All I Want Is You
Chapitre 25
Ely
L’odeur des pancakes est la première chose que je sens quand je me réveille. Incapable de bouger tellement je suis bien, je me contente de grogner quand Jace m’embrasse le ventre, la poitrine et le cou. Bien que je ne sois pas du matin, le brun sait se montrer très convaincant quand il le veut, et la douceur dont il fait preuve est particulièrement alléchante.
Malgré son affection, je ne peux pas m’empêcher de paniquer. Nous sommes le 21 décembre et je dois être dans l’avion pour Los Angeles dans deux jours, ce qui semble affreusement compromis maintenant que nous sommes à Aspen jusqu’au 26. J’ai envie de hurler ma frustration sur Jace depuis hier, mais je n’arrive pas lui en vouloir à cent pour cent. Cela aurait été affreusement égoïste de ma part de priver mes frères et sœurs de ces vacances incroyables, juste pour un contrat que je dois signer. Jace essaie de faire de son mieux. Il s’investit dans ce travail, et dans notre relation aussi, je le sens.
Mais je vais être celle qui va tout arrêter. Celle qui va fuir, encore une fois.
– Beauté, il faut que tu retournes dans ta chambre, chuchote Jace en embrassant mon épaule. Les enfants ne doivent pas te voir sortir d’ici.
Je me tourne dans les draps, cherchant sa chaleur. Il paraît qu’il est plus difficile de se détacher d’une habitude que d’en créer, et j’aimerais pouvoir dire que je ne suis pas à deux doigts de m’habituer à la présence de Jace contre moi chaque matin.
– Tu ne sembles pas prête à bouger, constate le brun en riant.
Jace se lève en premier. Son corps sculpté me fait de l’œil. Le soleil matinal vient illuminer sa peau. Je me redresse pour l’observer. Il traverse la pièce, attrape un short et l’enfile en me faisant un clin d’œil.
– Mademoiselle Teller, me dit-il en posant ses avant-bras sur le matelas. Sortez de ce lit tout de suite.
– Sinon ?
Son sourire ne m’annonce rien qui vaille. Jace attrape la couverture et les draps pour tirer dessus et les balancer à l’autre bout de la chambre. Je me retrouve les seins à l’air, avec juste un string pour protéger mon intimité.
– C’est mieux, dit-il avec un sourire.
– J’ai froid ! m’exclamé-je.
Cette phrase nous replonge tous les deux dans les souvenirs d’hier. Mon regard se tourne vers la fenêtre. Jace suit mes yeux et ne peut pas s’empêcher de sourire.
– Je rêve de te coller à cette vitre encore une fois, mais nous devons nous lever pour profiter de la journée.
– Je croyais que c’était moi, l’organisatrice des vacances ?
– Parce que tu avais prévu de venir à Aspen ? ricane-t-il.
– Vous avez bien réussi votre coup, monsieur Adams.
Jace se couche sur moi, embrasse mes lèvres, mais se relève quand je réclame plus. Je grogne de frustration en faisant l’étoile sur le matelas. Mon amant éclate de rire en secouant la tête et passe un tee-shirt.
– Quand madame sera décidée à rejoindre le commun des mortels…
Après m’avoir embrassée une dernière fois, il sort de la chambre discrètement en oubliant que c’est la sienne.
Tout, ici, est à l’image du chalet de montagne, mais cette chambre semble plus personnelle. À moitié à poil, je fais le tour de la pièce. Quelques photos traînent sur la commode. Je reconnais sans difficulté les parents de Jace et ce dernier, adolescent.
On frappe à la porte au moment où je m’apprête à entrer dans la salle de bains. Je cherche une tenue des yeux. Ma nuisette est trop loin et la porte s’ouvre déjà. Je crie comme une imbécile alors que Nina me fait face. D’abord, elle ne dit rien, puis elle éclate de rire.
– Qu’est-ce que tu fous à poil, sœurette ?
– La ferme, marmonné-je en enroulant une serviette autour de moi.
– Je venais te réveiller. Jace m’a dit que tu étais dans sa chambre.
– Je me suis trompée hier soir.
Évidemment, elle n’est pas dupe et me jette un regard qui en dit long.
– Je vais sous la douche.
– Je te suis.
Elle se moque totalement que je sois pudique. Elle entre dans la salle de bains avec moi pour s’asseoir sur les toilettes et attend que je termine ma douche. Je me dépêche et ne prends pas le temps de profiter de cette installation incroyable, où des jets massants sortent du mur.
