All I Want Is You
Chapitre 13
Jace
– Tu aimes les princesses, toi ? me demande Gabie.
– Ça dépend, dis-je en laçant mes chaussures.
– Je veux une robe de princesse, d’accord ? insiste la rouquine.
Elle s’agrippe à ma jambe pour que je lui réponde. Ses longs cheveux rouges bougent dans son dos. Elle lève ses grands yeux verts vers moi.
– Jace, couine-t-elle quand je commence à marcher en direction de la cuisine.
Je réussis à avancer, son petit corps autour de ma jambe. Elle éclate de rire quand j’essaie de courir. Je l’attrape sous les bras pour la hisser à ma hauteur. Ses cheveux sont en pagaille et elle souffle dessus pour me regarder. Je lui embrasse le front.
– Promis, princesse.
Je la repose par terre et elle hurle dans toute la maison qu’elle sera la plus belle des princesses. Zack lui ordonne de se taire, car il essaie de dormir. Janice tente de la calmer en lui proposant un puzzle. Ben range la table du petit déjeuner.
– Tu as nos numéros ? lui demandé-je en buvant le reste de mon café.
– Oui, me répond-il avec un sourire arrogant. J’ai déjà gardé les monstres.
– Défaut professionnel, m’excusé-je en lui donnant une petite tape derrière la tête.
Il éclate de rire et commence à me raconter le dernier match des Brooklyn Nets. Ely arrive dans la cuisine sans réellement nous voir. Son jean slim taille haute accentue la courbe de ses fesses et sa taille fine. L’une de ses épaules est dégagée par son pull blanc. Elle tient son téléphone entre son épaule et son oreille tout en enfilant des bottes à talons aiguilles vertigineux. Les cuissardes en daim rendent sa tenue affreusement sexy.
– Non, Ani ! tonne Ely en reprenant son téléphone dans la main. Je n’ai encore rien décidé, d’accord ? Ces vacances tournent au cauchemar, je ne peux pas tout gérer ! Le bureau ne devrait pas prendre de décision à ma place, c’est tout.
Ben me donne un coup de coude et m’interroge du regard. Je hausse les épaules tout en enfilant mon manteau. Ely est encore plus demandée par son travail en ce moment. Sa collègue l’appelle plusieurs fois par jour et la situation ne semble pas s’arranger. Comme à son habitude, Ely ne dit rien et essaie de tout gérer sans demander de l’aide.
Je l’observe poser son téléphone sur la table, mettre son manteau beige à capuche et reprendre son appel comme si elle n’avait pas manqué la moitié de la conversation.
– Mauvaise idée, balance-t-elle d’un coup. Tu sais quoi ? Concentrons-nous sur les mails et les lettres. OK, je passerai chez moi rapidement, alors. Nous devons être à cent pour cent pour nos lecteurs, donc…
Ely jette enfin un coup d’œil vers nous. Elle mange sa lèvre avant de se détourner.
– Nous réglerons ce petit problème quand je reviendrai, mais, en attendant, aucune décision sans moi. Et j’insiste bien là-dessus.
Elle ricane, plus légère.
– Non, je ne fais pas ma diva, mais je compte sur toi pour ralentir tout ça. Et s’il faut que tu deviennes vulgaire ou que tu leur montres tes seins, lâche-toi ! Rien ne doit se passer sans moi, OK, Ani ?
Elle secoue ses longs cheveux pour les sortir de son manteau et éclate de rire à la suite de la réponse de son assistante. Son visage rayonne et ses yeux de biche se plissent alors qu’elle continue de rire. C’est un son que je n’ai pas l’occasion d’entendre souvent. J’en profite pour enregistrer ses traits dans mon esprit. Sa bouche se pince, sûrement pour éviter de rire à nouveau, et ça me donne envie de l’embrasser encore une fois. J’ai la sensation de ne pas être rassasié.
Ely raccroche quelques secondes plus tard et se tourne vers moi, les mains sur les hanches.
– Tu es prêt ? me demande-t-elle en jetant un coup d’œil à mon bonnet.
– Et toi ?
