All I Want Is You
Chapitre 15
Jace
Il me faut toute la nuit pour calmer mes ardeurs. Cette soirée au théâtre s’est avérée plus intéressante que je le pensais. Évidemment, finir entre les cuisses d’Ely avec ma langue n’était pas prévu. Pourtant, je ne changerais rien. Enfin, elle s’est laissée aller et a oublié, un petit instant, son rôle de grande sœur et de journaliste à succès.
J’improvise totalement avec Ely. Je pars à l’aveugle même si notre deal est simple : du sexe sans complications. Pourtant, je sens bien qu’elle n’est pas comme les autres filles et que ça ne s’arrête pas uniquement à des parties de jambes en l’air. J’aimerais la sortir de sa zone de confort et lui permettre de s’ouvrir totalement. J’aimerais qu’elle me fasse confiance.
Incapable de rester plus longtemps à tourner dans mon lit, je me lève de bonne heure pour pouvoir préparer le petit déjeuner. Il n’y a personne dans la cuisine et c’est le silence total dans la maison. J’enclenche la cafetière en regardant mes mails et mes messages. Ma mère a essayé deux fois de me joindre, mais il est encore tôt, donc je ne veux pas la déranger. Je pose les céréales, les bols et les confitures sur la table, le nez plongé dans mon téléphone.
– Bonjour, chuchote une voix près de la porte.
Je lève les yeux en souriant. Ely se tient dans l’embrasure, intimidée. Ses cheveux retenus en queue de cheval dégagent son visage. Ses yeux caramel sont encore gonflés de sommeil. Elle mord sa lèvre, inconsciente de l’effet qu’elle a sur moi. Son short en coton m’offre le loisir de regarder ses jambes. Ses grosses chaussettes lui arrivent aux genoux. Elle tire dessus pour les remonter, me laissant entrevoir un bout de son sein grâce à son décolleté.
Quand elle s’approche de moi, je remarque tout de suite ses mamelons pointus à travers son débardeur. Ses iris ne me quittent plus. Le désir et la gêne semblent se livrer bataille dans sa tête.
Est-ce que c’est possible d’être aussi belle le matin ?
– Pourquoi tu me regardes comme ça ? demandé-je.
Elle arrive près de moi, ses mains cachées dans son dos.
– Je ne sais pas… fait-elle au bout d’un moment. Je ne sais pas comment me comporter et ça m’énerve.
– Qu’est-ce que tu veux faire, là ?
Je me pose contre le plan de travail, les bras croisés. Elle se lèche les lèvres et se penche pour m’embrasser sur la joue.
– C’est tout ? murmuré-je. Tu peux faire mieux que ça, Ely.
Elle attrape mon visage avec une lueur de défi dans les yeux pour m’embrasser réellement. Mais elle recule avant que nos lèvres se rencontrent pour caresser ma bouche avec envie.
– Juste du sexe, Jace, c’est notre marché, murmure-t-elle.
– On a un peu de temps avant que tout le monde se réveille, grogné-je en la serrant contre moi.
Ely éclate de rire quand mes lèvres glissent dans son décolleté, mais elle me repousse en essayant de se dégager de mes bras. Puis elle m’embrasse dans le cou, créant une vague de frissons qui se répercute tout de suite entre mes jambes. Je la libère pour ne pas céder à la tentation de l’emmener à l’étage.
– Assieds-toi, lui dis-je, un peu troublé.
Je lui sers un café avant de remplir ma tasse. Tout en buvant une gorgée, elle me fixe alors que je tartine du pain.
– Tu te crois vraiment chez toi, plaisante-t-elle.
– Louise et Stephan m’ont donné l’ordre de faire comme si j’étais chez moi. Et, chez moi, je fais ça tous les matins.
Ely repose sa tasse. Elle pianote sur la table avant de me voler ma tartine.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Avant d’être chez toi, nous sommes chez moi.
Elle mord dans mon pain, les yeux brillants de malice. Ma mère décide de m’appeler à ce moment précis, et je la remercie en silence. Ely ne se gêne pas pour regarder mon écran, mais je récupère mon téléphone avant qu’elle puisse voir le nom.
