All I Want Is You

Brenda Beli · Chapitre 16 sur 38

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All I Want Is You

Chapitre 16

 

 

Ely

 

La matinée passe vite. Je slalome entre le ménage, le linge et la confection de biscuits de Noël, que j’ai promis à Gabie et à Janice. Jace a emmené les garçons, tôt ce matin, pour passer la journée entre mecs. Nous nous retrouverons en fin d’après-midi pour visiter le quartier de Brooklyn, Dyker Heights. Je n’ai pas eu l’occasion de parler avec Zack. Il n’est pas sorti de sa chambre après la discussion qu’il a eue avec Jace, et c’est tant mieux pour lui, car je ne pense pas que j’aurais supporté sa présence.

Je ne décolère pas à la suite de ses propos. Ben était dans tous ses états. Le pire, dans cette histoire, c’est qu’il n’en veut pas à Zack, mais à lui-même. Il se sent idiot d’avoir fait ça, honteux d’avoir ce secret depuis si longtemps. Pour être honnête, si Zack ne l’avait pas balancé dans toute la maison, je n’aurais jamais réalisé que Ben aimait les garçons. Cela me paraît tellement insignifiant comme détail ! Mais le sujet le met affreusement mal à l’aise.

Dans ma chronique, il m’a déjà été demandé des conseils pour faire un coming out – une femme qui s’était rendu compte qu’elle préférait les femmes, un homme qui ne comprenait pas son attirance pour son voisin… Des tas d’histoires sont similaires à celle de mon frère. Pourtant, je n’ai rien dit de spécial pour le calmer. Je l’ai pris dans mes bras, je lui ai dit que je l’aimais et que peu importait vers qui il se tournait pour trouver son bonheur tant qu’il le trouvait.

Ben m’a demandé de ne pas en vouloir à Zack. Apparemment, ce dernier est au courant depuis quelques années et jamais il n’a été grossier envers l’homosexualité de son frère. Ben pense que Zack s’est senti attaqué et qu’il lui fallait absolument quelque chose pour répliquer. Ce n’est pas nouveau que Ben prenne la défense de son petit frère, mais j’estime que Zack a été beaucoup trop loin cette fois-ci.

Stephan et Louise auraient géré ça mieux que moi, c’est certain. Je ne sais pas comment m’adresser à Zack sans craindre de lui passer une soufflante. Jace s’est chargé de lui faire la leçon, mais nous n’avons pas eu l’occasion d’en discuter, puisque Mme Hawkings a choisi ce moment pour me téléphoner et me parler plus sérieusement de l’offre du L.A. Times.

Elle m’a sorti le tapis rouge : une augmentation de salaire, un bureau immense avec vue sur la ville, deux assistantes performantes pour trier mon courrier – comme si je n’étais pas capable de le faire moi-même – et une publicité hors du commun pour « Love&Ely ». Elle a même baragouiné quelque chose sur une potentielle chronique à la télévision, en direct.

Je suis complètement dépassée. J’aimerais être sûre à deux cents pour cent de ne pas faire une connerie en acceptant. C’est un tremplin pour ma carrière, il n’y a aucun doute là-dessus. Pourtant, quand je regarde Janice et Gabie, de la farine sur le visage et du beurre sur les mains, je me dis que je devrais peut-être réfléchir plus longtemps.

– Sortez tous les emporte-pièces que vous trouvez.

Gabie saute de son tabouret pour ouvrir tous les placards. Je sélectionne ceux qui n’ont rien à voir avec Noël. Mes sœurs me jettent de drôles de regards. Je n’ai jamais compris pourquoi il y avait des gâteaux spécifiques pour cette fête. Dans tous les cas, ils seront mangés.

– Ely, me dit Gabie, c’est une licorne.

– Oui, et alors ?

Je m’applique sur la pâte pour faire une jolie licorne, mais ma petite sœur l’attrape pour en refaire une boule.

– On fait pas des licornes ! me gronde-t-elle.

– Pourquoi ? J’adore les licornes !