Mon regard descend le long de son corps. Sa tenue n’est pas appropriée pour une journée shopping. On dirait qu’elle se rend à un shooting photo dans les rues enneigées.
– Quoi ? marmonne Ely d’un ton mordant.
– Rien.
– Si, je vois bien qu’un truc ne te convient pas, alors vas-y, balance.
Ben se tourne vers l’évier pour ricaner.
– Nous devons piétiner dans tout New York pour trouver nos tenues de ce soir.
– Je sais, et alors ? s’impatiente-t-elle en tournant sur elle-même.
Même si la vue est très agréable, je confirme que ce ne sont pas du tout les chaussures qu’il faut pour se balader dans New York.
– Tu n’as jamais fait New York à pied ?
– Bien sûr que si.
Elle ment. Je le vois tout de suite à ses joues qui rougissent.
– Enfin, la plupart du temps, je prends un taxi, qui m’emmène dans le centre-ville, et un autre pour me ramener chez moi. Techniquement, je n’ai jamais marché plus de cent mètres dans New York, mais je ne vois pas en quoi ma tenue est un problème.
– Sérieusement, tu ne vois pas ? me moqué-je.
Ely fronce les sourcils. Elle inspecte sa tenue une dernière fois et croise les bras. Têtue, elle attend que je m’explique.
– Très bien, comme tu veux. On peut y aller, clamé-je en sortant de la cuisine.
Si elle veut avoir mal aux pieds à la fin de la soirée, c’est son problème. Sans gêne, elle passe devant moi après avoir embrassé Gabie et Janice. Depuis la porte d’entrée grande ouverte, je l’observe descendre les marches prudemment. Il est encore tôt et les trottoirs ne sont pas déneigés. Son talon droit glisse sur le côté et son corps vrille vers le muret en béton rouge, où elle se retient de justesse. Elle repousse ses cheveux avec la main et se tourne vers moi, le regard noir.
– Pas de commentaires, grogne-t-elle en remontant les marches. Je vais changer de chaussures.
Cinq minutes plus tard, elle revient avec des Timberland molletonnées en fausse fourrure blanche. Ça ne change rien à ce qu’elle dégage. Peu importe les chaussures qu’elle porte, Ely possède un charme naturel qui attire tout de suite le regard.
Sans un mot, nous prenons la direction du centre-ville. La météo s’est enfin calmée. Les rues sont recouvertes de neige, mais le ciel s’est éclairci et laisse entrevoir les premiers rayons du soleil de décembre.
Ely ne voulait pas embarquer tout le monde pour cette séance shopping afin de nous trouver des tenues appropriées pour le ballet. Elle leur laisse un jour de repos avant le spectacle de danse. Janice est dans tous ses états. Elle n’a pas réussi à dormir correctement, trop excitée par la perspective de réaliser l’un de ses rêves.
– Où veux-tu aller ? demandé-je à Ely en empruntant un escalier pour prendre le métro.
– La 5 e Avenue me semble une bonne idée.
Comme chaque année, à cette période, les métros sont blindés. Il est difficile de ne pas se marcher dessus pour accéder au quai. J’attrape la main d’Ely afin de ne pas la perdre, mais je ne peux empêcher mon cœur de louper un battement quand nos paumes se rencontrent. Je me concentre sur ce qui nous entoure pour éviter à mon esprit de divaguer. Faire une tête de plus que tout le monde à New York a ses avantages, surtout pour regarder par-dessus la foule.
Un métro arrive justement à l’arrêt et nous nous précipitons à l’intérieur. Je tire Ely vers moi. Sa capuche tombe et elle hoquette de surprise quand je la plaque contre une vitre pour lui éviter d’être bousculée par les autres voyageurs.
– Tu crois que c’est le moment ? me demande-t-elle, arrogante.
– J’essaie simplement de t’épargner les aisselles de ces gens.
– Trop d’amabilité en toi, marmonne-t-elle en se redressant un peu.
Un sourire s’incruste sur mes lèvres. Depuis ce matin, elle boude dans son coin. Je ne l’ai croisée qu’au petit déjeuner. Notre petit flirt d’hier soir est encore dans mon esprit. Je ne sais pas comment elle a interprété mon geste, mais il est clair qu’elle n’est pas disposée à en parler. Ely n’est pas décidée à se laisser aller. Elle veut garder le contrôle total sur sa vie et sur ses objectifs.