– De si bon matin ? me demande Ely, un brin sarcastique.
– Pas de repos pour les braves, répliqué-je, amusé.
Elle fulmine derrière son café. Ses jolis sourcils se froncent d’incompréhension alors que mon portable continue de vibrer dans le creux de ma main.
– On n’en a pas parlé, me dit-elle sèchement, mais, si tu as quelqu’un, tu peux oublier notre arrangement.
Alors, c’est ça qui l’inquiète ? Je n’ai aucune envie ni le temps de fréquenter quelqu’un d’autre qu’Ely en ce moment. Et elle devrait le savoir, puisque nous passons nos journées ensemble. Je lève les yeux au ciel et décroche en prenant mon café pour aller sur la terrasse.
– Enfin ! s’énerve ma mère. Tu es aussi désespérant que ton père. Je n’arrive jamais à te joindre.
– Bonjour, maman, dis-je simplement avec un sourire.
Je me retourne pour regarder la réaction d’Ely. Sa bouche s’ouvre de surprise et je ne peux pas m’empêcher de rire. Je referme la porte derrière moi et me concentre sur ce que ma mère me raconte.
– Quand est-ce que tu rentres à la maison ? N’oublie pas que nous partons le 23 pour Aspen.
Mes parents n’ont jamais un moment tranquille, mais ils font toujours en sorte que les vacances de Noël nous réunissent. Comme d’habitude, je suis censé aller skier avec eux à Aspen, dans notre chalet familial. Ma mère fera une dinde beaucoup trop grosse pour trois personnes et mon père chantera les classiques de Noël sous l’effet du vin chaud.
J’adore ces moments privilégiés avec eux, malgré mon âge. Je suis leur fils unique. Ils aimeraient sans doute me voir marié avec le premier enfant en route, mais, pour l’instant, ce n’est pas dans mes projets.
– Je ne sais pas si je serai rentré, maman, lui dis-je en regardant la neige, qui scintille dans le jardin.
– Tu es encore dans une famille ?
Mes parents auraient certainement voulu que j’aie un emploi plus lucratif, mais je suis heureux de travailler avec des gamins solitaires et des familles en demande d’aide.
– Les parents doivent rentrer pour le réveillon de Noël, mais on ne sait jamais. Je ne peux pas laisser les enfants seuls, tu comprends ?
– Évidemment, pour qui me prends-tu ?
Son ton farouche me décroche un sourire. Ma mère est aussi épuisante qu’aimante. Elle s’assure toujours que je mange correctement, que mon linge soit propre et que ma vaisselle ne déborde pas de l’évier dans mon loft à Manhattan. Elle pense qu’il manque cruellement une femme dans ma vie. À chaque fois que je lui fais remarquer qu’elles se plaisent uniquement dans mon lit pour la taquiner, j’ai droit à une tape derrière la tête avec un « crétin » bien senti.
– Essaie au moins de nous rejoindre pour le 25, d’accord, mon chéri ? me demande-t-elle. Je ne supporterai pas ton père et ses chansons toute seule.
– Je ferai de mon mieux, dis-je. Salue papa pour moi. On se rappelle plus tard. Je t’aime.
– Je t’aime aussi, mon fils.
Nous raccrochons et je termine mon café, en profitant du silence hivernal, avant de retourner dans la cuisine. C’est le chaos total. Ely s’est lancée dans la préparation de crêpes. Gabie mange les céréales de Zack, assise sur les genoux de ce dernier, qui grogne à Janice d’arrêter de regarder des vidéos de Casse-Noisette et de leur « casser les bonbons » par la même occasion. Ben termine les dernières gouttes de son café avant de fuir vers la porte d’entrée pour commencer sa journée avec un footing énergisant.
Étrangement, quand je reprends place à table, ils me saluent tous avec un sourire adorable. Ils m’ont totalement intégré à leur famille. Même si Louise et Stephan rentrent à temps pour Noël, il sera difficile de fêter la nouvelle année sans ces têtes brûlées.
Nous nous installons sur le canapé pour la deuxième journée spéciale Disney. Cette fois-ci, La Reine des neiges est à l’honneur. Gabie a revêtu sa robe bleue pour être parfaitement dans le thème. Ben va chercher les plaids et les coussins alors que Zack et moi préparons la table basse. Janice et Ely reviennent avec des chocolats chauds, des gâteaux à grignoter et deux grosses bouteilles de soda.