En vérité, je m’en fiche un peu, mais je n’ai pas envie de faire une montagne de gâteaux en forme d’étoile, de renne ou de bonhomme de neige. Tout est cliché ! On pourrait un peu changer les codes de cette fichue fête.

– Oui, mais ce n’est pas le thème, dit Janice.

– On peut en faire un peu, bougonne la petite pour me faire plaisir.

Janice éclate de rire et je la suis immédiatement. Finalement, Gabie accepte de faire trois biscuits en forme de licorne, qu’elle nomme « licornes de Noël ». Nous mettons les gâteaux au four et commençons à ranger le bazar que nous avons créé.

– Ely, m’appelle Janice alors que je lave la vaisselle.

Quand je me retourne, un nuage blanc m’aveugle. Mes sœurs éclatent de rire alors que je me retrouve avec le visage rempli de farine. Je souris en attrapant le reste de pâte que nous n’avons pas utilisée pour l’écraser sur leurs doux visages. Les rires redoublent. Gabie saute au sol et court pour attraper le sucre fin. Janice jette sur moi un sachet d’amandes en poudre et la cuisine se transforme en chaos total.

Nous sommes mortes de rire et complètement sales quand mon ordinateur sonne pour un appel en visio. Je l’attrape difficilement, puisque nous sommes toutes les trois avachies au sol, contre les meubles de la cuisine.

Quand je réponds à l’appel, le visage d’Ani apparaît. Elle lève un sourcil devant nos têtes et éclate de rire.

– Je ne veux pas savoir ce qu’il s’est passé, nous dit-elle.

– Tu ressembles à Pocahontas ! s’exclame Gabie.

– N’est-ce pas ? lui répond mon amie, arrogante. Et toi, tu es Rebelle.

– Et Ely est Belle, continue la petite. Janice, on va dire que c’est Mulan.

– Je ne suis pas chinoise, soupire ma sœur en levant les yeux au ciel.

– D’accord, hésite Gabie. Alors, Jasmine ! Ça ressemble à ton prénom.

– Tu as fini ? plaisanté-je. Filez à la douche, je dois parler à Ani.

– À plus tard, les filles, leur lance ma collègue en souriant.

Mes sœurs se relèvent en même temps que moi. Je demande à Janice de gérer la douche de Gabie, puis j’installe mon PC sur le plan de travail pour suivre la conversation tout en rangeant la cuisine. Il y a de la farine, du sucre et du lait partout. Je pourrais faire une pâte géante rien qu’en me roulant dedans.

Nous parlons pendant trente minutes des derniers mails que nous avons reçus : un homme désespéré par l’amour, une femme qui prône le célibat et qui est contre « Love&Ely » dans sa globalité, une jeune femme qui s’est entichée de son beau-frère, le fiancé de son frère… Tous les scénarios possibles sont dans « Love&Ely ». Les lecteurs nous font confiance : nous ne divulguons pas leur nom et parlons sans tabous ni jugements.

– Abordons le sujet qui fâche, me dit soudain Ani.

– J’ai eu Hawkings hier soir, balancé-je en continuant la vaisselle. Je crois que je suis devenue son employée de l’année et son ennemie numéro un, à cinq minutes d’intervalle.

– Tu n’as toujours pas pris ta décision ? me demande mon amie.

Je me concentre sur le saladier que je suis en train de laver. Évidemment que ma décision est prise, mais elle est dure à assumer.

– Ely, m’appelle Anissa. Hawkings m’a proposé de te suivre.

Je relève si vite la tête que je me cogne au meuble haut de la cuisine. Le saladier m’échappe des mains et éclabousse toute la pièce, y compris mon jean.

– Pardon ? Mais elle ne m’a rien dit ! Elle a bien fait allusion à deux assistantes…

– En réalité, elle m’a proposé d’être ton assistante, et j’aurais moi-même une assistante. Du coup, c’est comme si tu avais deux secrétaires pour toi.

– Elle ne joue vraiment pas à la loyale, marmonné-je en nettoyant mes dégâts.

– Elle veut absolument que tu acceptes, c’est vrai.