Je ne remets pas en question sa détermination à réussir professionnellement, mais j’aimerais qu’elle avoue ce qu’elle ressent pour moi. Cette attirance n’est pas une invention de ma part. Je la vois actuellement dans son regard. Même si elle se croit discrète, elle ne peut pas s’empêcher de me zieuter et de retenir sa respiration.
– Tu es très grand, souffle-t-elle.
Je lui cache totalement la vue. Nous sommes dans un coin du wagon, et même si tout le monde est serré, je veille à ne pas l’écraser contre mon corps. Sans ses talons, elle paraît minuscule entre mes bras. Je me penche vers elle. Elle lève son visage vers moi et tend ses lèvres sans même s’en rendre compte.
– Tu veux que je t’embrasse ? chuchoté-je.
– Nous sommes dans le métro.
Sa voix est hésitante, mais elle ne lâche pas ma bouche du regard.
– Et ? ricané-je.
– Ce n’est pas l’endroit pour faire ça.
– Faire quoi, Ely ?
Elle croise les jambes et ses joues se teintent encore une fois de rouge, mais ce n’est pas de la gêne. Son corps se réchauffe contre le mien. Lors d’un nouvel arrêt, où de nouveaux voyageurs montent, je me colle encore plus à elle. Elle glisse ses bras sous mon manteau ouvert. Il fait une chaleur monstrueuse, mais je n’ai pas envie de bouger.
– Flirter, finit-elle par dire.
– Tu n’as pas répondu à ma question.
Je déplace ma main pour caresser sa mâchoire, puis la pulpe de ses lèvres avec mon pouce. Nos souffles se mélangent dans un rythme irrégulier. Je pourrais franchir les derniers centimètres, mais je veux lui laisser le choix.
– Ely, murmuré-je.
– Tu ne m’aides pas à avoir les idées claires, avoue-t-elle.
Sa voix est à peine audible.
– Je ne comprends pas ce que tu veux, ajoute-t-elle dans un chuchotement. Dans quelques jours, nos chemins se sépareront, et il est clair que nos vies sont assez chargées comme ça. On ne va pas se rajouter une relation.
– Tu parles pour moi, là.
– Peut-être, mais j’éclaircis la situation.
Je fais glisser mes doigts sur sa joue. Son visage s’appuie instinctivement dessus, comme si elle recherchait ma chaleur.
– Tu es tellement réceptive à mon toucher, soufflé-je contre sa bouche.
Elle me fait taire en posant ses lèvres sur les miennes. Son goût fruité me donne envie de déchirer ses vêtements. Elle se redresse pour approfondir notre baiser. J’attrape ses cheveux à la racine et la rapproche de moi. J’avale l’un de ses gémissements, mais une secousse du métro nous oblige à nous séparer.
Ses yeux de biche brillent de luxure. Elle caresse ses lèvres en silence. Je lève la tête pour regarder où nous sommes.
– Nous descendons, lui dis-je en reprenant sa main.
– Cette histoire va mal finir, marmonne-t-elle pour elle-même.
Nous sommes désormais à l’extérieur et le soleil réchauffe un peu nos visages. Les magasins viennent seulement d’ouvrir, et pourtant une foule s’égaille déjà dans les rues : les travailleurs, les touristes et les habitants. Nous nous mélangeons tous pour créer une grande fourmilière. La neige nous éblouit, mais les ouvriers de la ville s’empressent de dégager les trottoirs et les routes.
– J’espère trouver facilement, me dit Ely.
– Ma compagnie ne te plaît pas ?
Ely évite mon regard et entre dans une boutique. Nous sommes sur la 5 e Avenue : les boutiques de luxe sont plus importantes que les magasins bon marché, et Ely ne semble pas se rendre compte que nous sommes dans une enseigne réputée.
– Madame, monsieur, soyez les bienvenus.