– C’est une demeure magnifique, me dit Nina quand j’enfile mon sous-vêtement.
– Extrêmement chère, tu veux dire, grimacé-je. Même si ça appartient à ses parents… Je me demande pourquoi Jace est un simple éducateur.
– Il aime ce qu’il fait, répond ma sœur. Ça devrait être suffisant, non ?
– Bien sûr !
Nina fouille dans la commode pour me jeter un tee-shirt blanc de Jace. Je l’enfile rapidement.
– Alors, entre vous, est-ce que c’est sérieux ?
J’aurais dû me préparer à cette question. Maintenant, je ne peux plus ralentir les battements de mon cœur.
– Merde, tu es accro !
– N’importe quoi, ricané-je.
Comment pourrais-je m’autoriser à ressentir quoi que ce soit pour Jace, alors que je dois quitter l’État dans quelques jours ? Le L.A. Times me prendra tout mon temps. Je ne pourrai pas assumer une relation à distance. Je suis déjà incapable de maintenir mon rôle dans cette famille alors que je travaille à New York.
– Même si je le voulais, continué-je, ce n’est pas possible, Nina.
Ses yeux ne me lâchent plus. Elle sait que quelque chose ne va pas. Pourtant, elle n’insiste pas. Elle préfère attendre que je me dévoile, mais je ne m’en sens pas capable. Elle me dirait de partir pour Los Angeles, que c’est une opportunité et que je ne dois pas culpabiliser d’évoluer aussi bien dans ma vie professionnelle. Anissa me conseille de partir, et je vais le faire, mais ça n’empêche pas de sentir mon cœur se briser à chaque fois que je pense à mon départ précipité.
Avant de descendre, je m’empresse de m’habiller correctement avec un gros pull en laine. Même si, dans le chalet, la cheminée est toujours allumée, dehors, la neige s’est arrêtée de tomber tard dans la nuit et le soleil peine à réchauffer les montagnes qui nous entourent.
Au rez-de-chaussée, toute ma petite troupe est installée pour prendre le petit déjeuner. Cooper fait sauter des pancakes dans une poêle. Gabie chante une chanson de Noël pendant que Zack et Ben s’imaginent déjà sur les pistes.
– Arrête de courir autour du sapin, dit Janice à notre petite sœur.
– Il est grand ! Encore plus grand que celui de la maison ! s’exclame la petite rousse. On peut habiter là pour toujours, Ely ?
Tout le monde éclate de rire et Jace me lance un regard coquin.
– Nous ne sommes pas chez nous, ma chérie.
– Mais on peut vivre ici avec Jace ! Je veux vivre avec Jace et toi, boude Gabie.
Le principal intéressé ne semble pas vouloir m’aider devant cette crise. Nina et Cooper sont plus occupés à se moquer de nous et les adolescents sont trop concentrés sur leur conversation.
– Et Louise et Stephan, dis-je doucement à Gabie, tu les oublies ?
– Tu peux être une deuxième mam’s, et Jace, un deuxième pap’s.
Je rougis devant son allusion pendant que le brun rit derrière ses mains croisées.
– Il faut être amoureux pour ça, répliqué-je.
Gabie me regarde, puis elle se tourne vers Jace avec un grand sourire.
– Tu veux bien être amoureux d’Ely ? S’il te plaît !
Ce petit bout de 5 ans va causer ma perte. Jace arrête de rire. Il lui sourit tendrement, puis ses yeux me fixent intensément.
– Il faut juste qu’elle me laisse faire, répond-il avec naturel.
J’ai envie de me cacher. Heureusement, aucun des enfants ne capte ce qu’il se passe. Même Gabie est déjà passée à autre chose. Elle saute sur Zack pour qu’il tresse ses cheveux. Il refuse et la repose par terre. Du coup, elle se met à pleurer et Ben la récupère pour l’installer sur ses genoux.
Finalement, je préfère esquiver le petit déjeuner. Je prépare les vêtements de chacun pour une journée en pleine montagne. Janice vient m’aider. Elle s’exclame à chaque fois qu’elle passe près d’une fenêtre. Elle me fait promettre d’organiser une randonnée dans cette immense forêt enneigée.
Quand nous sortons de la maison, Ben et Zack ne peuvent pas s’empêcher de nous mitrailler de boules de neige. Nous finissons trempés avant même d’arriver à la station de ski. Il y a plus de monde que je le pensais. Une odeur de vin chaud et de gourmandises a envahi tout le petit village. Des magasins de souvenirs et une grande patinoire égaient le centre-ville. Des haut-parleurs diffusent des chants de Noël, créant une atmosphère de fête.
