All I Want Is You
Chapitre 34
Ely
Six mois plus tard
[J’ai trouvé un site Internet
pour écouter ton interview.
Tu vas être géniale. J’ai hâte
d’entendre ta voix.]
Je relis le message de Jace une bonne dizaine de fois et il me fait toujours le même effet.
Je me suis réveillée en retard malgré les allers-retours d’Anissa dans mon dressing. Et c’est en regardant mon téléphone pour vérifier l’heure que j’ai vu son message. Je me suis levée si précipitamment que ma collègue a pensé qu’il y avait un problème. Il est rare que nous nous donnions des nouvelles, avec Jace. Depuis notre dernière rencontre, je dois pouvoir compter sur les doigts d’une seule main les messages que nous avons échangés. À chaque fois, j’ai eu une envie dévorante de l’appeler pour entendre sa voix.
Il y a un mois, je lui ai envoyé un message pour lui dire que j’allais faire une interview à la radio, avec Anissa, pour présenter le nouveau concept de « Love&Ely » et attirer plus de monde. On sent que L.A. n’est pas New York. D’après les études de marché, mes lecteurs de Los Angeles préféreraient une application grâce à laquelle ils pourraient interagir directement avec moi.
Quoi qu’il en soit, je n’ai pas eu de réponse de Jace, donc j’ai pensé que ça ne l’intéressait pas. Je ne mentirai pas : ça m’a fait mal au cœur de ne pas avoir un petit soutien de sa part. Mais le message de ce matin me donne assez de force pour participer à cette interview.
Je n’aime pas être le centre de l’attention. C’est bien pour ça que ma chronique était anonyme sur mon blog au début. Mais je dois m’adapter et accepter que les choses changent si je veux vraiment faire évoluer « Love&Ely » à Los Angeles. Les Californiens sont durs en affaires. Le courrier du cœur ne les intéresse pas réellement et j’ai beaucoup moins de demandes qu’à New York. Anissa dit qu’ils sont moins stressés que les New-Yorkais, et qu’ils ont donc moins besoin de conseils pour prendre des décisions. Soit, pourquoi pas ? Mais, du coup, il faut qu’on s’adapte si la formule que l’on propose ne leur convient pas.
Le point positif, c’est que, tant que notre projet, avec Anissa, n’est pas encore abouti, j’ai plus de temps pour moi. Je flâne le long de la plage tous les soirs pour admirer le coucher du soleil. Parfois, je reste pendant des heures, les pieds dans le sable, les yeux tournés vers l’horizon.
New York me manque. Le bruit, la foule, les taxis et leurs fichus avertisseurs… J’en viens même à regretter les chansons de Noël qui résonnent dans les haut-parleurs dès novembre. À Los Angeles, il n’y a pas la même magie, juste des surfeurs, des couples en patins et du soleil les trois quarts de la journée. C’est sympa, mais un peu ennuyeux. En tout cas, pour moi.
– Ely, vous êtes prête ?
Je me tourne vers Josépha, la community manager qui gère mes réseaux sociaux et mes rendez-vous médiatiques. En toute honnêteté, je ne suis pas sûre de bien comprendre ce qu’elle fait, mais j’ai l’impression qu’ici, les réseaux sociaux ont plus de poids qu’à New York. En tout cas, c’est une directive du L.A. Times pour que je me consacre entièrement à la rédaction de ma chronique.
Mais bon, je reçois tellement peu de courrier que je peux facilement gérer ça toute seule. C’est pour ça qu’avec Anissa, on a pensé à modifier la formule proposée aux habitants de Los Angeles : une application interactive avec un forum où les utilisateurs pourront laisser leurs questions. Une fois par semaine, une sélection sera faite par l’équipe afin de proposer un florilège de réponses made by Ely.
On a également pensé à ce qu’une fois par mois, une rencontre en ligne soit prévue pour répondre en direct à nos abonnés, et pourquoi pas aborder des thématiques que nous rencontrons souvent. Quand nous en avons parlé avec le L.A. Times, ils ont été hyper emballés par l’idée, presque autant qu’Anissa.
