All I Want Is You
Chapitre 8
Ely
Les souvenirs m’empêchent de faire la grasse matinée. Ça et ma petite sœur turbulente. Gabie est la première réveillée, elle court dans toute la maison, puis file droit dans ma chambre et saute sur mon lit. Son petit pied écrase mes côtes. Elle rit dans mes oreilles. J’ouvre un œil et découvre sa bouille juste en face de moi.
– Je sais que tu ne dors pas.
– À qui la faute ? marmonné-je.
– Jace a fait des pancakes.
Forcément, il sait aussi se servir d’une poêle. Je ne devrais pas être surprise de son initiative. Il est sans gêne depuis qu’il a mis les pieds dans cette maison.
– Qu’il est mignon ! m’exclamé-je avec sarcasme.
Puisque Monsieur Parfait a décidé de prendre les choses en main pour le petit déjeuner, je me retourne et attrape la couverture pour m’enfouir dessous. Gabie ne perd pas espoir et saute sur moi une seconde fois. Au passage, elle me perfore l’estomac. Je crois mourir quand Janice se joint à ce joyeux réveil.
– Vous m’étouffez, protesté-je.
– Tu n’es toujours pas du matin, rigole Janice en attrapant Gabie.
Ben passe dans le couloir, éclate de rire en voyant ma tête et essaie d’attirer les filles vers lui.
– Vous le savez, les filles : Ely devient civilisée à partir de dix heures.
– Ça veut dire quoi, « cilivisé » ? demande Gabie en attrapant sa main.
– Civilisé, la reprend Janice. Ça veut dire que nous ne sommes pas des animaux.
– Ely est une girafe !
Euh… OK !
– J’aurais plutôt dit une lionne, chuchote Ben.
Ils finissent par descendre. Je repousse la couverture pour regarder le plafond. Aujourd’hui commencent officiellement les vacances pour cette joyeuse petite troupe. Tout est en place pour que nous passions un superbe moment en famille.
Du moins, si on oublie Noël et l’éducateur sexy.
– À table !
La voix de Jace domine le brouhaha des enfants. Ça fait quelques jours qu’il a emménagé maintenant, et je ne sais pas encore comment m’en sortir avec lui. Notre cohabitation forcée se passe relativement bien si je mets de côté notre besoin perpétuel de provoquer l’autre à la moindre occasion.
Plus qu’une simple attirance physique, Jace me bouscule constamment avec ses sourires moqueurs et ses tatouages mystérieux. J’ai envie de le décortiquer pour découvrir les zones d’ombre qu’il cache. Parce que je ne suis pas dupe. Dès que j’aborde le métier de son père, il se referme comme une huître et je ne peux rien en tirer. Je n’ai pas la prétention de dire que j’ai mis le doigt sur un sujet délicat, mais, clairement, c’en est un. Même s’il n’est pas question de céder à la tentation, car Jace n’est pas là pour moi, j’ai envie de savoir ce qu’il cache.
Zack sort de sa chambre en traînant les pieds. Il me jette un coup d’œil.
– Bonjour, Zack, lui dis-je doucement.
Il ne fait rien pour me rendre la politesse.
Sale gosse têtu !
Quand j’arrive dans la cuisine, tout le monde est à table et m’attend sagement. Jace me lance un regard et me montre la chaise libre. Je m’installe en silence après avoir embrassé le front de Gabie, qui rayonne de si bon matin.
La table est prête pour un petit déjeuner copieux. Il y a du jus d’orange frais, des pancakes tout chauds, des cookies, des céréales au chocolat et, le Saint-Graal, du café bien noir ! Un peu surprise de retrouver le café comme j’aime, je glisse un regard vers Jace. Il ne me voit pas, trop occupé à servir Gabie. Pourtant, je remarque sans difficulté sa fossette gauche.
– Quel est le programme de la journée ? demande Ben.
– Les décorations ! s’exclament les filles en chœur.
Je grimace derrière ma tasse de café. Avec un peu de chance, on ne va pas retrouver les décorations de Stephan et Louise, et les filles vont abandonner l’idée de transformer toute la maison en affreux village du père Noël.
– Par quoi vous voulez commencer ? demande Jace.
– Le sapin !