– Ce soir, on ne mange pas, je préfère vous le dire maintenant, nous annonce Ely, amusée. Et si mam’s vous le demande, nous avons mangé équilibré durant toutes les vacances.
– Les cookies au Nutella sont au four. Je les surveille, nous dit Janice avant de s’installer par terre avec Gabie.
Zack et Ben se calent au fond du canapé en chuchotant à propos de ragots du collège et du lycée. Je m’installe près de l’accoudoir, laissant volontairement de l’espace à côté de moi. Quand Ely se tourne pour chercher une place, je hausse un sourcil. Amusée, elle lève les yeux au ciel et s’assied.
Sa chaleur me percute alors qu’elle se concentre sur l’écran pour lancer le film. Je l’observe du coin de l’œil, discrètement pour ne pas attirer l’attention des enfants, mais intensément pour la perturber. Je glisse une main sur le dossier derrière elle, comme si je voulais me mettre plus à l’aise, et commence à dessiner des cercles dans son cou, à la racine de ses cheveux et derrière son oreille. Son souffle se coupe, puis sa poitrine se lève quand elle reprend une inspiration.
– Ely ! Tu es déjà passée dessus, râle Gabie.
– Ah, oui, je n’avais pas vu, marmonne la grande sœur.
Troublée, Ely sélectionne enfin le film et repose la télécommande sur la table basse avant de caler son dos contre le canapé. Je laisse mon bras où il est, à moitié sur le dossier, ma main effleurant la nuque d’Ely.
Le film commence. Mon portable n’arrête pas de vibrer dans ma poche. Je lui jette un coup d’œil et décide d’ignorer les messages de ma mère pour l’instant. Si ça avait été important, elle m’aurait appelé directement.
Les premières minutes s’éternisent. Je connais ce film par cœur, puisque je l’ai déjà visionné plus d’une fois avec les enfants du centre aéré.
Quand la mélodie de « Libérée, délivrée » entame ses premières notes, Gabie se lève pour chanter. Elle n’a pas fini la première phrase que l’écran devient noir et toutes les lumières de la maison s’éteignent. Il y a un silence perturbant, puis la petite dernière se met à hurler.
– J’ai peur ! crie-t-elle.
– Calme-toi, lui dit Zack. C’est juste une coupure d’électricité.
Les garçons ont le réflexe d’activer la lampe de leur téléphone pour nous éclairer. Gabie est maintenant dans les bras d’Ely.
– Tout le quartier est dans le noir, nous dit Ben, posté près de la fenêtre.
– Ça ne va pas durer longtemps, murmure Janice. Hein, Jace ?
Je hausse les épaules, incapable de lui donner une réponse concrète. Il est rare d’avoir des pannes d’électricité à New York, mais, avec les tempêtes de neige qui s’enchaînent depuis plusieurs jours, le réseau électrique doit en prendre un sacré coup. Je l’attire dans mes bras pour la rassurer.
– Ely… pleure Gabie.
Elle cache son visage dans le cou de sa sœur, qui n’arrive plus à la maintenir en place.
– OK, souffle Ely. Les garçons, allez trouver de quoi nous éclairer dans vos chambres. Tout ce qui marche à piles et des bougies, si vous en avez.
Les garçons quittent le salon pour monter à l’étage et nous nous retrouvons une nouvelle fois dans le noir. J’allume mon téléphone et Ely fait la même chose. Nous les posons sur la table basse afin de nous éclairer un maximum.
– Mes cookies ! s’exclame Janice.
– Ce n’est pas vraiment la priorité, lui dis-je, amusé.
Ely se lève et essaie de déposer Gabie sur le canapé, mais cette dernière s’accroche comme un koala.
– Non, non, non, bougonne-t-elle. Je veux pas te laisser.
– Gabie, je suis juste à côté de toi ! râle Ely.
Janice rejoint sa petite sœur sur le canapé et détourne son attention en parlant du film que nous n’avons pas eu le temps de voir. Les garçons reviennent avec un réveil et deux petites bougies parfumées.