La conseillère de vente nous accueille avec un grand sourire, aussi hypocrite que celui qu’Ely lui retourne. Je les laisse pour me diriger vers le rayon homme, où une autre conseillère vient vers moi. Tout en avançant, elle se déhanche en replaçant son badge au creux de son décolleté. J’ai l’habitude de ce genre d’endroit. Je ne lui plais pas vraiment : je suis juste un client potentiel qu’elle veut garder sous la main.
– Monsieur, besoin d’aide ? me demande-t-elle en clignant des yeux. Une occasion particulière à célébrer ?
– Je participe à une représentation importante ce soir et il me faudrait un costume assez simple.
Les tailles pour costumes ne sont pas identiques à celles des tee-shirts ou des jeans, donc je me fie totalement à elle.
– Si vous voulez bien me suivre, me dit la vendeuse avec une œillade vers Ely, qui parle avec sa collègue.
Je n’ai pas d’autre choix que de la suivre pour voir ce qu’elle va me proposer. Je sélectionne deux costumes rapidement avant de chercher Ely du regard. Je m’arrête derrière elle pendant qu’elle observe différentes robes de soirée sur un portant. Je glisse une main sur sa nuque et me délecte des frissons que je ressens sur sa peau.
– C’est moi où il fait très chaud ici ? me dit-elle en ouvrant son manteau.
Je pouffe en effleurant son cou avec mes lèvres sans pour autant l’embrasser. Je me recule et la vois soupirer, les mains crispées sur le cintre d’une robe à paillettes.
– Tu vas l’essayer ? lui demandé-je.
– Je vais en choisir quelques-unes et voir ce que ça donne.
Quand Ely a fini de sélectionner les robes qui lui plaisent le plus, j’appelle l’une des conseillères pour lui demander où sont les cabines d’essayage.
Nous sommes conduits dans un salon privé, où Ely accepte de s’asseoir en regardant autour d’elle. C’est un petit espace où deux fauteuils font face aux cabines d’essayage. Sur une table basse, on trouve de quoi grignoter.
Quand nous nous retrouvons seuls, Ely se tourne vers moi alors que je me sers dans un bol de fruits frais.
– Qu’est-ce que tu fais ? s’étonne-t-elle.
– S’ils sont là, c’est pour être mangés.
– Tu n’es pas chez toi, siffle-t-elle en me tapant la main.
Le grain de raisin tombe sur la moquette blanche et roule jusqu’aux cabines. Ely pouffe de rire pendant que je prends un autre raisin. Son rire s’étouffe quand je lui lance le fruit dans la bouche. Elle s’arrête brusquement et tousse de plus en plus fort pour finir par l’avaler.
– Tu es malade ! s’énerve-t-elle. C’est ça, ton but dans la vie ? Me tuer ?
– Tu dramatises. Tu n’avais simplement qu’à le croquer.
– C’est ce que tu dis aux femmes quand elles se retrouvent étouffées par ton pénis ?
J’éclate de rire et elle ne peut pas s’empêcher de laisser échapper un sourire amusé. Les conseillères débarquent avec les mains chargées de vêtements. Les deux vendeuses s’organisent pour présenter les tenues sur des portants. L’une d’elles part chercher des chaussures. Ely se tourne vers moi.
– Si j’avais été toute seule, elles ne m’auraient jamais accueillie comme ça.
– C’est leur travail, affirmé-je.
– Si tu veux mon avis, elles veulent surtout travailler sur ton corps, grogne-t-elle.
– Tu es jalouse ? demandé-je en souriant.
– Je n’ai aucune raison de l’être. Tu ne regardes que moi depuis que nous sommes arrivés.
Elle veut plaisanter, mais nous savons tous les deux qu’elle dit la vérité. Ces deux femmes sont jolies, bien qu’un peu insistantes, mais mon regard cherche constamment celui d’Ely. Une alchimie s’est créée entre nous au fil des journées. Nous sommes à dix jours du réveillon de Noël. L’ambiance à la maison est de plus en plus euphorique, même si l’humeur d’Ely décline furieusement. J’aimerais être assez proche d’elle pour qu’elle me confie ses problèmes, mais nous nous connaissons depuis peu, et je n’ai pas la prétention de dire que j’ai entièrement sa confiance.
Les deux vendeuses commencent à nous présenter les tenues sélectionnées.