J’avoue que je me sens un peu dépassée par tout ça. Je préfère de loin les échanges classiques que j’avais à New York, en prenant en considération le temps qu’une personne met à écrire son mail ou sa lettre, le soin apporté à chaque mot, à chaque tournure de phrase. Sur les réseaux, tout va beaucoup plus vite. C’est la politique de l’« instantané ». J’ai bien conscience que le monde va dans ce sens, mais j’aime l’idée que « Love&Ely » permette à ceux qui le souhaitent de ralentir un peu.
– J’arrive, soufflé-je.
Je regarde une dernière fois le message de Jace et me décide enfin à lui répondre.
[Merci pour ton soutien.
Je t’embrasse.]
Je ne sais pas quoi dire d’autre, alors j’envoie rapidement le texto et me lève pour suivre Josépha. Je traverse le studio de la radio en saluant tous les techniciens et animateurs que je croise sur mon chemin. C’est un gros groupe, qui est diffusé dans toute la Californie, donc je n’ai pas intérêt à me planter.
On me fait entrer dans la cabine et je m’assieds à côté d’Anissa, qui est déjà équipée de son casque. Elle est bien plus excitée que moi par ce nouveau projet. Un technicien vient m’aider à tout enfiler, puis une musique d’Imagine Dragons est envoyée.
– Salut, Ely ! Je suis Nick ! C’est un plaisir de te recevoir.
– Merci beaucoup pour l’accueil, lui dis-je en souriant, un peu stressée.
Nick est l’animateur radio de référence. C’est un peu lui, le patron, dans ce studio, et ça me fait encore plus angoisser. Anissa attrape ma main sur la table pour me donner un peu de sa chaleur. Elle semble à l’aise dans cet environnement.
– No stress, me chuchote-t-elle. Ils sont super sympas !
– On va d’abord te présenter, me dit Nick, puis on parlera de ton travail en général, et ensuite de la chronique, OK ? Pas de panique, ça va bien se passer. Après, nous prendrons quelques appels si tu es d’accord.
– Oui, bien sûr !
Je n’ai jamais donné de conseils en direct, mais j’imagine que ça sera un bon entraînement pour la suite. La musique se termine et Nick reprend l’antenne. Anissa est excitée. Ses yeux pétillent comme ceux de Gabie le jour de Noël.
Un petit sourire s’incruste sur mes lèvres quand je pense à ma famille. Je les appelle régulièrement, et j’assiste même aux matchs de Ben en visio. Gabie m’appelle dès qu’elle a un problème urgent, c’est-à-dire quand elle ne trouve plus son doudou préféré de la semaine ou lorsque sa copine d’école n’est plus sa copine. Janice est souvent celle qui récupère le téléphone quand la petite abuse, donc nous parlons un peu à chaque fois. Zack n’aime pas appeler, alors on s’envoie des messages. Il m’a dit qu’il voyait de plus en plus ses parents, mais qu’il n’avait pas envie de retourner vivre chez eux pour l’instant. Ils sont sobres depuis quelques semaines, mais Zack n’est pas confiant. Il craint une rechute à tout moment.
– Les amis, aujourd’hui nous sommes avec Ely et Anissa, le duo de choc, que vous connaissez sans doute, derrière la chronique « Love&Ely » !
– Salut, tout le monde, lance ma collègue, hyper à l’aise.
– Bonjour à tous, dis-je dans le micro.
Ma voix n’est pas naturelle et je grimace en m’en rendant compte. Même si on ne me voit pas, je suis stressée de ce que ça va donner à l’antenne. Anissa m’offre un petit sourire encourageant, puis je me tourne vers Nick.
– « Love&Ely » est ta création. C’est ça, Ely ? Comment ça a commencé exactement ?
OK, si on reste centré sur mon projet, ça ne devrait pas être trop difficile.