– Les lampes torches doivent être dans la boîte à outils de pap’s, dans le grenier, nous dit Zack, mais hors de question que je monte là-haut !
– Je peux y aller, si vous voulez, propose Ben, mais il me faut quelqu’un pour tenir l’échelle.
– Je vais monter, dis-je aux garçons. Restez avec les filles.
– Je t’accompagne, annonce Ely.
Nous échangeons un regard, qui heureusement passe inaperçu avec le peu de lumière dans le salon. Je laisse mon téléphone aux enfants et nous prenons celui d’Ely pour nous éclairer jusqu’à l’escalier. Elle passe devant moi pour monter. Même si ce n’est pas le moment, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer ce qu’il y a sous ce jean. Ses hanches me donnent le tournis, mais nous arrivons trop rapidement à l’étage.
Sur la dernière marche, Ely glisse sur quelque chose et recule brusquement. Je la rattrape en passant mes bras autour de sa taille, faisant attention à ne pas basculer en arrière.
– Il fallait le dire si tu voulais que je te porte, plaisanté-je.
Ma voix est plus rauque que prévu. Sentir son corps contre le mien provoque mille et un fantasmes dans ma tête. Elle se tourne légèrement, le portable toujours à la main. Ce dernier éclaire le couloir qui mène aux chambres.
Sa bouche est si proche que nous partageons le même souffle. Ses yeux semblent encore plus sombres sous l’effet du jeu de lumière. Elle ne cesse de faire des allers-retours entre mes yeux et ma bouche. Dans mon bas-ventre, tout se contracte.
– Ely, chuchoté-je, arrête de me regarder comme ça. Je suis à deux doigts de t’emmener dans ma chambre.
– Et tu laisserais les enfants tous seuls ? Quel piètre éducateur tu fais !
Son sourire malicieux me donne envie de l’embrasser pour l’effacer, mais le rire de Janice, suivi par les pitreries de Zack, me ramène sur terre.
– Alors, ne me tente pas, susurré-je à son oreille.
Je la remets sur ses jambes tout en gardant une main dans son dos. Elle se penche pour ramasser le bonnet de Noël de Gabie. Quand elle se rend compte de ce que c’est, elle grimace de dégoût et le balance par-dessus mon épaule.
– Je n’en peux plus de voir ces choses horribles dans la maison, grogne-t-elle en s’avançant dans le couloir.
– Ces choses horribles sont des décorations de Noël, pas des déchets, souligné-je en secouant la tête.
– C’est pareil à mes yeux.
Je pouffe devant son exagération et la suis jusqu’au bout du couloir. La trappe du grenier n’est pas verrouillée à clé, mais il faut réussir à atteindre l’anneau qui permet de descendre la plaque et accéder à l’échelle.
– Stephan utilise un balai pour le faire, réalise Ely.
– Je peux aller en chercher un si tu veux.
Je m’apprête à redescendre, mais Ely attrape mon bras pour me ramener près d’elle. Son parfum est un appel au péché, une odeur si fruitée qu’on a envie de la croquer à pleines dents.
– Tu n’as qu’à lever les bras.
Je fronce les sourcils avant de lever les yeux au plafond.
– Je ne suis pas si grand, Ely, répliqué-je, amusé.
– Essaie, au moins !
– Sérieusement ?
Ely croise les bras et donne un coup de tête en direction du plafond. Comme un imbécile, je me retrouve avec les deux bras en l’air, en train d’essayer d’attraper le battant, que je n’effleure pas du bout des doigts. Je suis grand par rapport à la moyenne nationale, mais je ne fais pas non plus deux mètres vingt ! Ely pouffe en me voyant me mettre sur la pointe des pieds sans parvenir à toucher le plafond.
– J’ai peut-être surestimé ta taille, avoue-t-elle.
– Je te l’ai dit, marmonné-je.
– Porte-moi, dans ce cas !
Elle s’approche de moi et décroise les bras pour les lever au-dessus de sa tête. Le portable éclaire désormais le plafond, nous laissant partiellement dans l’obscurité. Malgré ça, je remarque sans difficulté son air de défi alors que sa poitrine effleure la mienne.