Contrairement à moi, il a l’air emballé par les festivités. Est-ce que je suis la seule, dans cette maison, à trouver tout ça ridicule ?
– On va aller en chercher un vrai, continue l’éducateur en se levant pour déposer sa tasse dans l’évier.
Je m’étrangle avec ma boisson chaude. Hors de question de décorer un vrai sapin dans cette maison ! L’odeur est insupportable et ça perd ses épines au bout de deux jours. Mettre autant d’argent dans quelque chose qui va forcément mourir me paraît tout bonnement stupide.
– Non, nous avons ce qu’il faut, rétorqué-je.
– Ely ! se plaint Janice. Le vieux sapin de mam’s est tout petit.
– Ouais, et il pue, continue Gabie.
Raison de plus pour l’utiliser. Avec un peu de chance, il ne tiendra pas jusqu’au réveillon de Noël et il sera trop tard pour en trouver un autre.
– Je ne changerai pas d’avis, dis-je en regardant Jace.
– On ne peut pas fêter Noël avec un sapin en plastique, Ely.
J’ignore les frissons qui se répandent sur mes bras quand j’entends mon prénom sortir de la bouche de Jace. Sa voix est encore plus grave le matin.
– Pourquoi ? C’est une sorte de recyclage et on ne tue pas la nature comme ça.
Je suis de mauvaise foi, et je vois bien que je commence à agacer mes frères et sœurs. Gabie demande donc à Jace de venir avec elle dans le grenier. Janice les suit avec entrain alors que Ben nous dit au revoir pour la journée, car il a prévu un entraînement de basketball avec des amis.
Zack reste quelques instants avec moi. Quand il réalise que nous sommes seuls, il attrape son téléphone et commence à se lever pour partir.
– Attends, Zack ! l’appelé-je.
Il s’arrête, regarde ses pieds et attend que je continue.
– Est-ce que tu m’en veux pour quelque chose de précis ou es-tu simplement en colère à cause de l’histoire avec Greg ? demandé-je en posant ma tasse de café.
– Je sais que tu n’as pas envie d’être là… commence-t-il.
– Ce n’est pas vrai, répliqué-je en lui coupant la parole.
– Tu as une vie hors-norme en dehors de cette maison. Tu crois que nous ne le savons pas ? ricane-t-il. Tu deviens quelqu’un à New York, et c’est super pour toi. Quand Louise et Stephan reviendront, tout redeviendra comme avant. Tu seras tellement occupée que tu oublieras même de venir à nos anniversaires…
– Je n’ai jamais…
– Si ! crie-t-il tout à coup. Tu n’étais pas là pour les 5 ans de Gabie ni pour le match de basket super important de Ben. Je suis sûr que tu ne sais même pas qu’il a été repéré par deux facs incroyables ! Tu peux faire semblant avec les autres, Ely, mais pas avec moi. Ils veulent faire comme si tout allait bien, parfait, mais ne me demande pas d’être hypocrite à ce point.
Zack sort de la cuisine en trombe et percute quelqu’un au passage. J’entends la voix de Jace le gronder, mais je ne peux plus bouger. Je reste figée devant ma tasse de café, qui refroidit en même temps que mon cerveau. Entendre ses quatre vérités ne fait jamais plaisir, encore moins quand c’est son jeune frère de 14 ans qui le fait. Je n’avais pas remarqué à quel point il avait grandi. Peut-être que si j’étais moins centrée sur moi, je verrais à quel point ils ont tous changé.
– Il ne sait pas ce qu’il dit, me rassure Jace.
Il est adossé au chambranle de la porte. Je lève la tête vers lui. Sa nonchalance m’énerve. Peut-être que c’est simple pour lui de comprendre ce qu’il se passe dans la tête d’un enfant, mais ce n’est pas mon cas.
– Qu’est-ce que tu en sais ? répliqué-je avec colère.
Je pars de la cuisine en laissant le bordel derrière moi. Je croise Gabie, qui essaie de porter un bout du sapin de Noël. Janice la suit de près avec un carton plein de décorations. Pourquoi a-t-il fallu que Stephan et Louise partent pendant les fêtes de Noël ? Pourquoi ne pas partir à Pâques ou pendant les vacances d’été ? Je suis sûre que ça aurait été moins pénible pour moi.
– Ely ? couine Gabie. C’est lourd !