Maintenant que la carrière d’Anissa est en jeu, je ne peux pas faire l’égoïste plus longtemps. C’est une occasion en or pour nous deux, et l’idée d’être accompagnée par ma meilleure amie pour cette nouvelle aventure me ferait presque accepter tout de suite.

– Eh bien, soupiré-je, on va devoir commencer nos cartons.

– Tu es sûre de toi ? me demande-t-elle. On peut faire mariner Hawkings encore un peu. Ce sont bientôt les vacances, et même s’ils veulent lancer l’application dès le 1 er janvier, ils attendront ta réponse.

J’acquiesce en silence. Finalement, quelques jours de réflexion supplémentaires ne me feraient pas de mal. Mon téléphone se met à sonner, signe qu’un message vient d’arriver. Sans couper l’appel avec Ani, je le récupère pour lire le texto de Jace.

 

[Séverin vient vous chercher

à 17 heures.]

 

Je soupire et Ani ricane devant son ordi.

– J’en connais une qui s’est totalement fait avoir par la magie de Noël.

– N’importe quoi !

– Est-ce qu’il s’est passé quelque chose que j’ignore ? Tu rougis comme une vierge devant une queue pour la première fois.

– Tes expressions sont toujours aussi élégantes.

Anissa éclate de rire et approche son nez de l’écran. Elle renifle dans le vide et recule avec un grand sourire.

– Ça sent l’orgasme dégoulinant.

– Tu me répugnes, dis-je en éclatant de rire. Et parle doucement, mes sœurs vont t’entendre.

– Elles sont en train de faire des crêpes avec leur peau et le sèche-cheveux, il n’y a pas de souci.

Je ricane, termine de nettoyer la table et me sers un verre de lait avant de m’asseoir devant l’ordinateur.

– Alors ? s’impatiente la brune. Dis-moi tout.

Je regarde autour de moi. J’entends les filles et le jet de la douche à l’étage. Gabie doit être en train de mettre de l’eau partout, car Janice lui demande sans cesse d’arrêter de bouger.

– Il s’est bien passé quelque chose, chuchoté-je.

– Je le savais ! crie Ani. Explique !

Sans cacher le moindre détail, je lui parle du rapprochement, de l’attirance quasiment instinctive, des baisers volés entre deux coins de la maison et de « l’orgasme dégoulinant » au théâtre. La tête d’Anissa se décompose. Je pense même avoir une coupure de réseau, car elle ne bouge plus du tout.

D’un coup, elle se met à crier et je suis obligée de baisser le volume pour que personne n’entende tous ses mots vulgaires.

– Putain, putain, putain ! répète-t-elle en boucle.

– C’est moi que tu traites de putain ? demandé-je finalement.

– Bien sûr que non, mais tu es une sacrée cochonne !

Anissa éclate de rire et je rougis de plus belle.

– Il t’a croqué le minou après avoir déchiré ton collant, s’émerveille-t-elle. Cet homme est mon héros. Il a un jumeau ? Un sosie ? Même un double maléfique, je prends.

– Tu aimes les femmes, je te rappelle.

– Je n’ai jamais dit que j’allais toucher son jouet. Je veux qu’il joue avec le mien, c’est tout.

Pourquoi faut-il que nous soyons amies ? On aurait dû se contenter d’être collègues.

– Attends, mais ça veut dire que tu n’as jamais joué avec son jouet ?

Je secoue la tête de gauche à droite pour lui signifier que nous n’avons pas franchi cette étape, même si l’envie est présente.

– On s’est un peu disputés hier, avoué-je.

– Quoi ? Tu veux une bague de mariage au doigt avant de prendre sa queue entre tes jambes ?

– Ce que tu peux être vulgaire quand tu t’y mets ! C’est dingue !

– Désolée.

Elle fait la moue alors qu’elle ne l’est pas du tout.

– Ne te prends pas la tête, me dit-elle finalement. Si nous partons pour L.A., ton idylle avec le bel éducateur ténébreux s’arrêtera forcément. Profite de l’instant présent, mais protège ton petit cœur.