– Ça serait plus simple si j’allais chercher un balai, soufflé-je.
– Mais moins amusant.
Doucement, je glisse mes mains le long de sa taille et descends jusqu’à ses hanches. À plusieurs reprises, je crois entendre son souffle se couper, mais j’ai déjà les genoux fléchis pour la porter, donc je ne vois pas son visage. Mes bras encerclent le haut de ses cuisses et je la soulève pour qu’elle puisse tirer la plaque.
Dès que c’est fait, elle l’enlève et tire doucement sur une corde pour faire descendre l’échelle de quelques centimètres. Je me décale et Ely glisse le long de mon corps pour reposer les pieds au sol. Mes mains atterrissent au bas de son dos alors qu’elle entoure ma nuque de ses bras.
– Ce n’était pas si compliqué, se moque-t-elle.
– Je dois avouer que ta méthode était plus intéressante que la mienne.
Malgré le grenier ouvert, on ne bouge pas. Nos pieds se touchent. Ses seins sont écrasés contre mon torse et ses mains se perdent dans mes cheveux. Je ne sais pas qui fait le premier pas, mais nos lèvres entrent en collision. C’est une danse sensuelle, presque une bataille pour savoir lequel ressent le plus de désir. À l’intérieur de moi, c’est l’effervescence.
Je ne contrôle rien, ni mes mains, qui agrippent ses fesses, ni mon souffle, qui est erratique. La seule chose dont j’ai conscience, c’est Ely qui fond littéralement dans mes bras. Son baiser se fait plus violent, plus exigeant. Elle prend ce qu’elle veut pour me le redonner au centuple. La puissance de notre échange me donne des vertiges. Ça n’a jamais été aussi bon et libérateur de céder à la tentation.
– Ely ! crie Ben. Vous trouvez ?
Ely se fige dans mes bras, puis recule avant de faire tomber son front contre mon épaule. Essoufflé, je n’arrive pas à aligner deux mots cohérents. La voix de Ben semble si proche ! Mais il est au pied de l’escalier, donc il ne peut pas nous voir. Mon désir et ma raison sont en conflit. Ce n’est clairement pas le moment, mais je rêve de me perdre de nouveau avec Ely.
– Oui, répond-elle finalement. On va monter pour trouver les lampes.
– OK !
Nous attendons deux minutes avant de recommencer à respirer correctement.
– C’était moins une, dit-elle en riant.
– Dépêchons-nous de les rejoindre, marmonné-je.
Frustré, je m’écarte d’Ely pour la laisser monter à l’échelle. Arrivée en haut, elle se retourne et me regarde avec des yeux emplis d’un désir inassouvi.
– Pour moi aussi, c’est compliqué d’être seule avec toi, avoue-t-elle.
– Pourquoi ?
J’ose poser la question tout en craignant qu’elle ne me réponde pas ce que j’aimerais entendre. Elle prend le temps de réfléchir, puis elle disparaît dans le grenier. Je l’entends fouiller et je lutte pour ne pas la rejoindre.
Quand elle réapparaît, Ely a une grosse lampe torche de chantier dans la main et une de poche. Je l’aide à descendre, puis à remettre l’échelle, et je la porte de nouveau pour qu’elle puisse replacer la plaque correctement. J’abandonne l’idée qu’elle m’avoue le fond de sa pensée quand elle commence à descendre l’escalier pour rejoindre ses frères et sœurs.
Au salon, Ben fait des ombres chinoises sur le mur et les autres essaient de deviner de quel animal il s’agit. Ils ne nous remarquent pas tout de suite, alors Ely en profite pour se rapprocher de mon oreille.
– J’ai constamment envie de t’embrasser.
Son chuchotement réveille une vague de désir que j’ai dû mal à contrôler. Je n’ai pas le temps de lui répondre. Gabie bondit du canapé et court dans les jambes de sa grande sœur. Nous installons les dernières lampes trouvées pour éclairer le salon et, finalement, nous décidons de continuer à jouer avec les ombres.
Pendant une demi-heure, je ne me lasse pas de regarder Ely rire avec ses frères et sœurs. Même Zack semble se détendre et participe à cette activité improvisée.