Je soupire, essaie de cacher les larmes qui tentent de se frayer un chemin et fais demi-tour pour aider ma petite sœur. J’attrape le faux sapin pour le mettre en plein milieu du salon. Effectivement, il ne paie pas de mine avec ses branches tordues et le haut plus garni que le bas, mais j’imagine que c’est mieux que rien pour des fanatiques de Noël.
Quand j’étais petite, je rêvais d’avoir ne serait-ce qu’un bout de sapin à décorer, mais mes parents n’ont jamais pris la peine d’instaurer la moindre tradition à la maison. J’étais la seule petite fille qui n’ouvrait pas ses cadeaux, sous le sapin, le jour de Noël, les yeux encore bouffis de sommeil. Maman disait que c’était une fête de riches et qu’on n’avait pas besoin d’un jour précis pour s’offrir des cadeaux. Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point elle avait raison avant de passer cette fête dans un foyer où la famille d’accueil préférait se saouler avec l’argent qu’elle touchait en nous gardant, deux autres gamins et moi. Chaque année, c’était la même chose. J’étais trimballée d’un endroit à un autre, et personne n’a réussi à m’insuffler ce que les messages publicitaires appellent la « magie de Noël ».
Jace arrive avec deux cartons supplémentaires. Ses sourcils se froncent quand il regarde le pauvre sapin qui lutte pour rester droit.
– Il est trop moche ! s’exclame Gabie.
– Il n’est pas encore décoré, c’est pour ça ! dis-je, pleine de mauvaise foi.
J’ouvre l’un des cartons, attrape une boule au hasard et l’accroche sur l’une des branches. Plus lourde que je le pensais, elle glisse le long du plastique et éclate en mille morceaux sur le sol. Gabie recule en criant, Janice sursaute et Jace soupire en passant une main sur son visage.
– On ne peut pas garder ce sapin, me dit-il sérieusement.
Je hausse les épaules avec un sourire forcé.
– C’est dommage, on a que ça sous la main, mais tu as raison, c’est dangereux ! On ne va rien mettre du tout.
Fière de moi, j’attrape le sommet du sapin pour le balancer dans l’un des cartons. Une multitude de fausses épines s’échappent et se répandent dans tout le salon. Je suis bonne pour faire le ménage, mais ça en vaut le coup : plus de sapin de malheur sous mes yeux !
– Ely, m’interpelle Jace, sérieusement ?
– Quoi ?
Je lève la tête du carton. Jace me lance un drôle de regard, un mélange d’incrédulité et d’amusement. Il pointe le canapé en levant les sourcils jusqu’au plafond, ce qui me donne l’impression d’être une idiote. Assises l’une contre l’autre, mes sœurs me regardent comme si je venais d’égorger le chat de la voisine. À leurs yeux, je viens de commettre un crime impardonnable.
– Je veux un sapin ! pleure Gabie.
– Ely, s’il te plaît, insiste Janice. On ne peut pas fêter Noël sans sapin.
– Pourquoi ? soupiré-je. D’ailleurs, qui a instauré cette coutume de mettre un sapin pour fêter la naissance de Jésus ?
– C’est qui, Jésus ? s’énerve ma petite sœur de 5 ans. Je veux un sapin, moi, pas Jésus !
– Tu es capricieuse, la grondé-je pour lui faire comprendre qu’elle doit se calmer.
Mais je ne récolte qu’une nouvelle crise de larmes. Janice pouffe de rire parce qu’elle sait que je vais céder. C’est leur fête. Je n’ai pas le droit de les priver d’un si petit bonheur. Devant les yeux de merlan frit de Gabie, je n’ai pas d’autre choix que de capituler en levant les mains au plafond. Je fournis un effort surhumain et demande à tout le monde de mettre son manteau.
– Nous allons acheter un vrai sapin.
Gabie efface ses larmes tout de suite. À croire qu’elle faisait semblant depuis le début ! Elle saute du canapé pour venir encercler mes jambes, puis tire sur la main de Janice afin d’aller dans l’entrée. Jace sourit, cette fois-ci sans moquerie, sans rictus arrogant. Un vrai sourire, qui me contracte le ventre et fait grimper ma température corporelle.
– Tu es la meilleure ! me dit Janice en enfilant son manteau.