Je grimace à chaque fois que Gabie et Janice chantent en chœur les mélodies qu’elles entendent. Nous pourrions nous contenter d’un paysage agréable, mais l’ambiance de Noël plane tout autour de nous. Étrangement, ça me dérange moins en étant loin de New York. À croire que les mauvais souvenirs sont autant rattachés à la ville qu’aux fêtes de fin d’année.
Loin des avertisseurs et des bouchons new-yorkais, c’est un cadre féerique qui nous entoure. Je ne peux pas m’empêcher de remercier Jace encore une fois de nous faire vivre tout ça. Nous trouvons le magasin de location de matériel de ski. Jace commande les équipements pour tout le monde et nous nous installons sur les bancs pour nous habiller correctement.
Les pieds aussi lourds que du béton, j’avance difficilement dans la neige avec mes bâtons de ski sous le bras. Nous avons laissé Gabie avec un groupe d’enfants pour apprendre à skier. Janice s’est proposée pour participer aussi, car elle n’est pas très à l’aise sur des skis pour l’instant.
– Ely, suis-nous ! crie Zack depuis son tire-fesses.
Il a l’air parfaitement dans son élément, entouré de neige et de sapins aussi grands que l’Empire State Building. Mes frères sont super excités. Ils n’ont pas hésité une seconde avant d’emprunter le chemin vers les tire-fesses pour monter directement sur une piste rouge ou noire.
Personnellement, chaussée de mes skis, je ne sais toujours pas ce que je fais là. Je ne suis pas une grande skieuse. Rares sont les fois où j’ai eu l’occasion de venir à la montagne en hiver, mais je tiens sur mes jambes, c’est déjà bien.
Cooper et Nina sont montés depuis plusieurs minutes. Je ne vois plus la doudoune rose fuchsia de ma sœur.
– Tu as peur ?
Je me tourne vers Jace, qui est resté près de moi toute la journée. Notre complicité se consolide de minute en minute. Je me surprends à croire que ça pourrait être ainsi tous les jours, et pas seulement pendant les vacances de Noël. Il me fait voir les choses autrement, avec plus de recul et moins de précipitation. Si cette proposition pour L.A. ne s’était pas présentée, j’aurais sûrement tout fait pour continuer à le voir et à apprécier sa compagnie.
– Non, répliqué-je en essayant d’avoir l’air sûre de moi. J’attends juste qu’il y ait moins de monde.
– Ely, s’esclaffe le brun, plus tu vas attendre et plus il y aura du monde ! Lance-toi, je serai derrière toi.
– Est-ce que je dois comprendre une certaine allusion dans cette phrase ? le taquiné-je.
– Tu ne penses qu’à ça, souffle-t-il.
Nos skis ne nous permettent pas de nous rapprocher, mais son regard suffit à me réchauffer de l’intérieur. Il tire sur l’un de mes bâtons, et je suis propulsée devant lui.
Le bruit de la machine des tire-fesses m’angoisse encore plus que la colline de neige que je vais devoir affronter. L’employée de la station attrape une barre et me la tend, comme si je n’étais pas déjà assez en panique. Je l’agrippe en tremblant. Malgré mes gants, elle me paraît gelée. J’écarte les jambes, enfourche le tire-fesses et suis projetée en avant. Mes skis se rencontrent. Je me crispe de la tête aux pieds.
– Ely, regarde devant toi ! crie Jace.
Je me concentre pour maintenir mon corps assez droit afin de ne pas m’écraser dans la neige. Je suis tellement tendue que des crampes envahissent tout mon dos.
– Détends-toi, continue le brun derrière moi. Ne reste pas si droite, tu vas tomber.
– J’aimerais bien t’y voir, grogné-je.
Jeter un coup d’œil derrière mon épaule est une mauvaise idée. Premièrement, Jace ressemble à un top model à la neige, stable sur ses skis et prêt pour un shooting photo en extérieur. Il m’agace autant qu’il me régale.
Deuxièmement, je perds l’équilibre au moment où mes skis rencontrent une petite bosse. Mes pieds s’emmêlent et je sens la chute avant même qu’elle n’arrive. Mes genoux percutent la glace, mais je ne lâche pas la barre pour autant. Je suis traînée jusqu’au bout. Je ferme les yeux si fort qu’une migraine se pointe. J’entends parfaitement le rire de mes frères et le cri de frayeur de Nina quand je suis propulsée dans la neige après avoir lâché ma prise.