– Je vous laisse passer en cabine, dit l’une d’elles à Ely.
Elle me jette un regard un peu embarrassé avant de se lever et de poser son manteau sur le siège pour aller derrière le rideau. J’attends cinq minutes. Elle ressort habillée d’une longue robe bleue qui met son teint en valeur.
– Tu es très belle, soufflé-je.
Le mot est faible. La forme de la robe accentue ses formes et l’ouverture sur la cuisse laisse apparaître sa peau laiteuse. Je me redresse sur mon siège, les mains moites contre mon pantalon et la gorge sèche. Ely fait bouger le tissu, se retourne et se regarde dans le miroir, les mains sur les hanches.
– Merci, répond-elle en croisant mon regard dans le reflet.
Mes yeux ne se détachent pas de sa silhouette. Impossible pour moi de détourner le regard tellement je la trouve belle.
– Je trouve la couleur un peu fade, dit-elle finalement en refermant le rideau. J’en essaie une autre.
Ely trouve toujours quelque chose à dire sur les robes qu’elle essaie : trop coincée, trop décontractée pour un ballet, trop colorée ou trop vulgaire. Finalement, nous ressortons du magasin les mains vides, puisque je n’ai pas pris la peine d’essayer les costumes.
Dans la rue, c’est l’effervescence. Les trottoirs sont bondés. Ely se retrouve poussée contre un père Noël itinérant. Elle le regarde d’un œil mauvais avant de s’écarter brusquement.
– Joyeux Noël, les jeunes !
Elle lance un faux sourire au père Noël et lui répond d’une voix trop niaise pour être sincère. Il continue sa route en faisant tinter sa cloche. J’observe les traits d’Ely, qui se détendent quand il quitte son champ de vision. Elle se tourne vers moi.
– Où va-t-on maintenant ?
– Est-ce que tu crois sérieusement que nous allons trouver notre bonheur ici ?
Elle prend le temps de regarder autour d’elle. C’est une femme élégante et simple : elle n’a pas besoin de vêtements chers pour se mettre en valeur.
– Macy’s, confirme-t-elle.
– Nous sommes d’accord !
– Pour une fois, marmonne-t-elle.
Le trajet en métro est plus rapide que le précédent. Macy’s est un bâtiment immense qui regroupe toutes les plus grosses enseignes de New York. Les décorations de Noël ont envahi chaque vitre et chaque escalier pour plonger les visiteurs dans une ambiance festive.
La chaleur du centre commercial me percute dès que nous y entrons. Ely enlève son écharpe épaisse. Nous commençons à arpenter les premiers étages à la recherche de tenues pour moi. Ely m’embarque dans un magasin où tout un rayon est spécialisé dans les costumes. Un vendeur vient nous aider à nous décider et je passe en cabine sans comprendre ce qu’il arrive.
– Il faut bien que tu essaies, me dit Ely de l’autre côté du rideau.
– Tu ne veux pas me rejoindre ? demandé-je en sortant la tête.
– Très drôle, soupire-t-elle en levant les yeux au ciel.
Je me déshabille en silence pour enfiler la chemise et le pantalon, et sors de la cabine en mettant la veste bleu marine. Ely est sur son téléphone, les sourcils froncés. Elle tape furieusement sur son écran tactile en oubliant totalement ma présence.
Je me racle la gorge pour la faire réagir et elle lève les yeux vers moi. Son regard brûlant scanne chaque partie de mon corps. La tenue lui plaît. Je le vois à sa façon de me regarder dans le miroir. Je m’approche d’elle et souris quand je la vois déglutir difficilement.
– Qu’est-ce que tu en penses ? soufflé-je dans ses cheveux.
Ely prend le temps de remettre le col de la chemise correctement. Ses doigts caressent ma mâchoire, puis elle s’écarte aussi vite.
– C’est très bien, dit-elle simplement.
– C’est tout ? ricané-je. Allez, Ely ! Tu t’es montrée plus inspirée, tout à l’heure, dans l’autre magasin.
Elle lève son petit nez, attrape ma mâchoire et fait reculer ma tête sans ménagement. J’éclate de rire alors qu’elle tient encore mon visage dans sa main.