– La meilleure ! répète Gabie.
Nous mettons près d’une heure pour atteindre la sapinière la plus proche. Les rues de New York deviennent de plus en plus denses avec les fêtes de Noël. De nombreux touristes envahissent les quartiers et les animations sont nombreuses pour les divertir. Il y a un monde de dingue !
Jace trouve finalement une place quand un pick-up quitte le parking avec un sapin immense.
– J’en veux un comme ça ! crie Gabie.
– Hors de question, grogné-je.
– C’était ton idée, plaisante Janice en attrapant la main de notre petite sœur.
– Pourquoi suis-je là, moi ? se plaint Zack.
– Tu es puni, explique Jace. Allez, mon pote, on y va.
Zack ne réplique jamais quand c’est Jace qui lui parle. C’est d’ailleurs l’éducateur qui a réussi à le convaincre de venir avec nous. Les garçons avancent et Jace passe son bras sur les épaules de Zack pour lui parler discrètement. J’aimerais être toute petite pour me poser sur l’épaule du brun et écouter ce qu’ils se disent. Jace a cette facilité avec Zack qui m’énerve. Je suis jalouse parce que mon frère préfère passer du temps avec un parfait inconnu, alors qu’on pourrait rattraper le temps perdu.
– Gabie !
Janice court après la petite. Jace envoie Zack les surveiller et il arrête de marcher pour que j’arrive à sa hauteur. Nous nous baladons en silence parmi les sapins de différentes tailles. L’odeur est omniprésente, forte et épicée. Je caresse chaque branche qui s’offre à moi. Les conifères sont couverts de neige en raison des chutes de la veille, et je ne peux pas nier que c’est un spectacle magnifique. Ils me font penser à ceux qui entourent le petit hôpital, dans le patelin où je vivais avec mes parents, à côté de New York. J’avais passé presque deux heures à regarder la neige tombée dessus avant qu’une infirmière vienne me demander ce que je faisais là toute seule.
– Il ne supporte pas que tu puisses repartir, me dit Jace avec douceur.
Je sors de mes pensées et lui jette un coup d’œil rapide avant d’enfouir le nez dans mon écharpe. Même avec les joues rouges et le bout du nez gelé, il est séduisant. Les mains dans les poches de son manteau, il ne m’accorde aucun regard et continue de marcher comme s’il ne venait pas d’aborder un sujet épineux.
– Je n’ai pas besoin de toi pour interpréter le comportement de mon frère, grimacé-je.
– Tu peux ranger tes griffes, je dis ça pour t’aider.
– Merci, mais je peux me passer de ton aide.
– Oh, oui, tu maîtrises totalement la situation ! ricane-t-il.
Je me tourne vers lui, le fusille du regard et repars dans une autre direction.
– Ely, soupire-t-il derrière moi. Tu ne rends pas la tâche facile.
– Et toi, tu te mêles de mes affaires.
– C’est mon travail de veiller sur ces gosses.
– Alors quoi ? ricané-je. Je suis une menace maintenant ?
– Zack ne supporte pas ta présence.
Aïe !
Je frotte ma poitrine, à l’emplacement de mon cœur. Il est bien là. Mon regard se trouble. Je vois que Jace cherche ses mots pour se rattraper, mais le mal est fait. Je retrouve les cheveux roux de Gabie, qui s’est arrêtée devant un sapin de deux mètres. Janice et Zack sont à ses côtés et essaient de lui faire entendre raison.
– Il est trop gros, lui dit Janice.
– Il ne rentrera jamais dans la voiture, s’esclaffe Zack en tournant autour du sapin.
– Je veux celui-là, pleure Gabie.
Plus capricieux que cette petite fille, ça n’existe pas.
– Ça va être dur à transporter, réfléchit Jace.
– On ne peut pas prendre celui-là, répliqué-je, paniquée.
Jace cherche une solution. Il regarde autour de nous, puis se dirige vers un stand où des bûcherons parlent entre eux. Il discute avec eux. Leurs regards se tournent vers nous. Gabie fait une petite chorégraphie en finissant par ouvrir les bras devant le sapin énorme. J’entends les rires rauques des hommes et je sursaute quand ils se rapprochent de nous.
– Ne vous inquiétez pas, ma petite dame, on va vous le déposer ! me dit l’un des hommes.