Anissa me connaît depuis longtemps maintenant. Elle connaît mon histoire houleuse avec Greg et elle sait que je ne veux pas reproduire les mêmes erreurs. Peut-être que lâcher prise avec un homme que je suis sûre de ne pas revoir est une bonne idée pour ne pas mourir de frustration.

Je raccroche quelques minutes après. Anissa m’a conseillé de laisser Jace « croquer mon minou » encore une fois, histoire de prendre la bonne décision. J’ai cette expression en boucle toute la journée, à tel point que j’oublie les biscuits dans le four et qu’ils terminent carbonisés, le glaçage ayant disparu. Les filles le prennent à la rigolade, heureusement, et Janice décide de les mettre dans un petit sachet pour les donner aux garçons quand nous les rejoindrons. Je continue à penser qu’ils sont immangeables, mais elle trouve ça drôle, alors je la laisse faire.

À seize heures trente, je finis de me coiffer avec une longue queue de cheval. La neige ne tombe plus depuis hier, permettant à New York de reprendre un peu vie. J’enfile une robe pull sur mes collants, attrape mes bottes sans talon et descends au rez-de-chaussée, où je retrouve les filles, qui ont déjà mis leur manteau. Le petit visage de Gabie disparaît derrière sa grosse écharpe, que Janice serre autour d’elle.

– N’oublie pas qu’elle doit respirer, lui dis-je en souriant.

– Il fait super froid dehors, et quand Gabie est malade, c’est un vrai démon.

La rouquine rigole dans l’écharpe. Seuls ses grands yeux verts sont visibles.

À seize heures cinquante-cinq, on klaxonne devant la porte. Les filles se ruent dehors pour dire bonjour à Séverin, qui les salue avec un doux sourire. Le chauffeur enlève sa casquette noire à mon arrivée et ouvre la portière arrière.

– J’aimerais monter devant, si ça ne vous ennuie pas, Séverin.

– Bien sûr, mademoiselle Teller.

– Ely suffira, lui dis-je avec un clin d’œil.

Il rougit un peu. Je ne sais pas si c’est de froid ou de gêne. Nous montons et il se met tout de suite en route. Une musique sort des enceintes, juste en fond sonore. Je reconnais du jazz sans difficulté. Gabie et Janice discutent calmement. C’est très apaisant, comme moment.

– Est-ce que Jace fait souvent appel à vous ? demandé-je quand nous arrivons sur le pont pour sortir de Manhattan.

– Je ne comprends pas votre question, mademoiselle Ely, répond gentiment Séverin.

– Vous êtes un chauffeur Uber ?

Un petit rire lui échappe. Il double une voiture et, au moment où il va me répondre, le Bluetooth de la voiture s’active pour un appel. Séverin vérifie le nom et décroche.

– Monsieur Adams.

– Séverin, vous êtes en route ? demande Jace.

Sa voix rauque est coupée par le vent, et pourtant elle arrive à me faire de l’effet. Je regrette d’avoir été si mauvaise avec lui hier. La dispute entre Zack et Ben m’avait retourné l’estomac et l’appel de Hawkings m’avait achevée. Ce n’était pas une bonne soirée. Je ne voulais pas me montrer si dure avec lui et j’espère qu’il sera capable de me pardonner. Stupidement, j’angoisse à l’idée de le retrouver. Ce matin, il était déjà parti quand je me suis levée. J’ai seulement eu un message expéditif, sur mon téléphone, pour m’expliquer son absence et celle de mes frères.

– Oui, monsieur.

– Parfait. Nous sommes à l’entrée du quartier, près de la maison en pain d’épice.

– Jace ! crie Gabie soudainement.

– Oui, ma puce ?

Bordel ! Il est tellement mignon quand ça concerne Gabie.

– Ely a cramé tous les gâteaux !

Je me retourne pour lui faire les gros yeux, mais Janice a déjà posé sa main sur la bouche de la petite rousse.

– Pourquoi ça ne m’étonne pas ? ricane Jace. À tout à l’heure, mes chéries.

