All I Want Is You
Chapitre 3
Ely
– Je sais que c’est soudain, mais je n’ai pas le choix. Ils n’ont que moi.
– Écoutez, Ely, votre chronique est de plus en plus demandée. Vous ne pouvez pas vous arrêter en si bon chemin.
– Je ne m’arrête pas, je prends des vacances. Vous savez, comme les gens normaux.
Je referme mon manteau. Le vent est glacial et mon bonnet est prêt à s’envoler. Ma cheffe ne comprend pas ma situation. Pourtant, je ne lui en veux pas. Je n’ai pas d’enfants, plus de compagnon, donc je suis la salariée idéale pour un journal aussi réputé que le New York Times. Ma chronique « Love&Ely » prend de plus en plus d’ampleur et ça me réjouit, mais j’ai d’autres priorités pour le moment.
– Anissa peut très bien gérer le courrier et l’article papier, et je vous promets que je m’occupe des mails et de l’article sur le blog. Personne ne verra la différence.
Elle soupire. Être rédactrice en chef ne doit pas être facile tous les jours. Hawkings doit gérer les états d’âme de ses salariés et elle n’est pas très patiente.
– Très bien, marmonne-t-elle. Envoyez les directives à votre assistante, qu’elle reproduise mot pour mot vos chroniques. Je ne veux pas voir que ce n’est pas vous, c’est bien compris ?
– Compris. Je vous laisse, je dois récupérer ma petite sœur à l’école.
Je raccroche poliment et me dirige vers les portes de l’école, qui s’ouvrent. Des dizaines de parents sont déjà regroupés devant l’entrée : il est difficile d’apercevoir quoi que ce soit. J’entends Gabie, mais je ne la vois pas. Quand je perçois ses pleurs, je m’énerve. Je pousse sans ménagement les quelques parents qui n’ont pas la politesse de s’écarter.
– Mais poussez-vous ! Ce ne sont pas les soldes, ce sont juste vos gamins ! m’exclamé-je.
On me regarde mal et certains me répondent, mais je n’y fais pas attention. Tout ce que j’entends, c’est Gabie en train de pleurer. Finalement, sa tête rousse apparaît. Des larmes coulent sur ses joues. Dès qu’elle me voit, elle tend les bras vers moi.
Je pousse une autre personne pour atterrir devant une armoire humaine. Je fronce les sourcils, pas certaine d’apprécier le fait de trouver Gabie avec un inconnu. L’une de ses mains se trouve sur la tête d’un petit garçon, qui me regarde comme si j’allais le manger. Il a l’air vraiment effrayé. Je lui souris un peu maladroitement. L’enfant s’accroche à la jambe de l’inconnu en cachant ses joues rondes dans son jean.
Cet homme est gigantesque. Je ne suis pas petite pour une femme, mais il me dépasse de quinze centimètres au moins. Ses yeux noirs me scrutent alors qu’il tient ma petite sœur dans les bras. Mon regard remonte progressivement et, prise sur le fait, je détourne les yeux pour chercher ceux de Gabie en essayant d’ignorer la présence imposante. C’est un bel homme, aux pommettes hautes et avec une fossette sur la joue gauche. Le bonnet sur sa tête laisse échapper quelques mèches de cheveux brunes, qui frôlent ses cils. Son visage s’adoucit tout de suite quand il pose les yeux sur Gabie.
– C’est elle ?
Sa voix me percute comme si j’avais avalé de la lave. J’ai chaud. Tous ces corps autour de moi me donnent le tournis. C’est incroyable, cette manie qu’ont les parents de vouloir à tout prix récupérer leur enfant comme s’il allait disparaître d’une minute à l’autre !
– Ely, couine Gabie.
Je la prends contre moi et ses bras s’enroulent autour de mon cou, où elle plonge son visage. Je sens ses petites joues mouillées. Je lui embrasse le front, puis je remercie vaguement l’inconnu et pars dans la direction opposée, loin de la foule. Je respire de nouveau et pose Gabie au sol en me rendant compte qu’elle ne pleure plus. Son collant épais est sale, mais pas troué. Il lui manque un gant et ses cheveux roux retombent devant ses yeux.