– Votre mari nous a dit que ça vous tenait à cœur de fêter Noël avec tous vos enfants adoptifs, continue un autre. Il n’y a pas assez de personnes comme vous dans ce monde.
Mon quoi ?!
– Que Dieu bénisse votre famille, affirme le troisième.
– C’est parti, les gars ! Chargeons ce beau bébé pour cette belle famille.
– Oui ! s’exclame Gabie, heureuse comme jamais.
Un peu perdue, je la maintiens contre moi pour la surveiller. L’un des bûcherons donne des gants à Jace, qui enlève son manteau. Son pull ne cache rien de la finesse de ses muscles.
– Tu me le gardes ? me demande l’éducateur en me fourrant le manteau dans les mains.
– Tu… bégayé-je, tu ne risques pas d’avoir froid ?
Il me répond avec un clin d’œil que je n’arrive pas à interpréter, ou peut-être joue-t-il la comédie devant les autres hommes. Les bûcherons et Jace se placent de chaque côté du sapin, Jace restant proche de nous.
– Ely, recule, m’ordonne-t-il.
– Je te demande pardon ? rétorqué-je.
Jace soupire et se tourne vers moi. Son visage reflète tout l’agacement que je lui inspire, mais, heureusement, les bûcherons ne peuvent pas le voir.
– Chérie, s’il te plaît, recule, marmonne-t-il.
– À part si vous voulez prendre une branche dans l’œil, ma petite dame, intervient l’un des employés.
– Oh, bien sûr ! Excusez-moi !
Les enfants et moi nous décalons pour ne pas gêner la manœuvre. L’un des bûcherons commence à couper le tronc, puis les autres le laissent tomber dans la neige. Mon regard n’arrive pas à se détacher de Jace. Il donne l’impression d’avoir fait ça toute sa vie.
Quand les hommes commencent à soulever le sapin, Jace contracte ses muscles et plie les genoux pour plus de stabilité. Malgré moi, je scanne son corps de haut en bas. Il se redresse avec le haut du sapin contre lui, de légères gouttes de sueur sur le front et les joues aussi rouges que le bonnet de Janice. Quand il lève les bras pour poser l’arbre dans le camion, son pull se soulève dans son dos et laisse entrevoir une fine partie de son tatouage égyptien.
– Bravo ! applaudit Gabie à côté de moi.
Je suis sûre d’avoir les joues rouges également, mais ce n’est pas de froid.
– On se retrouve à l’entrée, les amoureux, me dit le chauffeur du pick-up.
Jace ricane en récupérant son manteau, l’enfile rapidement et passe un bras autour de mes épaules pour me rapprocher de son torse. Sa chaleur m’englobe et réussit à me détendre suffisamment pour que je ne le repousse pas tout de suite. Son parfum me percute, une odeur masculine à la fois boisée et puissante, avec une pointe de sueur due à son effort. Je n’ai jamais eu de doute sur sa virilité, mais son arôme complexe me la confirme.
– Joue le jeu, marmonne-t-il dans mes cheveux. Ils nous offrent la livraison, car ils pensent que nous sommes un couple généreux.
Jace est beaucoup trop proche. Je n’arrive plus à penser correctement. Ses lèvres effleurent la courbe de mon oreille. Je ferme les yeux, brutalement consciente du désir qui s’insinue dans mes veines.
– Qu’est-ce que tu racontes ? chuchoté-je.
Je lui donne un coup de coude dans les côtes pour qu’il me lâche, mais il raffermit sa prise en passant un bras autour de ma taille. Il doit faire à peine cinq degrés dehors. Pourtant, je suis brûlante de fièvre.
– Ils adorent les bonnes actions pendant les fêtes de Noël, donc une famille d’accueil récolte un maximum de points.
– Tu leur as menti, bravo ! Bonne action du jour !
– J’ai juste omis de dire que ce ne sont pas nos enfants.
Nous continuons notre manège jusqu’au bâtiment pour que je puisse aller payer. Jace tape ma main qui tient ma carte bancaire et donne la sienne à la caissière en même temps que l’étiquette du gros sapin.
– Très bon choix, minaude la jeune femme en jetant un coup d’œil insistant à Jace.
