All I Want Is You
Chapitre 6
Ely
– Raiponce !
– Rebelle !
– Raiponce !
– Rebelle !
– Oh, taisez-vous ! Tout le monde nous regarde. Et je vous signale que nous allons tous les regarder, alors ça ne sert à rien de vous battre.
Je soupire en poussant mon Caddie. J’ai décidé de faire les courses trois jours après le départ de Louise et Stephan. Chacun a réussi à prendre ses marques et ils s’habituent à l’absence de nos parents.
Personnellement, je ne sais plus où donner de la tête. Entre les crises de Gabie, qui ne trouve plus la moitié de ses jouets, les devoirs de Janice, qui met un point d’honneur à tout rendre malgré son absence, et Zack, qui pourrait devenir croquemort tellement il respire le bonheur, je n’arrive pas à sortir la tête de l’eau. Je suis complètement dépassée.
Et c’est compter sans la présence de Jace, qui fait comme si je n’étais pas là. Il s’impose dans la maison comme un vrai général en guerre. Et le pire dans tout ça ? Les enfants l’écoutent ! Quand il dit que les chambres doivent être rangées, elles le sont une heure après. Il arrive même à trouver des compromis avec Gabie, quand elle préfère jouer à la dînette plutôt que faire son lit. Seul Ben reste mon allié fidèle. Les autres m’ont tous trahie en me faisant passer pour une folle qui crie à tout bout de champ.
Comment font Louise et Stephan ? Ça ne fait que trois jours, et j’ai déjà des cheveux blancs qui apparaissent.
– On peut prendre ça ? me demande Zack en me montrant un paquet de chips épicées.
– C’est pas bon, réplique Gabie.
– C’est pour Ben, Jace et moi.
– Pourquoi juste pour vous ? demandé-je en mettant le paquet dans le chariot.
– Parce qu’on est des hommes.
Gabie éclate de rire en même temps que moi. Zack fait ressortir ses muscles et se met à courir derrière Gabie, qui crie dans tout le supermarché. Je continue les courses sans faire attention à eux. Ils ne m’écoutent jamais, de toute façon.
Les cris stridents de Gabie me font grincer des dents, et je ne suis pas la seule, vu les regards qu’on me lance. Je sors le sourire le plus hypocrite que j’ai en réserve pour la dame à côté de moi et jette un coup d’œil à la liste que Janice m’a donnée ce matin. Louise est parfaitement organisée. Sur le réfrigérateur se trouve un mémo pour cocher ce qu’il manque.
Comme j’étais occupée à surveiller Gabie dans son bain, j’ai laissé Janice faire l’inventaire. J’ai pris tout ce qu’il fallait pour la semaine à venir, mais elle a ajouté plein d’ingrédients pour faire des gâteaux et a dessiné, dans un coin de la feuille, des étoiles et des sapins de Noël. Je froisse la liste dans ma main et me dirige vers le rayon pour prendre ce qu’elle veut.
Je me penche pour attraper un kilogramme de farine quand on me bouscule. Je râle. Le sachet vacille et s’échappe de l’étagère pour atterrir, dans un bruit sourd, sur mes chaussures. Forcément, il explose. Mes collants noirs sont maintenant blancs et ma jupe crayon marron est fichue.
– C’est pas vrai ! marmonné-je.
J’entends Gabie exploser de rire, puis elle se cache derrière mes jambes en criant. Zack arrive tout en grognant comme un monstre pour lui faire peur. Ma petite sœur continue de hurler, un bruit horrible entre le rire d’une enfant et celui d’une hyène. J’essaie de la repousser, mais elle s’accroche et grimpe à moitié sur moi quand Zack commence à la chatouiller.
– Ça suffit, tous les deux ! m’énervé-je.
Ils m’ignorent, préférant continuer à me foutre la honte. Je suis recouverte de farine, Gabie me fait mal à force de s’appuyer sur moi et mes tympans vont bientôt saigner.