Je ne me relèverai pas. Je veux juste mourir à cet instant précis.
Jace arrive près de moi. Il s’accroupit et me touche doucement la tête.
– Bon sang ! Tu continues à m’en faire voir de toutes les couleurs.
– Je suis une catastrophe.
– Légèrement, s’esclaffe Nina.
– En selle, Miss Maladroite, me dit Cooper.
Mon amant m’aide à me relever. Je secoue la neige qui recouvre tout mon corps. Ben et Zack se sont déjà élancés sur la piste. Nina et Cooper les suivent. Il ne reste plus que le brun et moi.
– Tu vas réussir à descendre cette piste ? me demande Jace.
– Je n’ai pas vraiment le choix, maintenant que je suis là.
– Tu aurais dû me dire que tu ne voulais pas monter si haut.
– La prochaine fois, on prendra le télésiège.
– C’est noté, dit-il en riant. Allons-y.
Nous slalomons lentement. Jace ne veut pas avancer plus vite, même si je lui assure que je peux me débrouiller toute seule. Nous nous retrouvons à deux pendant cette descente. C’est un moment apaisant. Je ne me prive pas d’admirer le sublime paysage qui nous entoure.
J’ai l’impression d’être en chute libre quand je regarde Jace skier. Nous faisons semblant, tous les deux. Nous savons qu’il n’y a rien à tirer de cette histoire, et pourtant nous sommes là, en train de glisser côte à côte, comme si nos deux mondes n’allaient pas entrer en collision dans quelques jours.
– On s’arrête boire un chocolat ? me propose Jace.
Je hoche la tête, excitée à l’idée d’enlever ces engins de malheur de mes pieds. Nous skions encore un peu et trouvons un petit chalet qui propose des boissons chaudes pour les skieurs désirant faire une pause pendant la descente.
Je me débarrasse rapidement de mes skis et secoue mes pieds dans tous les sens. Jace s’assure de les poser correctement contre le mur et nous entrons dans la cabane. La chaleur et l’odeur du chocolat me réconfortent instantanément.
Bon Dieu ! J’aimerais vivre ici tous les jours de l’année.
Nous nous installons à une table en bois. Des troncs d’arbre coupés font office de tabourets. C’est un lieu atypique avec un charme fou. Des lumières flottent au-dessus de nos têtes et un sapin de Noël domine pratiquement toute la pièce.
– Deux boules de chocolat, demande Jace à la serveuse.
– Je croyais qu’on venait là pour des chocolats chauds ?
Jace me sort son petit sourire en coin. Il enlève son bonnet et son écharpe. J’ouvre ma veste pour respirer un peu. Quand il s’approche de moi, j’en profite pour goûter ses lèvres. Nos moments à deux sont rares, vu que les enfants sont toujours dans les parages, et même si Nina et Cooper sont au courant, nous évitons de nous afficher pour ne pas instaurer d’habitudes.
– Fais-moi confiance, murmure-t-il contre mes lèvres.
Il ne fait pas seulement référence au choix de nos boissons, je le sais. J’aurais aimé pouvoir lui dire que je ne serai pas là pour le réveillon de Noël, mais ce n’est pas encore le bon moment. La serveuse nous apporte deux mugs fumants, remplis de lait vanillé. Dans une coupelle, une tête de bonhomme de neige et une tête de renne, toutes deux en chocolat, attendent sagement que je les mange.
– Et maintenant ?
– Choisis une tête et plonge-la dans ton lait.
J’opte pour le bonhomme de neige et fais ce qu’a dit Jace. Le chocolat fond dans le lait et une multitude de petites guimauves s’échappent. J’applaudis comme une enfant et m’empresse de mélanger le tout pour créer le meilleur chocolat chaud que j’ai bu de toute ma vie, j’en suis sûre. Jace noie la tête du renne à son tour. Je ne peux pas m’empêcher de regarder son mug avec envie dès que la magie opère.
– C’est délicieux, soufflé-je après ma première gorgée.
Jace sourit. Il lève la main pour venir essuyer ma lèvre supérieure. Je coince son pouce entre mes lèvres et mords le bout avant de l’embrasser.
– J’aime passer du temps avec toi, avoué-je.
– Moi aussi, Ely, chuchote-t-il.
Il veut autant que moi continuer cette relation, mais nous savons tous les deux que ce n’est pas possible. Si je devais rester à New York, je lui aurais sans doute proposé que l’on continue de se voir.
– Puis-je te poser une question ? me demande Jace.