L’électricité revient une heure plus tard. Gabie se jette sur la télévision pour reprendre son film, mais les autres ne suivent pas : ils se dispersent dans la maison. J’en profite pour m’éclipser dans la cuisine et regarder les messages de ma mère.
[J’ai eu une merveilleuse idée !]
[Ton père est d’accord.]
[Appelle-nous, dès que tu peux,
mais avant le 23 décembre si possible !]
[Nous t’avons beaucoup trop
gâté, ingrat !]
Je réponds par un smiley pour la prévenir que je l’appellerai avant le passage du père Noël.
– Dis-moi, me lance Ely en éteignant le four et en sortant les cookies qui n’ont pas cuit. Où habites-tu ?
– À Manhattan.
– Oui, d’accord, mais où ?
– L’Upper East Side.
Ely lève brusquement la tête vers moi.
– Et toi ? demandé-je, intéressé.
Au moment où elle s’apprête à répondre, le rire de Zack nous surprend tous les deux. Nous nous précipitons dans le hall d’entrée pour le voir, en haut de l’escalier, se moquer ouvertement de Ben. C’est la première fois que je découvre celui-ci énervé. Son frère ne semble pas se rendre compte qu’il va bientôt dépasser les limites.
– Tu n’avais rien à faire dans ma chambre ! siffle Ben.
– Oh, c’est bon ! Moi aussi, j’ai déjà envoyé des photos à mes copines !
– Zack, le menace Ely en essayant d’intervenir.
Ben est beaucoup trop énervé pour réagir à la voix de sa sœur.
– Quoi, Ben ? le raille Zack. Il t’a fallu combien de temps pour prendre cette photo, au juste ? À moins que ce ne soit autre chose que ton torse que tu voulais photographier.
Il s’esclaffe de plus belle alors que je monte l’escalier. Je sens déjà venir la catastrophe. Ely demande à Janice de prendre Gabie avec elle dans sa chambre et de l’occuper un maximum. Les deux sœurs ne comprennent pas pourquoi leurs frères se disputent aussi violemment. Elles avancent dans le couloir, le regard affolé.
– Ça suffit, Zack, s’énerve Ely à son tour. Peu importe ce que Ben faisait dans sa chambre, ça ne te regarde pas.
– Sainte Ely, le retour, balance le plus jeune. Ton frère adoré envoyait des nudes à des mecs, si tu veux tout savoir. Tu vois, je ne suis pas le seul dégénéré de cette famille.
Je retiens Ben, qui s’apprête à bondir sur son frère. Ely expédie Zack dans sa chambre en le poussant violemment. On entend Zack s’énerver et taper contre sa porte. Ben baisse les yeux, me repousse et part dans la sienne sans dire un mot.
J’ai assisté de nombreuses fois à des scènes de ce genre. Je suis habitué à gérer les disputes et les conflits dans les foyers. Mais, quand je me tourne vers Ely, elle semble totalement désemparée.
– C’était quoi, ça ? murmure-t-elle.
– L’adolescence, expliqué-je simplement. Tu veux que j’aille parler à Ben ?
– Non, me dit-elle avec un petit sourire. Je n’ai pas la force d’affronter la connerie de Zack, donc je vais voir Ben et tu vas voir cette tête brûlée. Si j’entends encore ce genre de propos dans cette maison, je vais péter un câble.
J’acquiesce avant de l’attirer contre moi pour calmer ses tremblements. Elle n’a même pas conscience de son état. Les battements de son cœur se répercutent sur le mien. La cadence finit par ralentir et je la libère avec un petit sourire.
– Il devra présenter ses excuses à Ben, ajoute-t-elle.
Il paraît évident que Zack a dépassé les bornes cette fois-ci. J’entre dans sa chambre après avoir frappé une fois. L’adolescent est sur son lit. Il jette en l’air son portable, qu’il s’amuse à récupérer au fur et à mesure.
– Je ne t’ai pas dit d’entrer, me lance-t-il sans me regarder.
– Tu ne t’es pas gêné pour aller dans la chambre de Ben.