Je dois être invisible, puisqu’elle ne me regarde pas une seule fois, ou alors elle n’a pas compris que Jace et moi étions ensemble avec les trois gamins qui se chamaillent derrière nous. Enfin, nous ne sommes pas ensemble réellement, mais quand même, elle pourrait se montrer plus discrète.
– N’est-ce pas ? ricané-je. Mon mari a très bon goût, dans tous les domaines.
Elle déglutit alors que Jace cache son sourire dans mes cheveux. Nous repartons vers la voiture et Jace me quitte pour aller donner notre adresse aux livreurs.
– C’était quoi, ça ? marmonne Zack.
– De ?
– Toi et Jace, grimace-t-il. C’était bizarre.
– Pour une fois que nous sommes d’accord, soufflé-je, un peu perdue.
Le plus étrange a été la réaction de mon corps à son contact. Comme s’il n’en avait pas eu assez, comme si ce n’était pas suffisant, comme si j’en voulais plus.
Beaucoup plus.
Je déverrouille les portières de la voiture. Gabie a du mal à cacher son excitation. Janice lutte pour l’attacher correctement. Zack intervient avec sa grosse voix pour qu’elle se calme. Jace s’installe au volant et nous suivons de près le pick-up.
C’est assez drôle de voir ce gros sapin de deux mètres se balader dans New York. Ça l’est beaucoup moins quand il faut le faire entrer dans la maison. Je vois ses épines tomber au fur et à mesure. Ça me donne envie de hurler que j’avais raison depuis le début. Malheureusement, ils n’attendent pas mon accord pour le déposer en plein milieu du salon.
– Joyeuses fêtes !
Puis les bûcherons s’empressent de partir.
– Personne n’a eu l’idée de vérifier qu’il ne perdait pas ses épines ? râlé-je.
– Tu ne l’as pas vérifié non plus, me dit Zack.
– Exact, renchérit Jace. On commence ?
S’ensuit une agitation que je n’arrive pas à contrôler. Gabie ouvre tous les cartons, attrape toutes les guirlandes qui lui tombent sous la main et court autour du sapin. Janice remet de l’ordre dans les guirlandes lumineuses. Zack préfère s’asseoir sur le canapé pour ne pas participer.
À l’instant où je compte rejoindre mon frère, Jace vient à côté de moi et me tend une boule rouge où de petits flocons blancs sont dessinés en relief.
– À toi l’honneur, me dit-il.
Il ne sait pas ce qu’il me propose. J’hésite, à deux doigts de quitter le salon pour me réfugier dans ma chambre. La dernière fois que j’ai accroché une boule de Noël – hormis celle de ce matin –, c’était à l’hôpital, avant que les services sociaux viennent me chercher pour m’emmener dans un foyer. C’était un réveillon de Noël. Les infirmières décoraient les couloirs au dernier moment, car elles n’avaient pas eu le temps de le faire avant. L’une d’elles m’a proposé d’accrocher les boules, en pensant que je l’avais déjà fait, mais mes parents n’avaient jamais mis de sapin dans notre maison.
– Merci, murmuré-je avant de mettre la première boule sur notre vrai sapin.
Il y a quelque chose de symbolique dans la réalisation du sapin. On se souvient toujours du moment où nous l’installons et des personnes avec qui nous le partageons. Mes sœurs sont euphoriques. Zack les regarde avec un sourire tendre et Jace installe calmement le reste des boules rouges et dorées.
J’attrape l’étoile dorée et m’avance vers mon petit frère. Zack me scrute en silence, ne sachant pas réellement ce que je manigance.
– Tu mets l’étoile ?
Un bref instant, son regard se voile de surprise et de douceur. Il se lève avec la nonchalance qui caractérise les adolescents, prend l’étoile de mes mains, s’approche du sapin et se hausse sur la pointe des pieds pour atteindre le sommet. Voyant qu’il est encore trop petit, Jace glisse une chaise vers lui et Zack peut enfin coincer l’étoile dans les branches.
J’aimerais me rappeler ce moment plutôt que mes souvenirs d’enfant, mais c’est difficile de s’en détacher. Quand les gens pensent à Noël, ils voient l’amour et la joie que ça engendre. Quand on me parle de Noël, je ne vois que la silhouette de ma mère, qui m’abandonne sous la neige, à seulement 5 ans.
OceanofPDF.com