– Je t’écoute.
– Est-ce que tu seras là pour voir tes frères et sœurs ouvrir leurs cadeaux ?
Me cacher sous la table ou m’enfuir ne semble pas envisageable, vu sa manière d’agripper ma main. Je suis maladroite, névrosée, fuyarde, mais je ne suis pas une menteuse.
– Jace… soufflé-je.
– Putain !
Sa voix se casse légèrement et il retire sa main de la mienne. J’aurais aimé ne pas le décevoir à ce point, mais je ne pouvais pas jouer la comédie plus longtemps.
– Nous devrions y aller.
– Attends, le stoppé-je quand il se lève. Est-ce qu’on peut discuter ? Ce n’est pas si simple.
– Tu pars quand, exactement ?
– Je dois être à Los Angeles pour le 24 décembre, bafouillé-je.
Son visage se ferme à mesure qu’il réfléchit. Il ne semble pas comprendre l’importance de ce projet pour ma chronique. Quand j’ai commencé à l’écrire, sur mon blog, je n’aurais jamais pensé qu’elle finirait dans le New York Times. Et là, on me donne la chance d’avoir mon nom dans les deux plus gros journaux des États-Unis. Il n’a pas le droit de m’en vouloir de penser à ma carrière.
– Tu crois que je les abandonne parce que je le veux, mais je ne peux pas passer à côté de cette opportunité.
– Tu n’as vraiment rien compris ! C’est dans ta manière de faire les choses qu’il y a un problème. Tu en as parlé à tes frères et sœurs ?
Il plaque ses mains violemment sur la table en faisant trembler nos tasses à moitié vides.
– C’est bien ce qu’il me semblait ! Comment tu penses qu’ils vont réagir quand ils apprendront, à la dernière minute, que tu pars ? Je comprends ton choix, c’est ta carrière, mais pense un peu à l’impact que ça aura sur ta famille quand tu les mettras au pied du mur.
Les yeux noyés de larmes, je me lève pour sortir précipitamment. Je sais qu’il a raison, mais j’ai été trop lâche. Je n’avais pas envie d’affronter leurs regards.
Le froid me percute. Je referme ma veste et retrouve les skis. Quand je veux récupérer les miens, tous les autres tombent dans un fracas bordélique. Décidément, je ne fais jamais rien comme il faut ! Certaines personnes me regardent de travers, mais je m’en fous. Je veux absolument partir d’ici.
J’enfile mes skis tout en essuyant mes larmes. J’ignore Jace, qui sort du chalet et qui me cherche des yeux. Je n’ai pas envie de lui parler pour le moment, alors je glisse sur la neige pour m’éloigner le plus vite possible.
Évidemment, comme à chaque fois que je fais quelque chose dans la précipitation, ça ne finit pas bien. Comment Jace fait-il pour toujours pointer du doigt mes plus grandes craintes ? Si, au départ, ses remarques me paraissaient déplacées, aujourd’hui, ce qu’il pense compte pour moi. Ça fait presque deux semaines que nous sommes tous les jours ensemble. Il a pris le temps de connaître mes frères et sœurs individuellement et il a fait ressortir le meilleur chez chacun d’eux.
Mais il n’avait pas à s’énerver comme ça !
Il croit que je ne sais pas que la séparation va être dure ? Plutôt que de m’accabler, il aurait pu m’aider à arranger la situation, à parler avec mes frères et sœurs pour qu’ils comprennent que ma vie professionnelle est importante, mais que ça ne veut pas dire qu’ils n’auront pas leur place dans ma vie personnelle. Au lieu de ça, Jace m’a fait la morale sans chercher à savoir ce qui m’avait motivée à accepter l’offre de Los Angeles.
Je suis toujours en plein combat mental quand mes skis prennent de la vitesse, que je n’arrive pas à contrôler. La descente devient dangereuse. Je panique et perds mes bâtons l’un après l’autre. Sans réfléchir, je lève le pied droit et mon genou gauche cède sous la pression. Je dégringole dans un bruit sourd. Mes skis se déclipsent et partent chacun de leur côté. Je mange et sniffe de la neige en même temps.
Je suis à deux doigts d’éclater en sanglots quand Jace arrive près de moi. J’entends sa voix paniquée. Il touche mon visage comme si j’étais en porcelaine, mais je ne sens rien à cause du froid qui s’infiltre sous mes vêtements et brûle ma peau.
– Putain, Ely, dis-moi que ça va !
– Oui, marmonné-je en essayant de me relever.