– J’ai dit stop ! crié-je à mon tour.
Ça a au moins le mérite d’être efficace. Zack recule et Gabie lève les yeux vers moi, ses mains accrochées à mon manteau.
Manteau qui m’a coûté une petite fortune.
– Lâche-moi, Gabie, ordonné-je.
Malgré mon ton autoritaire, ma petite sœur continue d’agripper mon vêtement de ses poings. Elle fronce les sourcils, mécontente. Ses joues se gonflent, comme si elle s’apprêtait à hurler encore une fois. Rapidement, je pose la main sur sa bouche pour l’en empêcher. On dirait un koala qui refuse de descendre de son arbre.
– Gabie, dis-je doucement en empoignant ses mains, lâche mon manteau.
Têtue, elle secoue la tête et met plus de force dans ses petits poings.
– Bon sang, arrête de faire le bébé !
Ses yeux s’écarquillent pendant une fraction de seconde avant de se remplir de larmes. Je soupire en passant une main dans mes cheveux. Mon regard croise celui, ennuyé, de Zack.
– Tu ne veux pas m’aider, qu’on en finisse ? lui demandé-je.
Mon frère attrape Gabie sous les aisselles et la serre contre lui. Même si elle ne crie plus, ce sont maintenant de gros sanglots qui s’échappent de sa bouche.
J’ai envie de pleurer avec elle tellement je suis épuisée. Gabie a très mal dormi. L’absence de Louise lui pèse plus que je ne l’aurais pensé. J’ai dû dormir dans son petit lit, avec elle, pour qu’elle finisse par s’endormir. Je me suis réveillée avec un mal de dos horrible et la nuque en vrac.
– OK, capitulé-je en frottant son dos. Excuse-moi, je n’aurais pas dû m’énerver contre toi. Mais, la prochaine fois, il faut que tu m’écoutes, d’accord ?
Elle marmonne quelque chose dans le cou de Zack et hoche la tête. Je n’insiste pas. Je ramasse le paquet déchiré accidentellement et le reste de la farine tombe à mes pieds dans un nuage de poussière. Évidemment, Zack et Gabie éclatent de rire alors que je bouillonne. Quand je lève les yeux, je crois rêver.
Cette journée ne finira donc jamais ?
– Tu te mets toujours dans des situations incroyables.
Il se tient devant moi, une main agrippant un panier et l’autre caressant sa joue comme s’il se retenait de rire. Sa voix m’est devenue insupportable. Preuve que l’esprit de Noël n’existe pas : c’est bien Gregory, mon ex, qui est juste là. Toujours impeccable, il est de ces hommes au charisme et à l’élégance indéniables. C’est grâce à ça qu’il m’a séduite, d’ailleurs. Puis je me suis rendu compte, de la plus dure des façons, que ce n’était qu’un piège pour mieux manipuler son entourage.
Gregory n’est pas un homme foncièrement mauvais. Il s’aime juste un peu trop fort pour laisser une place à quelqu’un d’autre. En plus de ça, il préfère vagabonder à droite et à gauche sans en informer sa partenaire officielle, évidemment. En résumé, c’est un connard infidèle et égocentrique.
Ses yeux verts me scrutent de haut en bas. Un rictus amusé étire ses lèvres. Génial ! Maintenant, mon ex se fout de ma gueule. Décidée à ne pas lui donner autant d’attention qu’il le voudrait, je remets un peu d’ordre dans ma tenue.
– Qu’est-ce que tu fais là ? le questionné-je avec un sourire forcé plaqué sur le visage tout en tapant sur ma jupe pour en retirer la farine.
– Mes courses.
Il me montre son panier plein. Je suis idiote ! On est évidemment dans un supermarché, donc il ne vient pas pour jouer au tennis.
– Très bien. À jamais, alors.
Je le contourne. Je n’ai pas envie de lui parler, mais il m’attrape le bras. Zack le regarde méchamment, alors j’essaie de faire bonne figure pour ne pas déclencher un scandale. Mon frère s’apprête à intervenir, mais je me place devant lui.