– Ça suffit ! Arrête de m’allumer, déclare-t-elle, perturbée. Ce qu’il s’est passé entre nous ne voulait absolument rien dire, et je ne suis pas du genre à m’amuser. Alors, enlève cette idée de ta tête.
J’aimerais dire que cette remarque ne me blesse pas, mais ce n’est pas le cas. Évidemment, je ne parle pas de sentiments, bien que je pense sincèrement lui plaire autant qu’elle me plaît. Force est de constater que je me suis lourdement trompé. J’ai peut-être pris trop mes aises avec elle, et voilà que cela se retourne contre moi.
L’ambiance entre nous s’est totalement refroidie, même si je ne laisse rien paraître. Ely ne parle plus depuis un certain temps. Nous nous dirigeons vers un café, deux heures après avoir déambulé dans les magasins pour trouver sa tenue. Finalement, j’ai pris le costume qui lui plaisait, mais Ely n’a pas réussi à trouver ce qu’il lui fallait.
Nous nous installons dans un petit coin, à l’écart des autres clients. Notre table surplombe les différents étages du centre commercial et Ely n’arrive pas à retenir l’angoisse qui traverse son visage.
Une serveuse habillée en lutin de Noël vient prendre notre commande tout en nous proposant le chocolat chaud spécial de cette semaine. Nous acquiesçons en silence, sans oser nous regarder. Je déteste cette sensation d’avoir perdu la complicité qui s’était installée entre nous.
– Est-ce que tu penses qu’elle a une prime pour porter ce genre d’uniforme ? me demande Ely en regardant la serveuse s’éloigner.
– C’est la période qui veut ça. On ne va pas leur reprocher de fêter Noël, si ?
Elle reste silencieuse, même si je vois bien qu’elle trouve tout ça ridicule.
Tout le café est décoré pour Noël. Même certains clients sont raccord avec le thème de la saison, avec leurs bonnets ou leurs pulls moches. Les serviettes ont aussi été changées pour l’occasion. Ely se fait un plaisir de déchirer la sienne en petits morceaux, les yeux dans le vide.
La serveuse dépose devant nous deux chocolats chauds gigantesques, avec guimauves, chantilly, coulis de caramel et miettes de M&M’s.
– Bon appétit ! s’exclame la jeune femme avant de partir vers d’autres clients.
– Je n’arriverai jamais à manger tout ça, marmonne Ely. Attends, ne touche pas !
Je suspends mon geste au-dessus de mon chocolat, puis repose la cuillère. Ely sort son téléphone, dispose les chocolats de façon stratégique et prend quelques photos avant de me rendre ma tasse avec un petit sourire gêné.
– Je ferai peut-être un article sur cet énorme chocolat chaud.
– Tu n’aimes pas Noël, je me trompe ? demandé-je doucement.
Ely esquive mon regard et observe la foule qui s’éparpille dans les différentes enseignes du centre commercial. Un air triste traverse son visage et je regrette tout de suite ma question. Il ne faut pas être débile pour comprendre qu’Ely n’est pas emballée par toute cette ambiance et les activités que nous proposons aux gamins à la maison. Elle fait un effort incroyable pour eux, je le vois tous les jours. Pourtant, à chaque fois qu’elle s’isole, ses prunelles se couvrent de tristesse.
– Mes parents biologiques m’ont abandonnée un soir de réveillon, quand j’avais 5 ans. J’ai été baladée de foyer en foyer, avant d’atterrir chez Stephan et Louise.
J’encaisse l’information. Je prends ce qu’elle accepte de me donner sans l’interrompre. Il est rare de la voir si vulnérable. C’est un aspect de sa personnalité que j’aime beaucoup. Il déclenche en moi une violente envie de la protéger de tout – elle, cette petite fille que la vie n’a pas aidée.
Ely prend une cuillère de chantilly, qu’elle laisse fondre dans sa bouche avant de relever les yeux vers moi.
– Comment ça, ils t’ont abandonnée ? demandé-je.
