All I Want Is You
Chapitre 2
Ely
J’aide Janice à finir son exercice de mathématiques quand Stephan refait son apparition. Il ne décroche pas un sourire et continue à enguirlander Zack, qui ne l’écoute plus. Ce dernier monte à l’étage sans s’arrêter dans le salon, insistant bien sur les marches pour faire entendre qu’il n’est pas d’humeur.
Vraiment, rien n’a changé : Zack est toujours ce petit con attachant.
– Il s’est encore battu, me souffle Janice.
– Comment tu sais ça, toi ?
– J’ai entendu M. Perkins dire que ce n’était plus possible, que Zack devrait vraiment se calmer.
– M. Perkins ? demandé-je.
– Le directeur du collège.
Louise et Stephan parlent à voix basse. Ils font toujours ça en cas de crise dans la famille. Zack n’est pas le premier enfant turbulent de cette maison, et ça ne sera pas le dernier si Louise et Stephan continuent leur rôle de famille d’accueil. Ben me lance un regard et fait un signe de tête vers l’escalier.
OK, c’est à mon tour de jouer.
Je me rends à l’étage en souriant. J’ai dévalé ces marches plus d’une fois sur les fesses pour faire la course avec Nina et Ben. J’ai toujours gagné, même si j’en ressortais avec plusieurs ecchymoses. Les chambres ont été redistribuées quand je suis partie et Gabie est arrivée peu de temps après. Je repère facilement celle de Zack : un stop rouge est accroché sur la porte.
Interdit aux parents
Ça ne concerne pas les sœurs, c’est parfait.
Je frappe et attends une réponse. Voyant qu’elle ne vient pas, j’ouvre la porte sans hésiter. Je suis encore une membre de cette famille. En plus de ça, je suis l’aînée, donc je peux me permettre ce genre de chose.
Zack est sur son lit, son casque sur la tête. D’où je suis, j’entends la musique crier dans ses oreilles. Les murs sont blancs, cachés derrière des posters de différentes tailles.
Je m’assieds sur le lit et il ouvre brusquement les yeux en se tournant vers moi. Il me regarde de haut en bas, sans faire un geste.
– Toujours dans ta phase rock ? demandé-je gentiment.
– Ne fais pas semblant de t’intéresser à moi.
Ouch ! Ça fait mal !
– Tu sais que je m’intéresse toujours à toi. À vous.
– Tu es partie, pourtant.
– Zack…
Quand Zack est arrivé à la maison, il avait l’âge de Gabie et je l’ai tout de suite pris sous mon aile. Je ne l’ai jamais lâché. J’ai toujours été là pour lui, et ça me blesse, aujourd’hui, qu’il pense que je l’ai abandonné sans me retourner.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé au collège ? demandé-je en lui enlevant son casque.
Ses yeux bleus me fuient. Sa tignasse brune lui tombe un peu sur le visage. Il n’est plus un enfant et je ne m’en étais pas rendu compte avant aujourd’hui. Ça fait plus de six mois que je ne suis pas revenue et je m’en veux. Six mois, dans leur vie, ça veut dire beaucoup de changements, et je n’étais pas là pour eux. Alors que ma vie défilait à une vitesse folle, je n’ai pas pris le temps d’être là pour ma famille.
– Rien, grogne-t-il. Il m’a cherché, c’est tout.
– C’est tout ? Il t’a cherché, alors tu l’as frappé ?
– Qui a dit que je l’avais frappé ? demande Zack, étonné.
– Peu importe. Je te demande ce qu’il s’est passé et tu me mens. Je ne savais pas qu’on se mentait dans cette famille, Zack.
J’ai pris le ton le plus sérieux que j’avais en réserve, et ça fonctionne. Il baisse les yeux, joue avec sa couverture et marmonne des mots incompréhensibles.
– Je ne comprends pas. Désolée, je ne parle pas encore cette langue.
– Il s’en est pris à une fille, murmure-t-il. Je l’ai défendue, c’est tout.
– C’est tout ?
Je suis incapable de lui faire la leçon. Il a déjà été puni, donc je ne devrais pas en rajouter une couche. S’il a défendu une camarade, comme il le prétend, je ne peux pas m’empêcher d’être un peu fière de son comportement, même si la violence n’est pas la bonne méthode.