Il raccroche et je fonds dans le siège en cuir. Est-ce que je fais partie de ses « chéries » ? Putain, je suis comme une adolescente qui va à son premier rendez-vous ! Il m’a déjà croqué le minou, donc le voir ne devrait pas me mettre dans un état pareil.

Je devrais remercier Ani pour cette horrible expression !

Nous arrivons plus vite que je le pensais. Je n’ai pas le temps de me remettre les idées en place que la maison en pain d’épice apparaît à ma droite. Toutes les lumières du quartier scintillent de mille feux, créant une euphorie particulière au sein des badauds. Au fond de moi, la petite fille qui rêvait de venir dans ce quartier, quand ses copains en parlaient, commence une bataille avec l’adulte qui trouve ça ridicule et mauvais pour l’environnement.

Dès que nous descendons de la voiture, Gabie se précipite dans les bras de Zack, qui la réceptionne sans problème. Je suis encore un peu fâchée contre lui. Je n’ai pas eu sa version des faits, mais le souvenir de ses propos suffit à alimenter ma colère. Ben embrasse Janice sur le front avant de se tourner vers moi pour me serrer dans ses bras.

– Comment était votre journée ? demandé-je à mes frères.

– Super, me répond le plus grand. Ça fait du bien d’être entre mecs.

J’acquiesce tout en regardant Zack se diriger vers moi, le regard rivé au sol. Il lève la tête et je ne peux pas m’empêcher de passer une main dans ses cheveux pour les replacer correctement. Maintenant que je vois ses yeux, je comprends à quel point il se sent mal d’avoir été trop loin.

– Ely, murmure-t-il. Je voulais m’excuser pour hier.

– Ce n’est pas à moi qu’il faut présenter tes excuses, mais j’apprécie.

Il hoche la tête, hésitant.

Sale gosse attachant !

Je l’attrape par le col pour l’entourer de mes bras. Il s’accroche à moi en enfouissant son visage dans mon écharpe. Nous restons comme ça quelques instants, des minutes que je chéris tellement elles sont rares avec Zack.

– Je me suis excusé auprès de Ben, chuchote-t-il. Je t’assure que je ne voulais pas parler de son orientation sexuelle. Je m’en fous, de ça. C’est mon frère, peu importe par qui il est attiré. Je voulais juste… Je ne sais pas. Je voulais juste que tu l’engueules parce qu’il envoyait des nudes à quelqu’un. Genre, pour une fois, que ce ne soit pas moi qui pose problème.

– Tu ne poses jamais problème, Zack, mets-toi ça dans le crâne. Je t’aime.

Il hoche la tête pour me faire comprendre qu’il m’a entendue. Il m’embrasse sur la joue et nous rejoignons le groupe pour commencer notre visite du quartier.

Chaque maison est décorée avec soin. Les nombreuses installations sont plus énormes les unes que les autres. Dyker Heights est réputé pour ses décorations extravagantes et ses lumières resplendissant à des mètres à la ronde. Il attire chaque année de nombreux touristes du monde entier. Un stand de bonbons est installé chaque soir et une cabane en bois propose du lait de poule aux visiteurs.

Gabie et Janice se tiennent par la main, entre Zack et Ben. Tous les quatre commentent les maisons, prennent des photos et s’amusent à imiter les pères Noël gonflables qui bougent en fonction du vent. C’est une sortie très agréable, je dois l’avouer, mais ça n’a rien à voir avec l’ambiance et le décor. Voir mes frères et sœurs avec des étoiles plein les yeux est la seule chose qui me console.

– Alors, commencé-je en regardant Jace, vous avez fait quoi aujourd’hui ?

C’est un peu bancal, comme approche, mais je n’ai rien trouvé de mieux pour attirer son attention. Il se tourne un peu vers moi tandis que nous continuons d’avancer. Sa présence me rassure sans que je comprenne pourquoi.

Jace ne me répond pas tout de suite, le regard tourné vers les maisons qui nous entourent. J’observe son profil sans aucune discrétion. À quoi bon me cacher ? J’ai envie qu’il me parle et qu’on oublie ce qu’il s’est passé hier soir.