– Ils sont simplement partis de l’hôpital en me laissant sur le parking. Enfin, ma mère, car mon père n’était pas là ce soir-là. Les services sociaux ont retrouvé mes parents plus d’une fois, mais ils n’ont jamais rien voulu savoir. Quand j’ai été en âge de faire mes propres recherches, j’ai appris qu’ils étaient décédés tous les deux, dans un accident de voiture, pendant mon adolescence. Ils étaient tellement défoncés qu’ils ont pris la route en sens inverse et un camion les a percutés.
Ely hausse les épaules comme si ça n’avait pas d’importance et que ça n’avait pas eu d’impact sur sa vie d’adulte.
– Désolée, dit-elle en souriant. Je ne voulais pas plomber l’ambiance, mais je voulais que tu comprennes pourquoi je ne suis pas aussi euphorique à l’idée de fêter Noël. Stephan et Louise ont essayé de nombreuses fois de partager leur vision des choses, de m’inclure dans les préparatifs, de transformer cette période en quelque chose de magique… Mais, au fond de moi, je crois que, même enfant, j’ai saisi que je venais d’être abandonnée.
– Je comprends.
Ce que je comprends, surtout, c’est son besoin de prendre la fuite dès que les choses deviennent trop intenses pour elle. Grandir avec l’idée d’être abandonnée à tout instant est horrible. Je connais ce sentiment et j’aimerais le partager avec elle. Mais, sans raison, je ne le lui avoue pas.
– Tu sais ce qu’il y a de plus drôle dans cette histoire ?
Son ton est détaché, comme si elle voulait vraiment donner une touche comique à cette conversation, mais il n’y a aucune chaleur dans ses prunelles, aucune joie.
– Je suis née le 25 décembre, ricane-t-elle.
– Donc, hésité-je, si je comprends bien, ton anniversaire…
– Je ne le fête pas, me coupe-t-elle rapidement. Jamais. Au foyer, on faisait des goûters une fois par mois pour les anniversaires afin que ce soit plus facile à gérer. Et Louise et Stephan ont toujours accepté mon refus de le célébrer. Avec les préparatifs de Noël, mon anniversaire passait à la trappe, et c’était très bien comme ça.
– Mais aujourd’hui ?
Elle ne répond pas. Elle se contente de faire glisser ses lèvres sur la paille pour boire une gorgée avant de manger une guimauve.
– Tu me plais, Jace, avoue-t-elle enfin, les joues rouges et le regard fuyant. Ça serait idiot de te mentir. De toute façon, tu ne sembles pas me croire quand je te dis le contraire.
– C’est vrai, acquiescé-je en souriant. Tu me plais aussi.
Nos regards s’accrochent. Cette attirance semble crépiter entre nous. C’est aussi revigorant qu’effrayant, comme d’être dans un avion, devant la porte ouverte sur le vide, avec un parachute sur le dos. On a envie de sauter même si tout ça nous effraie.
– Il y a un « mais » ? demandé-je en feignant l’innocence.
Il y a toujours un « mais ».
– Je sors d’une relation toxique, explique-t-elle avant de prendre une gorgée de son chocolat. C’était un homme autoritaire, qui ne voyait que son intérêt dans cette relation et qui ne supportait pas que je lui vole la vedette. Il m’a enfermée dans une bulle, d’où j’ai réussi à sortir en apprenant qu’il baisait la moitié de Manhattan.
– Ely, je ne suis pas cet homme…
– Je sais ! Et tu n’imagines pas à quel point c’est effrayant. Je me suis concentrée sur mon blog, mes lectrices, le courrier du cœur et sur l’évolution de ma carrière. J’ai tellement essayé de sauver ma petite personne que j’en ai oublié le plus important.
– Ta famille.
Elle acquiesce, gênée.
– Ça fait plus d’un an que je ne pense qu’à moi. D’abord à cause de Greg, et ensuite pour me libérer totalement. Je ne suis pas prête à m’enfermer de nouveau dans une cage dorée. Je ne veux pas me perdre encore une fois.
Je comprends ce qu’elle veut dire, mais je ne m’attends pas non plus à ce qu’elle bouleverse tous ses plans pour moi, d’autant qu’on ne peut pas parler de relation pour le moment. D’attirance ? C’est indéniable. De désir ? Absolument.
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