note l’activité sur le tableau. Le feutre grince sur la feuille. Finalement, mon idée d’organiser des sorties m’échappe totalement. Je n’avais pas prévu de faire autant de choses liées à Noël.

– Et toi, Ely ?

Je réfléchis, le feutre dans la bouche. Mon regard glisse vers Jace. Il est posé sur le canapé, un bras sur le dossier, son autre main caressant sa courte barbe alors qu’il me lorgne sans discrétion. Un frisson me parcourt de la pointe des pieds jusqu’à la racine des cheveux. Ce n’est pas forcément agréable de se sentir épier. Son regard insistant me donne l’impression qu’il attend que je me trompe, comme s’il était meilleur que moi et qu’il avait conscience que je ne maîtrise pas du tout le sujet.

Je n’ai pas le droit à l’erreur, mais je n’ai aucune idée de ce qu’on peut faire à New York pour Noël. Je réfléchis rapidement à ce que j’ai vu sur Internet, les endroits les plus marquants et ceux qui me donnent le plus envie de vomir.

– Macy’s Santaland !

Mon Dieu, j’ai vraiment dit ça ?

– Sérieux ? Toi, tu proposes ça ? demande Ben avant d’éclater de rire.

– Ben quoi ? balbutié-je, prise au dépourvu.

Je n’avais pas du tout l’intention de dire ça ! Les sourcils froncés, je m’insulte intérieurement de m’être laissé déconcentrer par la présence de l’éducateur. Quand je m’apprête à retirer mes mots, mes sœurs applaudissent avec des sourires touchants sur le visage.

– Va pour Macy’s Santaland, le village du père Noël new-yorkais, rayonne Janice.

Je note mon activité, à deux doigts de déchirer le planning, qui ressemble à un circuit pour touristes. Je pince les lèvres en relisant toutes nos idées. Je pourrai sûrement en esquiver une ou deux si je me débrouille bien.

– Maintenant qu’on a tout ce qu’il nous faut, je vais me renseigner sur les tarifs et les disponibilités. Mais, en seulement trois semaines, ça va être difficile de tout faire. Ne soyez pas déçus si on loupe le sapin de machin ou le quartier qui brûle les rétines.

– Attends ! me dit Gabie. Jace n’a pas choisi d’activité.

Je me tourne vers lui en haussant un sourcil. Les enfants sont suspendus à ses lèvres alors que je ne comptais pas lui demander son avis.

– On va déjà se concentrer sur nos idées, répliqué-je en faisant claquer le bouchon du feutre.

Jace m’ignore et se redresse. Il se tourne vers mes frères et sœurs comme si je n’existais pas, et ça m’horripile. Je déteste le voir si à l’aise avec eux, alors que ça ne fait même pas une journée qu’il est là. OK, c’est son métier, mais il n’est pas le seul adulte dans cette maison.

– Mon activité aura lieu la dernière semaine et sera une surprise, si ça vous va.

Ils s’exclament tous qu’ils veulent savoir, qu’ils n’aiment pas les surprises et que c’est trop long pour attendre. Gabie essaie de l’avoir avec des yeux doux, mais ça ne fonctionne pas.

– Ça ne me va pas, lancé-je avec un faux sourire.

Les enfants ne font pas attention à notre échange, trop excités pour nous entendre.

– Je ne t’ai pas demandé ton avis.

Il répond à mon sourire avec une moue hypocrite qui me ferait sans doute rire s’il ne m’énervait pas autant.

– Tu ne peux pas prévoir une surprise sans m’en informer d’abord.

– Pourquoi ? Tu es ici en tant que grande sœur, je suis ici en tant qu’éducateur. Officiellement, c’est moi qui ai la garde des enfants.

Je pouffe de rire, sincèrement amusée par son culot. Jace se lève pour se poser devant moi alors que les monstres continuent de se chamailler sur le canapé derrière lui. J’affronte son regard, refusant de reculer alors qu’à peine un mètre nous sépare.

– Officiellement, tu n’étais pas censé être là, me moqué-je.

Jace continue de sourire, un air si arrogant sur le visage que j’ai envie de lui faire manger son rictus.

– Si je suis là, c’est parce que Louise et Stephan ne peuvent pas compter sur toi.

J’encaisse sans me départir de mon sourire, même si je bous de colère. Jusqu’à la dernière minute, je n’étais pas sûre de venir et je n’avais pas prévenu mes parents de ma visite. Ça fait des semaines que Louise me parle de leurs vacances, mais je n’ai jamais réussi à me poser pour en discuter sérieusement avec elle. Je ne lui en veux pas d’avoir prévu une solution de secours, mais ça fait mal de reconnaître que Jace a raison.

– Mais je suis devant toi, répliqué-je, donc ne l’oublie pas. Je ne compte pas partir avant le retour de mes parents. Tu as bien compris ? Tu vas devoir t’habituer à la grande sœur.

– Et je ne partirai pas non plus. Donc, nous sommes sur le même bateau, Ely.

– Il n’y a qu’un seul capitaine, Jace, et ce n’est clairement pas toi.

Nous sommes interrompus par Gabie : elle saute du canapé pour atterrir sur la tête de Zack, qui essaie de s’en débarrasser. Jace calme tout le monde et annonce que, pour ce premier jour, il va commander des pizzas. J’ai envie de le contredire, juste pour la forme, mais mes frères et sœurs crient de joie, alors je me tais.

Quarante minutes plus tard, la table du salon est recouverte de cartons de pizzas. Chacun se sert et on oublie un peu que nos parents ne sont plus dans la maison. L’ambiance est chaleureuse grâce aux histoires de Ben et au rire de Gabie. Zack est de bonne humeur et Janice sort un peu de sa coquille. Je retrouve ma famille, aimante et abîmée par la vie.

Jace assiste au repas sans vraiment intervenir, mais, vu son sourire, il se plaît ici.

Il est difficile de s’entendre parler. Pourtant, ça me convient. Je reste à l’écart, perdue dans mes pensées. Trois semaines, c’est long. Ce n’est pas la perspective de passer du temps avec eux qui me dérange. C’est surtout la période dans laquelle on se trouve. Pourquoi Stephan et Louise ne sont pas partis pendant les vacances d’été ? J’aurais été ravie de leur rendre service ! Même si je me concentre sur l’essentiel, mon esprit n’arrive pas à se faire à l’idée que je vais participer à toutes ces activités que je méprise depuis longtemps.

J’ai trois semaines pour rattraper le temps perdu avec mes frères et sœurs tout en essayant de ne pas regretter d’être venue.

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