– C’est tout.
– Arrête de dire « c’est tout ».
– C’est toi qui as demandé si c’était tout. Alors, oui, c’est tout.
– OK. C’est tout.
– Tu ne me demandes rien de plus ? s’étonne-t-il.
– Tu viens de me dire que c’était tout.
– T’es soûlante, Ely, soupire-t-il.
– Tes mots ! On ne parle pas comme ça à sa sœur.
Je me lève et lui embrasse le front alors qu’il secoue la tête. Je lui rends son casque, mais il ne le remet pas tout de suite. Je me dirige vers la porte et m’apprête à la refermer derrière moi quand il marmonne quelque chose. Cette fois, j’ai parfaitement entendu.
– Tu n’es pas ma vraie sœur.
Un sourire crispé m’échappe. Je lui lance un coup d’œil, mais il est déjà concentré sur son téléphone. Je ferme la porte et m’y adosse, le souffle court et les yeux clos. Une boule se loge dans ma gorge et je ne peux rien faire d’autre que me mordre la lèvre pour chasser les larmes qui menacent de couler. Peut-être que nous ne sommes pas du même sang, mais mon amour pour eux est aussi vrai que dans n’importe quelle fratrie, si ce n’est plus.
***
Le dîner est préparé par Janice, qui est persuadée qu’elle peut reproduire la recette des lasagnes maison de Louise. Nous attendons tous, dans le salon, quand elle nous indique que nous pouvons passer à table. Je prends place à côté de Ben, qui me raconte qu’il ne devrait pas tarder à recevoir les réponses des universités où il a postulé. Je suis si fière de lui que je me retiens de pleurer. Il prend son envol plus tôt que moi, et il a raison.
– Gabie, va chercher Zack, s’il te plaît.
– Oui, pap’s ! crie la petite en courant.
– Arrête de courir, souffle Janice en arrivant avec le plat brûlant.
– Oui, Janice ! crie-t-elle encore.
– Et arrête de crier, lui dit Louise en riant.
– Oui, mam’s !
Nous explosons de rire avant d’attendre avec appréhension la réponse de Zack. Il n’est pas redescendu de la journée. Seule Gabie a le pouvoir de le dérider quand il est comme ça. Finalement, j’entends ses pas lourds dans l’escalier, suivis du rire cristallin de ma petite sœur. Il la porte sur ses épaules. Elle lui tire les cheveux en lui ordonnant de la déposer à sa place.
– Zack est le cheval. Moi, je suis la princesse, explique-t-elle en s’asseyant.
– Je suis un bel étalon, réplique Zack.
– Un poney, se moque Janice.
– Et toi, tu es quoi, alors ? s’énerve le brun.
– Une licorne, intervient Gabie en criant, encore.
Louise éclate de rire alors que Stephan souffle et demande à tout le monde de se calmer. Le repas se passe tranquillement, entre les rires de mes frères et sœurs et la douceur de nos parents. J’ai l’impression d’avoir loupé beaucoup d’épisodes, mais rien ne me semble différent.
– Nous voulions vous parler, commence Louise.
– Ça, ce n’est pas bon, marmonne Zack.
– Vous êtes tous en vacances dans quelques jours. D’habitude, nous restons avec vous, explique Stephan. Mais, cette année, nous avons besoin de nous retrouver en tant que couple. Il est nécessaire que nous prenions du temps pour nous.
– Tout va bien ?
J’angoisse, car, maintenant que je les regarde mieux, je remarque qu’ils ont l’air épuisés. Leur charge de travail est impressionnante. Ils ne prennent jamais de vacances ni de jours de repos pour eux seuls. Ils sont constamment entourés de mes frères et sœurs, et ce, depuis des années.
– On vous gêne ? s’étrangle Zack.
– Non ! s’exclame Louise. On veut juste un peu de temps pour nous, pour souffler. C’est difficile, pour un couple, de ne pas s’accorder de temps. On ne veut pas se séparer, mais nous ne sommes plus en phase depuis un moment.
– Vous séparer ? murmure Janice, les larmes aux yeux.