– Hé, ma jolie ! murmuré-je en dégageant son visage. Ça va mieux ?
– Oui. Ils sont fous, les gens.
– Je suis d’accord, dis-je en riant. Tu es prête à rentrer ?
– J’ai froid.
– OK, va pour un chocolat chaud !
Son visage rayonne. J’attrape sa main nue pour la réchauffer un minimum avec la mienne. Nous nous dirigeons vers un Starbucks et y entrons pour y être au chaud. Je commande deux chocolats et je trouve une petite banquette où nous installer. Je défais le manteau de Gabie, récupère le gant solitaire et enlève son bonnet. Ses yeux verts me fixent avec amusement. Je lui embrasse le nez.
– J’aime bien quand tu es là, me dit-elle.
– Moi aussi, j’aime bien.
— Jace !
Gabie crie une nouvelle fois en direction de la porte d’entrée. Je me tourne et rencontre le regard ténébreux de l’homme qui était devant l’école. Ma petite sœur court vers lui. Je n’ai pas le temps de la rattraper. La table vacille. Je regarde le chocolat faire des allers-retours dans la tasse. Le liquide chaud se déverse sur ma jupe et mes collants. Je hurle si fort que même les passants, dans la rue, se tournent vers moi. Je sautille comme une idiote, essayant d’échapper aux gouttes brûlantes qui traversent mes vêtements.
Une serveuse arrive vers moi, le regard paniqué, mais elle ne fait rien de plus que me donner une serviette en papier, qui se désintègre dès que je frotte la tache sur ma jupe. J’ai envie de me déshabiller entièrement et de passer des dizaines de glaçons sur mes cuisses.
— Pardon, pardon, pardon, pardon.
Gabie est en boucle, alors je lui demande de se taire. Elle fait la moue, mais n’ajoute rien. L’inconnu s’approche de moi et me prend par les épaules. Son regard me cloue sur place. Je ne savais pas que des yeux pouvaient être si marron qu’ils en paraissent presque noirs. J’oublie quelques instants ma douleur.
– Je m’occupe de Gabie. Allez vous nettoyer dans les toilettes.
Sa voix. Son regard.
Je suis complètement sous le charme. Je me mets une gifle mentalement. Je ne dois pas me disperser. Je ne suis pas ici pour retrouver l’amour. Ma famille mérite mieux qu’un cœur d’artichaut.
Je m’écarte de lui – trop rapidement pour paraître polie.
– Je ne vous connais pas, clamé-je.
– Mais Gabie me connaît.
– Je le connais, c’est Jace, intervient ma sœur, le pouce dans la bouche.
– Elle me connaît, confirme le Jace en question en lui envoyant un clin d’œil.
– Vous vous liguez contre moi ? marmonné-je.
Une serveuse s’approche avec un pantalon de travail noir dans les mains.
– Ma responsable vous donne ce pantalon. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, nous sommes là.
– C’est très gentil, murmuré-je, perturbée.
Je me tourne vers ma sœur, de nouveau assise sur la banquette, puis vers Jace, l’homme dont je ne sais rien. Les poings sur les hanches, j’essaie d’ignorer la sensation de brûlure qui descend jusqu’à mes genoux.
– Qui vous êtes, exactement ?
L’inconnu passe une main sur ses lèvres, un peu amusé par mon ton.
– Un éducateur. Je connais Gabie, car c’est une amie de Paul, le petit garçon, là-bas.
Près de l’entrée, Paul me jette des regards inquiets. Décidément ! Je ne sais pas ce que j’ai fait à cet enfant dans une vie antérieure, mais il a l’air complètement traumatisé.
– Votre fils ? demandé-je.
Jace enlève son bonnet pour secouer ses cheveux. Je jurerais le voir faire au ralenti, comme dans les pubs pour du shampoing. C’est à la fois ridicule et fascinant. Je tousse, mal à l’aise.