– Tu peux me lâcher, s’il te plaît ? demandé-je. Je n’ai pas envie de voir mon petit frère en prison.
– Comment ça ? balance Greg, amusé.
– Vu le regard de tueur qu’il te lance, j’aurais bien du mal à le retenir.
La tension est assez étouffante, ce que ne semble pas comprendre Greg, tout comme il ne saisit pas mon empressement à vouloir passer au rayon suivant. Je le dépasse et continue mon chemin, mais il revient à la charge. Gabie le regarde et éclate de rire. Le pouce dans la bouche, elle marmonne quelque chose que personne ne comprend. Greg commet l’erreur de lui demander de répéter.
– T’es moche.
– Ce n’est pas très gentil de dire ça, lui signifie-t-il en essayant de lui caresser les cheveux.
Je stoppe sa main, les sourcils froncés.
– Les enfants ont la langue bien pendue, c’est prouvé, répliqué-je. Tu nous excuseras, mais notre journée est chargée. Prends soin de toi, Greg.
– Et toi qui disais que tu ne voulais pas t’occuper d’eux !
Je fais volte-face, prise d’une colère aveuglante. Le pire, c’est qu’il ment : je n’ai jamais eu de tels propos à l’égard de ma famille.
– Va te faire foutre, Greg, marmonné-je pour que lui seul m’entende.
Je pousse les courses jusqu’à la caisse et pose mes articles sur le tapis roulant. J’ai perdu tellement de temps à essayer de sauver cette relation et de plaire à cet homme ! Maintenant, tout ce que je ressens pour lui, c’est un profond mépris et du dégoût. Le fait qu’il m’ait trompée avec la moitié de New York doit jouer, aussi.
Je comprends qu’il a réussi à blesser mon frère et ma sœur quand ils ne décrochent pas un mot pendant le trajet du retour. Zack se contente de regarder l’horizon et Gabie fronce les sourcils en suçant son pouce.
– Tout va bien ? soufflé-je en me garant devant la maison.
– Ne fais pas semblant de t’intéresser à nous, lance Zack, mauvais. Tu sais, on s’en sort très bien sans toi. Quand Stephan et Louise reviendront, tu pourras reprendre ta petite vie.
– Sérieusement, Zack ? m’exclamé-je. Ça va être comme ça pendant trois semaines ? Tu me balances des conneries à la figure et je ne dois rien dire ?
– Tu dis des gros mots, bafouille Gabie, les larmes aux yeux.
J’essaie de me calmer, mais il est difficile d’expliquer à des enfants que ma vie n’est pas si parfaite que ça et que j’ai lutté pour en arriver là.
– Greg a dit… commence Zack.
– Que des conneries ! m’énervé-je. Greg ne connaît rien à notre relation. Il ne sait même pas ce que veut dire le mot « famille », alors n’écoutez pas ce qu’il peut dire. Vous êtes ma famille ! Bien sûr que j’aime passer du temps avec vous.
Je reprends mon souffle et lance un regard à Gabie dans le rétroviseur.
– Je n’ai jamais dit que je ne voulais pas m’occuper de vous. J’ai dit que je ne m’en sentais pas capable. C’est dur de s’occuper d’enfants et j’angoisse avec l’absence de Louise et de Stephan, mais je fais de mon mieux, croyez-moi.
Gabie hoche la tête et Zack sort de la voiture en trombe. Je soupire encore une fois et passe une main dans mes cheveux avant de quitter le véhicule. Dehors, l’air hivernal est agressif et me fait claquer des dents.
Jace sort de la maison, en enfilant son manteau, suivi par Janice. Alors que je vois l’éducateur, le froid qui engourdissait mon corps est vite remplacé par une chaleur délicieuse qui se loge au creux de mon ventre.
– Je vais aider Ely, dit Jace gentiment à Janice. Va chercher Gabie et rentrez au chaud.