– Au tout début, j’abordais différents thèmes sur mon blog, puis les gens ont commencé à me poser des questions et à me demander des conseils sur leur situation. Je me suis prêtée au jeu en me servant de mes études de psychologie et de mon expérience personnelle.
– Donc, c’est un peu médical ? hésite Nick.
Je ris en même temps qu’Anissa.
– Non, pas vraiment. C’est avant tout un échange entre deux personnes. C’est souvent plus facile de prendre du recul sur sa situation avec une inconnue plutôt qu’avec un membre de sa famille ou l’un de ses proches. Il n’y a pas de jugement ni de honte. Je ne prétends pas détenir LA vérité. J’essaie d’être le plus juste possible dans mes conseils et de répondre au mieux aux besoins de mes lecteurs et lectrices. Dans tous les cas, la décision leur revient. C’est leur vie et leurs choix. J’essaie juste de leur apporter un bout de mon expérience qui pourrait leur être utile.
Anissa lève le pouce avec un sourire éclatant. Je libère un petit soupir loin du micro pour relâcher la pression. L’exercice n’est pas si compliqué et Nick est patient : il me laisse répondre sans me couper.
– Est-ce que tes lecteurs ne te parlent que d’amour ?
– Non ! Il n’y a aucun sujet que je n’aborde pas avec eux. J’aime la diversité de mon lectorat. Nous parlons famille, amis, travail, amour, mais surtout, nous parlons de soi. Souvent, on se rend compte que tout est lié. Il faut d’abord apprendre à se connaître avant de s’ouvrir aux autres.
– En tout cas, moi, j’adore le concept ! s’écrie Nick. On se retrouve tout de suite après le dernier morceau de Shawn Mendes.
Nick fait un signe aux techniciens derrière moi et enlève son casque avec un sourire. Je l’imite et m’appuie contre mon siège en acceptant la bouteille d’eau qu’on me tend. Je me sens soulagée. J’avais beaucoup d’a priori concernant cette interview à la radio, mais ça se passe bien pour l’instant.
– Nous allons parler de toi, Anissa, maintenant, de ton travail, du soutien que tu apportes à Ely, etc. OK ?
– Je suis prête.
J’ai l’impression que mon amie est faite pour ça. Quand on reprend l’antenne, je me fais toute petite et je laisse Anissa faire son show. Elle parle avec engouement, sans aucune hésitation, et propose ouvertement aux gens de tenter l’expérience en nous envoyant un courrier ou un mail via le blog.
Juste après, nous prenons à l’antenne deux auditeurs, à qui je prodigue mes conseils. J’espère réussir à transmettre mes expériences aussi bien qu’à l’écrit, même si je n’ai clairement pas le temps de réfléchir à la façon de tourner au mieux mes phrases. En tout cas, Nick et Ani ont l’air satisfaits : c’est plutôt positif !
Juste après, Nick reprend les rênes de l’interview.
– Maintenant, abordons la grande nouvelle, déclare-t-il. Ely, peux-tu nous parler de cette plateforme inédite que tu vas mettre en place ?
Je remets de l’ordre dans mes idées pour essayer de répondre correctement. Ce concept vient d’Anissa. Elle maîtrise mieux le sujet que moi, mais Nick s’adresse principalement à moi depuis le début.
– « Love&Ely » va avoir sa propre application dans quelques semaines, expliqué-je. Le but est de créer un lien direct avec nos lecteurs.
– C’est super ! Comment ça va fonctionner ?
Je me mords la lèvre, mal à l’aise. Nous n’avons pas encore peaufiné les détails, mais notre nouvelle rédactrice en chef a pensé que ce serait plus judicieux de lancer les événements promotionnels pour assurer un bon démarrage.
– Il y aura plusieurs rubriques, où les utilisateurs pourront interagir et me demander des conseils directement, dis-je rapidement en cherchant l’aide d’Anissa.