– Du paintball, me dit-il finalement avec un sourire. Ils ont tout extériorisé et ils ont fini dans les bras l’un de l’autre, comme des frères.

– C’était une bonne idée.

Mon souffle crée un petit nuage de vapeur devant moi.

– Merci. Sans toi, je n’aurais pas réussi à gérer cette crise, ajouté-je à contrecœur.

Je n’aime pas avouer que je ne suis pas à la hauteur, mais je n’ai pas le choix. Jace est un vrai soutien depuis le départ de Stephan et de Louise, et j’aimerais qu’il le sache avant que je ne recommence à tout gâcher.

– Pour hier… hésité-je.

– Laisse tomber, Ely. Ce n’était pas une bonne journée. Nous étions énervés tous les deux. Ce n’est rien.

J’ai l’impression qu’il ne me dit pas tout.

– Est-ce que…

Je déglutis, incapable de continuer.

– Est-ce que quoi, Ely ? insiste Jace, un sourire amusé sur les lèvres.

– Rien, laisse tomber.

– Dis-moi.

Je sais que je l’amuse et ça m’agace. Je souffle un grand coup et relève le menton pour le regarder droit dans les yeux.

– Est-ce que tu ne vas me laisser qu’un orgasme en souvenir, Jace ?

Derrière mon écharpe, je suis en feu, mais je ne détourne pas le regard et l’affronte. Je ne me pensais pas capable de le lui demander, mais la réponse m’intéresse affreusement.

Tout en gardant un œil sur mes frères et sœurs, qui sont arrêtés devant une maison où est représenté le pôle Nord, Jace se place devant moi et sort les mains de ses poches pour encadrer mon visage. La chaleur de ses paumes contraste avec la fraîcheur de mes joues. Il caresse ma bouche avec son pouce.

– Si je le pouvais, je t’embrasserais.

– Les enfants…

– Exactement, confirme-t-il.

Malgré tout, il se rapproche de moi. Tout mon corps est en ébullition. J’aimerais enlever mes vêtements et coller ma peau contre la sienne pour nous réchauffer entièrement.

– Hier soir, je voulais te rejoindre et te montrer à quel point tu m’avais frustré, mais je n’étais pas sûr de réussir à te maintenir silencieuse.

Ah, oui ! D’accord. Est-ce qu’on parle encore de « croquer mon minou » ?

J’aimerais lui dire ce que je pense, que son programme peut se faire ce soir, mais le cri de Janice nous sépare tout de suite. Quand je me tourne vers mes frères et sœurs, je vois Janice sur un renne mécanique en mouvement. Elle n’arrive pas à se maintenir correctement et le propriétaire de la maison essaie de faire fonctionner un boîtier.

– Arrêtez ça tout de suite ! lui ordonné-je, paniquée.

– Désolé, ma p’tite dame, mais Lucette ne veut rien savoir. Il faut qu’elle saute.

– Est-ce qu’il a vraiment appelé son robot Lucette ? demande Zack.

– Ce n’est pas le problème, ricane Ben. Comment sortir Janice de ce truc ?

Ma sœur est dans tous ses états. Elle hurle qu’elle veut descendre de cet engin de malheur. Je jurerais avoir vu le vieux monsieur froncer les sourcils devant cette insulte. Jace essaie de trouver une solution, mais il n’y a pas vingt mille choix : il faut que Janice saute.

– Ma chérie ! crié-je. Tu dois sauter. C’est de la fausse neige, vas-y.

– Ah, non, ma p’tite dame, c’est de la vraie ! Je ne me suis pas cassé le dos pour rien.

– Elle va se fracasser, dit Ben. À ce stade, ce n’est pas de la poudreuse.

– Fait chier !

Alors que je me cramponne à la barrière, je vois les cheveux roux de Gabie s’approcher du renne mécanique.

– Non, recule ! crie Janice.

– Gabie, viens ici ! l’appelé-je.

Jace saute par-dessus la barrière pour la rejoindre. Il se prend le pied dans un câble électrique et trébuche pour finir au sol. Son visage se tord de douleur quand il touche son genou.