– Ce n’est pas ce que nous voulons, pas du tout. Nous nous aimons, nous vous aimons. Nous sommes une famille. Nous voulons juste nous assurer d’être toujours un couple solide, sur lequel vous pouvez vous reposer.
Un silence suit cette déclaration. J’entends Janice renifler. Gabie ne comprend pas ce qu’il se passe. Zack fronce les sourcils et Ben tapote la table de ses doigts. Je pense être la seule ici qui saisit réellement ce que Louise et Stephan ressentent.
– Écoutez, déclaré-je. Personne ne veut que cette famille explose, alors il faut accorder du temps à Louise et Stephan, tout le temps qu’il leur faudra pour retrouver cette flamme qui nous unit.
– Nous partons pour trois semaines. Nous serons là le 24 décembre.
– OK, soupire Ben en décoiffant Janice pour la faire sourire. Je gère la maison ?
– Ce n’est pas aussi simple, explique Louise. Nous avons l’accord de l’assistante sociale pour vous laisser trois semaines, mais sous la garde d’Ely, si elle accepte, et d’un éducateur, qui viendra vivre ici avec vous.
Trois semaines ? Je fais un rapide calcul dans ma tête. Ça inclut Noël, ça, non ?
– Un éducateur ? Lequel ? interroge Zack.
Je reste silencieuse. Je me sens un peu piégée, mais je ne peux pas refuser. J’ai déjà été absente pendant plusieurs mois, préférant vivre mon idylle avec Greg. Je ne peux pas les abandonner maintenant, alors que Stephan et Louise ont besoin de moi.
– C’est OK pour moi. Je vais appeler le journal et leur demander de prolonger mes vacances.
– Et donc, cet éducateur, il sort d’où ? demande Ben.
– Nous l’avons déjà rencontré. C’est un garçon très bien qui saura vous épauler en cas de besoin. Et Ely reste avec vous, insiste Louise avec un regard pour moi.
Oui, mam’s, j’ai bien compris le message !
– On le connaît, nous ? demande Janice.
– Non, il ne me semble pas, hésite Stephan. Peut-être que vous l’avez déjà vu au centre de jeunesse, qui sait.
J’aurais aimé les avoir pour moi toute seule. Inclure quelqu’un dans leur quotidien sera difficile, surtout s’ils ne connaissent pas l’éducateur en question. Peut-être qu’il est préférable de ne pas l’inclure du tout, mais l’assistante sociale, Mme Farbes, insiste toujours sur le fait qu’il faut être deux pour s’occuper d’enfants. Je ne peux pas lui dire comment faire son métier. La seule expérience que j’ai avec des enfants se trouve autour de cette table. Je pense m’être bien débrouillée avec Ben, Zack et Janice. Gabie est encore petite mais, heureusement, ce n’est plus un bébé.
– Nous partons à la fin de la semaine, reprend Stephan.
– Et on va faire quoi pendant ces vacances ? grogne Zack. Ça va être horrible.
– Merci, Zack ! Ça me touche, ironisé-je.
– Je suis sûre qu’Ely va réussir à vous occuper. Et puis, trois semaines, ça va passer vite avec la préparation de Noël, nous rassure Louise.
– On va tout préparer avec Ely ? s’exclame Janice, heureuse.
– Évidemment.
Je souris, mal à l’aise. Je n’ai jamais été très fan de Noël. Être abandonnée à l’âge de 5 ans, devant un hôpital, le 24 décembre, laisse des traces, apparemment. Alors que la plupart des enfants s’extasiaient devant les lumières, la neige et les sapins de Noël, moi, je broyais du noir, car mes parents m’avaient abandonnée sans laisser la moindre explication à qui que ce soit. J’ai été baladée entre différents centres et familles d’accueil, avant d’atterrir chez Louise et Stephan à l’âge de 10 ans.
Quand je vois le sourire de Gabie, aussi grand que les bras de Ben, je ne peux pas refuser de vivre ça avec eux une nouvelle fois. Je ne participe jamais à l’installation des décorations et du sapin, mais je me sens obligée de le faire pour leur unique plaisir. Janice imagine déjà le salon envahi de couleurs et de lumières. J’ai une furieuse envie de vomir en pensant à tout ce qui m’attend.
Je laisse tomber ma tête dans mes bras en maudissant mes parents adoptifs.
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