– C’est instantané, alors ? continue Nick. Tu vas être submergée de messages !
L’animateur radio plaisante et je lui réponds avec un sourire crispé. Quand je dis que je ne maîtrise pas les détails, c’est un fait. Anissa m’a proposé cette idée autour d’un verre et, le lendemain, le journal entier était d’accord pour la développer. C’est une opportunité pour « Love&Ely ». Je suis contente d’avoir une amie pour m’aider à concrétiser mes projets.
– Nous voulons que ça reste anonyme pour faciliter les échanges. Certains sont plus à l’aise pour s’exprimer sous un pseudonyme, et nous respectons cela, enchaîne Anissa. Chacun sera libre de demander ce qu’il veut. Tous les vendredis, nous sélectionnerons des messages au hasard pour y répondre. Certains recevront une réponse privée et d’autres trouveront leur témoignage directement dans le journal ou sur le blog.
– En soi, vous ne changez pas votre manière de faire, constate l’animateur. Vous serez toujours aussi proches de vos lecteurs.
Nick me jette quelques coups d’œil pour que j’intervienne, mais Anissa s’en sort beaucoup mieux que moi. Je n’ai pas envie de l’interrompre.
– On change la forme, mais pas le fond, confirme-t-elle avec un grand sourire.
– Nous espérons que cette formule saura séduire les habitants de Los Angeles, précisé-je. En tout cas, nous sommes très excitées par cette nouvelle expérience et j’espère que vous serez nombreux à nous accompagner !
L’animateur continue l’interview avec Anissa comme principale interlocutrice. Je me contente d’intervenir pour parler des conseils que nous pouvons donner, mais je laisse mon amie enrichir notre projet. Quand je l’écoute, si passionnée et convaincante, je me demande où sera ma place dans cette initiative. Anissa est à l’aise, et force est de constater qu’elle connaît mieux le sujet que moi.
L’application est une occasion à ne pas louper, ça, je le sais, mais en voyant l’euphorie d’Anissa, je comprends que ce n’est pas mon projet. C’est le sien, et elle mérite de développer tout son potentiel.
***
Cinq jours après notre passage à la radio, Anissa n’arrive pas à se calmer tellement elle a trouvé l’expérience grisante. Personnellement, je me sentais comme un lapin pris dans les phares d’une voiture. Je n’étais pas à ma place, sous la lumière, incapable d’aligner trois mots cohérents sur l’application.
Dès que nous arrivons au journal, je vais dans le bureau de la rédactrice en chef pendant qu’Anissa rejoint la salle de repos avec Josépha. Savannah est une cheffe autoritaire, mais bienveillante. Elle sait ce qu’elle veut, et surtout ce qu’elle ne veut pas pour son journal. Et elle n’hésite pas à le dire sans forcément y mettre les formes.
Quand j’arrive dans son bureau, elle m’accueille avec un grand sourire, prête à me prendre dans ses bras.
– Ely, Ely, Ely ! s’exclame-t-elle en applaudissant. La radio était une merveilleuse idée ! Nous croulons sous les demandes pour connaître la date de sortie de l’application.
– Je suis contente pour le journal, lui dis-je sincèrement.
Au fond de moi, ma décision est prise, et j’espère qu’elle sera d’accord.
– Vous voulez voir le prototype ? Je l’ai reçu ce matin.
J’acquiesce avec un sourire pendant qu’elle me montre ce que va donner l’application sur sa tablette. Plusieurs rubriques, une messagerie privée, un forum pour échanger entre lecteurs… Ils ont fait du bon travail, et ça confirme l’idée que j’ai dans la tête depuis quelques jours.
– Savannah, j’aimerais qu’Anissa soit à la tête du projet, déclaré-je enfin.
La rédactrice en chef ne dit rien, mais lève les yeux dans ma direction. Je ne sais pas si elle est surprise. En tout cas, elle n’en montre rien.
– Comment ça ? demande-t-elle.