Il ouvre le coffre de la voiture tandis que j’entends Gabie raconter à Janice comment j’ai arrosé un monsieur très moche au magasin. Ma sœur me lance un regard intrigué, auquel je réponds par un sourire fatigué.
– Comment était la sortie en famille ?
Je récupère deux sacs de courses et hausse les épaules en me tournant vers Jace. Ses cheveux ont toujours cet effet décoiffé, comme s’il venait de sortir du lit ou de… Je secoue la tête pour retrouver mes esprits. Ce n’est clairement pas le moment d’imaginer l’éducateur pendant une partie de jambes en l’air.
Ses lèvres, aussi roses qu’un bonbon, s’étirent dans un rictus amusé, comme s’il avait compris à quoi je pensais. Heureusement, il ne peut pas voir mes poils se hérisser sous mes couches de vêtements.
Je le contourne pour entrer dans la maison après avoir verrouillé les portières de la voiture.
– Ely ! crie Janice. Zack ne veut pas me donner la télécommande !
– Ely, tu n’as pas vu mon short de basket bleu ? demande Ben en haut de l’escalier.
– J’ai faim, hurle Gabie, debout sur le canapé.
Je les ignore et pars directement dans la cuisine pour poser les sacs.
– Je ne dois pas faire les choses comme il faut, râlé-je, les mains appuyées sur l’évier.
– Tu t’en sors très bien.
Je sursaute en entendant la voix de Jace. Du coin de l’œil, je le vois poser les sacs sur la table et commencer à ranger les courses. Je passe mon temps à l’observer. Ses gestes, son comportement avec les enfants, ses sourires, ses soupirs... Je repère chaque détail, comme si son corps était une œuvre d’art. La courbe de ses muscles, son réflexe de remettre ses cheveux en place alors qu’ils vont retomber la seconde d’après, sa fossette gauche, qui apparaît uniquement quand il se moque de moi. Dès qu’il passe près de moi, j’essaie de décrypter ses tatouages, mais je ne suis jamais suffisamment proche pour réussir.
– C’est facile à dire pour toi, marmonné-je. C’est ton métier.
– J’ai eu des débuts difficiles, me raconte Jace. Une fois, un gamin a voulu me planter parce que je ne souhaitais pas qu’il sorte en douce pour voir ses amis.
Je relève la tête, horrifiée.
– Qu’est-ce que tu as fait ?
– Je me suis assis avec lui, nous avons discuté, et finalement il m’a dit que je n’étais pas si mal comme éducateur, même si ça craignait que je ne le laisse pas sortir.
– Tu aurais peut-être dû devenir juge, finalement, essayé-je de plaisanter.
Son visage se ferme une nouvelle fois et il ne dit plus rien tandis qu’il se met à cuisiner.
J’essaie d’oublier la tension présente dans la maison en aidant Janice à faire ses devoirs. Gabie finit par revenir vers moi, le pouce dans la bouche et un nounours sous le bras. Je la prends dans mes bras et la serre aussi fort que possible.
Une pub de Noël passe à la télé, celle où la musique vous remplit d’émotion et reste dans la tête pendant des heures. Le genre de pub que je déteste et que je zappe sans hésiter quand je suis chez moi. Je me tourne vers mes sœurs, émerveillées devant l’écran. Je croise le regard de la plus grande.
– Et si on attaquait les décorations demain ? propose Janice, hésitante.
Je pince les lèvres et hausse les épaules. Il est hors de question que je participe à ça. Elles prennent mon geste pour un oui et commencent à imaginer le salon décoré pour l’occasion. J’ai envie de m’arracher les cheveux. Peut-être que je pourrai brûler toutes les décorations pendant qu’elles dorment…
Quand je me couche, leurs cris de joie résonnent encore à mes oreilles. Voir mes sœurs si heureuses m’émeut, même si c’est pour une chose aussi insignifiante que les décorations de ce foutu Noël.
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