Zack attrape son téléphone et s’assied sur son lit. Je prends ça pour une invitation, alors je m’installe au bord du matelas sans le quitter du regard. Je vois bien qu’il n’est pas aussi méchant qu’il le prétend. Il ne voulait sans doute pas causer du tort à son frère, mais il ne sait pas réagir autrement que par l’attaque.
– Je voulais juste lui emprunter son casque, marmonne Zack.
– L’insulter n’est peut-être pas la meilleure façon de faire, expliqué-je en attrapant son téléphone pour qu’il se concentre sur moi.
Zack passe une main dans ses cheveux et joue avec ses doigts.
– Ce que tu as vu dans la chambre de Ben aurait dû rester secret, entre vous, comme des frères. Peu importe à qui ces photos étaient destinées, ça ne te donne pas le droit de le hurler dans la maison.
– Je sais, murmure-t-il.
– Est-ce que ta réaction aurait été différente si Ben envoyait des nudes à des filles, et non à des garçons ?
Il prend le temps de réfléchir. Maintenant que la pression est redescendue, je vois à quel point il regrette ses paroles. Ben est un exemple pour Zack. Il ne voulait pas le blesser, mais c’est ce qu’il a fait malgré lui.
– Non. C’est juste que Ben est toujours parfait. Il ne fait aucun faux pas. Les conneries, c’est mon domaine.
– Mettre en avant les faiblesses des autres pour cacher les tiennes, c’est idiot, Zack. Vous êtes différents, vous ne réagissez pas de la même manière. Ben est plus discret, plus réservé. Peut-être qu’il ne voulait pas qu’on sache qu’il envoyait des photos à un ami.
– C’est bête d’avoir honte. Tous les adolescents font ça.
Zack hausse les épaules comme s’il ne comprenait pas pourquoi Ben aurait honte de le faire.
– Peut-être qu’il ne voulait pas qu’on sache qu’il aime les garçons, supposé-je. Vu la surprise sur le visage de ta sœur, personne n’est au courant.
– Mais, moi, je le suis.
– Parce qu’il te fait assez confiance. Et toi, tu l’insultes. Aimer les hommes fait de lui un dégénéré ?
Ses yeux s’agrandissent de stupeur. Il n’avait pas pris conscience de ses mots.
– Non, se rattrape le brun, je ne voulais pas dire ça comme ça ! Je parlais d’envoyer des nudes. Merde ! Je ne suis pas un putain d’homophobe. Je voulais juste le déstabiliser. Il est tellement sûr de lui, tout le temps. Ely est toujours fier de lui. Je voulais… je ne sais pas, moi ! râle Zack en agrippant ses cheveux. Je voulais juste qu’elle comprenne que même lui n’est pas parfait.
C’est une façon tordue de détourner l’attention d’Ely, pour qu’elle voie que Zack n’est pas le vilain petit canard de l’histoire, mais tout a été interprété de travers.
– Ben m’a avoué aimer les garçons quand il était encore au collège, me dit l’adolescent. Jamais je ne me serais permis de faire une remarque dessus. J’ai vraiment merdé.
– Ça, tu peux le dire.
Je décide de le laisser réfléchir à notre discussion et sors de la chambre. Je croise le regard de Janice, qui est cachée derrière sa porte entrouverte, Gabie dans les jambes. Je m’approche et elles ouvrent le battant. Les yeux humides, elles jettent des coups d’œil vers les chambres de Zack et de Ben.
– Tout va bien ? demandé-je.
– Ils sont calmés ? murmure Janice.
– Ça s’arrange, confirmé-je. Il arrive que des frères se disputent, c’est comme ça.
– Moi, j’aime pas, me dit Gabie en s’accrochant à mon cou.
Je la serre contre moi et l’embarque au rez-de-chaussée pour nous installer sur le canapé. Janice lance un film au hasard sur Netflix, une romance de Noël à base de militaire et d’île paradisiaque. Les filles sont totalement plongées dedans pendant que j’attends Ely.
Une heure plus tard, elle descend, le portable scotché à l’oreille. Elle part directement se réfugier dans la cuisine, alors je la suis. Cette fois-ci, elle n’est pas au téléphone avec Anissa. Son ton est plus sec, comme si elle n’était pas ravie de cet appel.
– Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ? s’énerve-t-elle. Je fais de mon mieux, je vous signale. S’il vous plaît, ne rendez pas cette situation plus difficile.
Ely se laisse tomber sur une chaise. Il est presque dix-neuf heures. Nous n’avons toujours pas préparé le repas, mais aucun monstre ne semble prêt à manger. J’ouvre une bouteille de vin blanc et sers un verre à Ely. Elle me remercie du regard. Je me décapsule une bière.
– Je ferai en sorte d’être là, marmonne Ely, les yeux larmoyants. Peut-être qu’une tempête de neige viendra sauver mon Noël.
Elle raccroche, pose brutalement son iPhone sur la table et avale une grande gorgée de vin.
– Est-ce que tu vas te décider à m’avouer ce qu’il se passe ?
Derrière son regard de biche, elle hésite. Elle n’a pas l’habitude de se confier – ça, je l’ai compris.
– Ça ne changera rien à ma situation.
Ely Teller, tête de mule renommée !
– Je peux t’aider à y voir plus clair, proposé-je.
– Tu m’embrouilles plus qu’autre chose, crois-moi, marmonne-t-elle derrière son verre.
Je suis incapable de retenir mon sourire.
– Arrête de sourire, idiot.
– Allez, dis-moi.
Au bout d’un moment, quand je pense qu’elle ne va rien lâcher, elle se redresse sur sa chaise.
– Le journal me propose un poste important à Los Angeles.
Cette information ne devrait pas me perturber. Or, force est de constater que ne plus croiser Ely chaque jour ne me plaît pas. Obligatoirement, je repense aux paroles de Zack et à la justesse de ses mots. L’adolescent a compris que sa sœur finirait par partir à un moment donné.
J’aimerais pouvoir la conseiller, lui dire que son choix doit être judicieux, mais ça serait hypocrite de ma part.
– Et tu hésites encore. Pourquoi ?
– Pourquoi devrais-je accepter tout de suite ? J’ai passé toute ma vie à New York. C’est dur d’imaginer construire autre chose ailleurs.
– Toute seule.
Ely plante son regard dans le mien pour chercher à comprendre où je veux en venir. Sans raison, je lui en veux d’avoir envisagé ce départ. Nous sommes le 14 décembre. Il nous reste dix jours avant le réveillon de Noël, et les activités de Ben et d’Ely n’ont pas encore eu lieu. Je pourrais lui dire tout ça, mais elle le sait déjà. Je cherche juste des excuses pour m’empêcher de lui énoncer clairement ce que je pense.
– J’ai eu un orgasme, plaisante-t-elle. Et tu te permets ce genre de commentaire ?
– Je ne fais que refléter ce qui t’angoisse.
– Être seule ne m’angoisse pas, Jace, répond-elle, sérieusement cette fois-ci. Même si j’étais entourée pendant mon enfance, j’étais seule. Peut-être que tu ne peux pas comprendre.
– Tu pars du principe que je ne comprends pas ce que tu vis.
– Travailler avec des enfants abandonnés ne veut pas dire que tu comprends leur douleur, rétorque Ely. Tu peux l’imaginer, tu peux ressentir de la peine, mais tu ne peux pas ressentir ce que nous éprouvons.
Ses accusations sont stupides, mais je n’ai pas envie de la contredire. Si elle pense mieux savoir que tout le monde, grand bien lui fasse ! Elle a cette façon de transformer une simple conversation en un règlement de comptes, mais, aujourd’hui, je n’ai pas envie de l’affronter.
– Encore une fois, tu juges sans savoir, lâché-je en jetant ma bière à la poubelle. Concernant ton travail, l’opportunité est intéressante. Ta décision est déjà prise, nous le savons tous les deux. Tu essaies juste de ne pas culpabiliser par rapport à tes frères et sœurs.
– Tu peux garder tes leçons de morale, marmonne-t-elle, le regard noir.
– Tu as raison. Je ne comprends rien, donc je ne devrais pas me mêler de tes affaires.
Le sarcasme dans ma voix lui fait lever un sourcil. Je ne devrais pas m’énerver pour si peu, mais je ne supporte pas l’idée de la voir partir si rapidement.
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