– Cette application est une merveilleuse idée, mais elle n’est pas moi. Je n’arrive pas à me projeter comme je devrais le faire.
– Que proposez-vous, dans ce cas ? Qu’on arrête tout ?
– Non ! Anissa est parfaite pour ce travail. Elle est à l’aise avec la technologie, proche des gens, et elle adore cette ville. Donnez-lui le projet. Transformez « Love&Ely » en « Love&Ani ».
Savannah reste silencieuse, un peu trop longtemps pour mon bien-être. Je ne suis pas angoissée pour moi, mais pour Anissa. Elle mérite de porter ce projet jusqu’à son terme, ce qui ne sera pas possible sans l’accord de la rédactrice en chef.
– Et vous ? demande Savannah. Qu’est-ce que vous allez faire ?
– Rentrer chez moi.
– Donc, vous nous quittez ?
– « Love&Ani » serait une franchise de « Love&Ely », donc je ne vous quitte pas vraiment, plaisanté-je. Mais, oui, je voudrais rentrer à New York.
Tout me paraît évident maintenant. Ma chronique est la seule chose qui me retient à Los Angeles, mais elle ne correspond plus à ce que j’ai créé. En soi, ce n’est pas un problème, Ani saura très bien se charger du reste, mais je veux rentrer chez moi, retrouver mes lettres de papier et mes lecteurs new-yorkais.
– C’est d’accord, dit enfin Savannah. Anissa a eu beaucoup de succès à la radio. Je suis persuadée qu’elle saura conquérir le cœur des habitants de L.A. sur le long terme.
– Je le pense aussi, soupiré-je, soulagée.
Pendant une heure, nous revoyons les contrats et les changements que ça engendre. Savannah prévient Hawkings, qui est surprise, mais heureuse de me retrouver au Times. Je demande aux deux de garder le secret pour l’instant, car j’aimerais l’annoncer moi-même à Anissa.
Je ressors du bureau de Savannah le cœur léger, avec un poids en moins sur les épaules. La perspective de reprendre ma chronique à New York me rend euphorique et je quitte le journal avec un sourire satisfait.
***
Deux jours plus tard, j’invite Anissa à boire un verre après le travail. Lui cacher la vérité devient de plus en plus compliqué et Savannah m’a expressément demandé de me dépêcher, car ils ont une deadline à respecter pour la sortie de l’application. Tous les visuels ont été revus pour remplacer mon nom par celui d’Anissa. Le prototype de la plateforme est arrivé ce matin avec le nouveau logo, et tout ça dans le dos de mon amie, qui n’a rien remarqué. Je l’ai submergée de travail, plus que d’habitude, mais elle n’a rien dit et s’est contentée de répondre à un maximum de mails de lecteurs.
Mon portable vibre sur la table et mon cœur s’accélère quand je vois le nom de Jace. Nous n’avons pas reparlé depuis nos derniers messages, le jour de l’interview à la radio.
– Ton portable est aussi actif qu’un vibromasseur avec des piles neuves, se moque Anissa.
– Très drôle, pouffé-je.
– Est-ce qu’on va parler de cette demi-relation à distance que tu entretiens depuis six mois ?
J’avale ma gorgée de travers et tousse dans ma main.
– Nous n’avons pas de relation, marmonné-je.
– Je sais, me taquine Anissa, sinon vous échangeriez des sextos à longueur de journée, ce qui n’est pas le cas. Mais il y a quand même quelque chose.
Six mois que je me contente de quelques messages, et il est évident que ce n’est pas suffisant. Jace me manque, si fort que, parfois, ça me coupe la respiration. Anissa m’a écoutée pendant des heures parler de cet éducateur qui m’a troublée de plusieurs façons.
– Tu es accro, chuchote mon amie comme si elle me livrait un secret.