– Non, répond-il finalement. Je suis éducateur pour les services sociaux. Je vais chercher Paul à l’école tous les lundis pour le ramener au foyer.
Mon cœur se serre quand je pense à ce petit garçon apeuré qui vit dans un foyer. Tous les établissements ne sont pas les mêmes. Certains sont plus accueillants que d’autres, mais la solitude et le sentiment d’être abandonné sont généralement présents, peu importe celui qui vous a recueilli.
Je lui fais un sourire, que j’espère être rassurant. Le visage de Paul s’éclaire légèrement.
– Je peux avoir une preuve ?
Mes vêtements mouillés deviennent de plus en plus désagréables à porter. Si je sors trempée, je suis bonne pour choper un rhume dans la minute qui suit. Jace sort son portefeuille avec un rictus aussi séduisant qu’agaçant. Il me tend une carte professionnelle.
– Prenez-la. Je reste ici avec les enfants.
Je l’attrape d’une main hésitante et me tourne vers Gabie, qui nous observe avec un grand sourire.
– Toi, tu ne bouges pas d’ici, c’est compris ?
– Compris !
Je me dépêche d’aller aux toilettes. J’enlève ma jupe, mes collants, et passe de l’eau froide sur ma peau rougie. Je mets le pantalon noir, qui me serre un peu les fesses et le haut des cuisses. Je me regarde dans le miroir : ce pantalon me fait un cul énorme ! J’enfile mes bottes et soupire en découvrant mon look totalement décalé. Si mes abonnés me voyaient, ils ne m’enverraient plus de courrier pour avoir des conseils sur l’amour et la confiance en soi.
Quand je ressors, je remercie la serveuse avec un sourire et me dirige vers ma petite sœur.
– Allons-y, Gabie.
Elle ne m’écoute pas, subjuguée par les paroles de Jace, qui lui raconte une histoire. Il est passionné. Il bouge les bras et fait des grimaces la plupart du temps. Je ne sais pas trop ce qu’il leur raconte, mais Gabie et Paul ont les yeux qui pétillent. Leurs rires envahissent toute la salle du Starbucks. Certains clients se retournent et les regardent en souriant.
Je n’ai pas envie de briser cet échange. Alors que Jace parle aux enfants, mon cœur se réchauffe d’affection. Je ne le connais pas, mais le voir prendre soin de ma sœur me donne envie de le prendre dans mes bras.
– Ely, écoute l’histoire de Jace et le dragon !
– Un dragon, hein ? plaisanté-je en arrivant près d’eux.
– Il a tué un dragon pour sauver une princesse qui était dans un château.
– Jace est Shrek, maintenant ?
Un sourire en coin apparaît sur les lèvres de Jace. J’y réponds. Mon cœur loupe un battement, mais j’essaie d’oublier cette sensation. Gabie me donne mon manteau. Je l’enfile et l’habille ensuite. Je me tourne vers Jace, qui me tend un gant.
– Elle l’a fait tomber devant l’école, m’explique-t-il.
– Merci.
Gabie enfile ses deux gants et sourit de toutes ses dents.
– Au revoir, Jace ! s’exclame-t-elle.
– À plus tard, jolie princesse.
Je la regarde embrasser Jace sur la joue. Puis elle part m’attendre près de la porte. Je lui lance un regard rassurant et me tourne vers l’inconnu. Il est plus proche de moi que je m’y attendais. Je loupe une marche invisible. Il me rattrape d’une main et me lance un petit sourire.
– À bientôt, Ely, murmure-t-il.
Je me gratte la gorge et incline la tête pour acquiescer comme une idiote, incapable de parler. Je fais un petit signe de la main à Paul, qui y répond timidement, et je rejoins Gabie le plus rapidement possible.
Les rues sont bondées. La neige n’a pas encore totalement fondu, alors je fais attention à ne pas glisser. Gabie me suit, sa petite main dans la mienne. Je hèle un taxi. J’installe ma sœur correctement et ordonne à mon corps de ne pas se retourner pour regarder Jace disparaître dans la foule new-yorkaise.
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