– Ne bouge pas. Il faut appeler les secouristes.
– Pas besoin, je vais bien.
Je n’ai aucune envie de finir sur un brancard avec une minerve. Jace m’aide à me lever, mais il continue de me toucher partout pour voir si tout est encore à sa place. Ma dignité, elle, n’est pas du tout à sa place habituelle. Deux chutes en une seule journée, ça me suffit !
– Ely. Regarde-moi.
– Non.
– Pourquoi ? Tu as mal quelque part ? s’inquiète Jace.
– Si je te regarde, je vais sûrement te frapper ou t’embrasser. Je n’ai pas envie de choisir entre les deux, donc je préfère éviter tes yeux pour l’instant.
Ce crétin rit comme si nous n’avions pas un désaccord sur le feu. Il me serre dans ses bras et se penche pour poser son front contre le mien.
– Je suis désolé de m’être emporté.
Son souffle est chaud sur ma joue. La différence de température me fait frémir. Je suis gelée. J’ai envie de glisser mes mains sous sa doudoune pour me réchauffer contre sa peau.
Jace dégage un peu de neige de mes cheveux alors que je suis perdue dans mes pensées. À quel moment mes sentiments ont-ils changé, exactement ?
– Nous parlerons plus tard, me dit-il après avoir embrassé le bout de mon nez. Avant, je dois te ramener au chalet pour que tu ne tombes pas malade.
J’acquiesce, un nœud dans la gorge. Je me sens mal, et ce n’est pas uniquement dû à ma chute.
– Ne t’inquiète pas. Nous allons trouver une solution pour l’annoncer correctement aux enfants, me rassure Jace.
– Je veux juste attendre un peu, OK ? demandé-je en m’approchant plus près de lui pour profiter de sa chaleur.
Jace ne me répond pas. Son regard s’arrête sur mes lèvres et je me mets sur la pointe des pieds pour atteindre les siennes. Son contact est brûlant. Malgré mes vêtements mouillés, je me colle à lui en passant mes bras derrière sa nuque.
– Oui ! C’est génial ! J’adore !
Nous nous écartons en entendant la voix fluette de Gabie, à quelques mètres de nous.
– Oh, non ! marmonné-je.
Je lance un regard désespéré à Jace, mais il se contente de sourire à Gabie, qui court pour nous rejoindre. Derrière elle, Ben et Janice n’arrivent pas à aligner deux mots.
– Je ne comprends plus rien, dit mon frère en riant. Depuis quand vous êtes ensemble ?
Je me mets à paniquer. J’ai envie de prendre mes skis et de dévaler la piste sans m’arrêter. Ils attendent tous des explications. Gabie attrape ma main pour que je danse avec elle.
– Disons qu’on n’est pas… essayé-je d’expliquer.
Je commence à avoir la nausée à force de tourner sur moi-même, mais ma petite sœur n’est pas prête à s’arrêter.
– Vous êtes bêtes de ne pas l’avoir vu, intervient Zack.
– Parce que tu le savais, toi ? s’étonne Janice.
Zack hausse les épaules avec un air fier sur le visage. D’un côté, s’il ne nous avait pas vus dans la cuisine, il n’aurait pas deviné que Jace et moi étions… Nous sommes quoi, d’ailleurs ? Je ne peux pas dire à des enfants que nous couchons ensemble occasionnellement pour passer le temps. Même si la relation a évolué, nous savons qu’elle n’ira pas plus loin à cause de mon déménagement. Je suis dans une impasse. Jace n’a pas l’air de savoir quoi dire non plus de son côté.
– Allez, on se calme, tempère-t-il. Retournons au chalet…
– Vous allez vous marier ? demande Gabie en sautant dans la neige.
– Non ! m’exclamé-je, horrifiée.
– Pourquoi ? Vous êtes amoureux, non ?
Ces questions m’horripilent de plus en plus. J’aimerais juste qu’elle passe à autre chose et qu’elle oublie ce fichu baiser.
Zack décide de la faire taire avec une boule de neige aussi grosse que sa tête. Nous nous attendons tous à ce qu’elle se mette à pleurer, mais elle essuie son visage et fronce les sourcils de colère.
– Bagarre ! crie-t-elle.
Elle court pour charger Zack, qui éclate de rire en tombant en arrière. Une grosse bataille de boules de neige commence. On oublie totalement nos skis, qui traînent dans un coin. J’ignore les regards furtifs de Jace et profite de cet instant avec mes frères et sœurs jusqu’au bout.
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