Je lève les yeux au ciel même si elle a entièrement raison. Je ne pensais pas ressentir des sentiments aussi forts pour un homme après ma rupture avec Greg, mais Jace s’est ancré en moi sans que je puisse le contrôler. Il s’est créé une place confortable dans mon cœur, ne se préoccupant pas du manque qu’il a suscité en moi.
– Est-ce que tu as vu le prototype de l’application ? demandé-je à Anissa pour changer de sujet.
– Non ! Savannah l’a gardé comme si c’était un secret d’État.
Je prends mon téléphone, ignore le message de Jace et ouvre l’application du journal. L’un des informaticiens me l’a installée ce matin pour que je puisse faire la surprise à Anissa. Je lui tends l’écran sans rien ajouter. Mon amie ne réagit pas tout de suite, comme si elle n’avait pas remarqué que mon prénom avait été remplacé par le sien.
– Je ne comprends pas, bafouille-t-elle.
– « Love&Ani », l’application au service des lecteurs ! m’exclamé-je. Ton idée, ta chronique, ton travail.
– Quoi ?
– Tu fais semblant de ne pas comprendre ou ton cocktail est trop fort ? me moqué-je.
La seconde d’après, son cri strident me vrille les oreilles et celles des autres clients. Anissa se lève pour me serrer contre elle, à tel point que j’étouffe malgré ses bras frêles. Quand elle me relâche, je n’arrive pas à comprendre ce qu’elle raconte. Ses paroles se mélangent, ses phrases s’enchaînent trop vite.
– Respire ! lui ordonné-je, amusée.
– Pardon ! C’est juste… pourquoi ?
– Tu t’es investie comme une dingue dans ce projet. Il est temps, pour toi, de concrétiser toutes tes idées. Je suis fière de te laisser un bout de ma chronique.
Quand Anissa comprend que je ne ferai pas partie de l’aventure, son sourire s’estompe. Mon seul regret est de ne plus travailler avec elle au quotidien, mais nous resterons de bonnes amies, j’en suis certaine.
– Je rentre à New York, dis-je en prenant sa main, mais je pars sereine maintenant que je sais que tu récupères le flambeau.
– Los Angeles ne t’a pas convaincue. J’aurais dû m’en apercevoir, soupire Anissa. Tu peux me faire confiance : « Love&Ani » deviendra aussi célèbre que la chronique de New York.
Nous commandons une nouvelle tournée pendant qu’Anissa m’inonde d’idées pour développer l’application. Je sais que je n’ai pas fait d’erreur, vu son énergie. Dès que nos verres arrivent, je lève le mien.
– À « Love&Ely » et à « Love&Ani » !
Nos coupes se rencontrent et nous avalons une grande gorgée.
– Quand rentres-tu à New York ? me demande Anissa.
– Dans quelques jours, le temps de tout mettre en place.
– Je n’arrive pas à croire que nous n’allons plus travailler ensemble.
Une petite nostalgie s’installe et Ani me saute dessus pour me faire un câlin.
– Tu vas retrouver ta ville polluée, tes buildings, ton journal et ton éducateur sexy, me taquine-t-elle.
J’éclate de rire en la serrant contre moi. En venant à L.A., je voulais exploiter au maximum ma carrière pour éviter de replonger dans une histoire d’amour qui me ferait m’effacer encore une fois. Je ne rentre pas spécialement pour Jace, et Anissa le sait, mais il est évident que j’aimerais le revoir, s’il est d’accord.
Je l’ai rejeté par peur de l’abandon. Il m’a fallu six mois pour me rendre compte que tous les hommes ne sont pas comme Greg. Jace n’attend rien en retour. Il croit en moi et en mes rêves. Il est doux, patient, à l’écoute, et en même temps il est intense et me bouscule sans cesse. L’attirance que j’ai immédiatement ressentie pour lui n’était pas passagère, elle s’est intensifiée. Il m’a fallu plusieurs mois pour comprendre que j’étais réellement tombée amoureuse de lui.
Il me tarde de rentrer pour revoir ma famille, ma ville et l’éducateur sexy.
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