– Oh, mon Dieu ! Ça va ? lui demandé-je.

Cette journée est de pire en pire ! Alors que Janice continue de faire du rodéo sur le renne diabolique, la petite rouquine s’amuse à lui jeter des boules de neige, comme si c’était un jeu. Zack et Ben n’arrivent plus à cacher leur hilarité. Malgré moi, je pouffe en me rendant compte de l’absurdité de la situation.

– Ça suffit ! hurle Janice, à bout de nerfs. Je veux descendre !

– Arrête, Gabie, ordonne Jace.

Gabie court pour le rejoindre. Elle glisse sur la neige et atterrit sur les fesses. Jace se relève, en tenant sa jambe, mais se prend de nouveau les pieds dans le câble, qui cède. Toute la maison s’éteint brusquement et le renne de malheur cesse de tressauter.

– Vous allez payer, vous allez payer ! piaille l’homme à côté de moi.

– Janice, c’est le moment ! clamé-je en l’ignorant.

Ma sœur n’hésite pas une seconde et saute pour se retrouver contre un père Noël gonflable, qui éclate dans un bruit sourd.

Zack et Ben sont morts de rire. Je me réjouirais presque de leur complicité retrouvée si le propriétaire ne beuglait pas dans mes oreilles. On vient de tout saccager dans son jardin. Il n’y a plus aucune lumière qui fonctionne, mais nous sommes tous sains et saufs.

– J’ai cru que j’allais mourir, se lamente Janice, des larmes aux yeux.

– Tu peux remercier Jace, il a tout éteint, ricane Zack.

– Ce n’était pas vraiment voulu, marmonne le brun en massant son genou.

– Ça va ? m’inquiété-je auprès de Gabie.

– C’était super rigolo ! dit-elle en riant.

Finalement, nous explosons tous de rire.

– Vous allez payer ! s’énerve le monsieur près de nous. C’est inadmissible. Vingt ans que je décore ma maison et je n’ai jamais vu ça. Pauvre Lucette !

Jace essaie d’arranger les choses, mais je ne comprends pas tout, puisque je m’occupe de rassurer Janice, qui répète qu’elle ne veut plus jamais venir ici, même si c’est très joli. Le brun trouve un compromis avec le propriétaire de la maison et nous nous dépêchons de quitter les lieux pour nous diriger vers le stand de lait de poule. J’en commande quatre sans alcool et deux avec. Jace donne de l’argent à Ben pour que les enfants aillent s’acheter des bonbons.

– Séverin ne va pas tarder à arriver, me dit Jace en réceptionnant nos verres chauds.

– Tu as toujours un Uber de prêt pour toi ? plaisanté-je.

– Un Uber ? s’étonne le brun.

– Oui, Séverin.

Il se dépêche de donner les boissons à tout le monde et éclate de rire en passant une main dans ses cheveux. Un geste si banal ne devrait pas être aussi sexy !

– Séverin est mon chauffeur privé, Ely. Ce n’est pas un simple Uber de New York.

– Un chauffeur privé ?

Je reste abasourdie devant l’information. Jace habite dans l’Upper East Side, il a un chauffeur privé, mais il travaille comme éducateur spécialisé.

Peut-être qu’il ne dit pas tout.

Ben lui pose une question, alors il tourne le regard vers mon frère.

Nous regagnons l’entrée du quartier. Séverin est déjà là pour nous ramener à la maison. Quand tout le monde est bien installé, Jace propose de prendre à manger sur la route. Gabie décide qu’elle veut un hamburger aussi gros que sa tête.

Après un détour par un Burger King, nous rentrons tous à la maison. Je demande à Séverin de se joindre à nous, mais il préfère décliner l’invitation et nous souhaite une bonne soirée.

Installée à la table du salon, je réfléchis encore à la place de Jace au sein de cette famille. Il est clair qu’il ne travaille pas pour l’argent. Donc, ce serait par plaisir ? Mais pourquoi ? Pour quelle raison se tourner vers le social ? Par altruisme ?

Quand je me brosse les dents, alors que tout le monde est couché, je me pose encore la question.

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