All I Want Is You

Brenda Beli · Chapitre 12 sur 38

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All I Want Is You

Chapitre 12

 

Ely

 

Encore une fois, je n’ai rien trouvé de mieux à faire que fuir devant la situation. C’est une spécialité chez moi que j’ai du mal à accepter. À chaque problème, à chaque moment incontrôlable, je préfère me carapater pour ne pas être exposée à tout ce que ça pourrait engendrer. Il est toujours plus simple de fuir plutôt que d’affronter ses émotions à la vue de tous.

C’est pour ça que je me retrouve à vider les rayons de la supérette, que j’ai trouvée ouverte malgré la tempête de neige qui se prépare. Janice me suit en silence depuis dix minutes. Elle ne commente pas mes achats compulsifs et ne se plaint pas quand je lui demande de rajouter encore trois tablettes de chocolat dans le panier.

– Tu fais une crise de boulimie ? me demande-t-elle finalement quand nous arrivons dans le rayon des sodas.

– Il semblerait, marmonné-je.

Je fais partie de cette catégorie de personnes qui trouvent refuge dans la nourriture et qui regrettent le lendemain en voyant l’aiguille de la balance osciller brusquement. Je ne fais pas spécialement attention à mon alimentation. La salle de sport, dans les sous-sols du New York Times, suffit à m’entretenir, et il m’arrive de rater quelques repas quand je suis trop concentrée sur un article ou plongée dans les lettres de mes lecteurs.

Quand ma relation avec Greg s’est terminée dans les cris et les larmes, j’ai mangé tout ce qui me tombait sous la main. Quelques semaines après, j’ai compris que mon comportement était ridicule, alors je me suis saignée à la salle de sport pour perdre les kilos que j’avais gagnés à cause de cet enfoiré. Oui, tout était sa faute.

La nourriture est mon plaisir secret, celui qui me permet de garder la tête haute quand on arrive à fissurer ma petite armure de guerrière. Là, je ne veux pas manger pour me remonter le moral. Je veux juste étouffer cette vague de désir qui se manifeste un peu plus chaque jour pour l’éducateur de mes frères et sœurs.

Peut-être que je peux satisfaire mes envies autrement qu’en sautant sur Jace. Louise et Stephan m’ont confié les petits, car ils savaient que ça me ferait du bien, ce retour aux sources. Et même si j’étais débordée avec le lancement de la chronique en double page, je ne pouvais pas leur refuser ce service.

Je me suis assurée d’avoir la tête vide de conneries amoureuses pour me concentrer entièrement au bien-être de mes frères et sœurs. Ça faisait des mois que je ne les avais pas vus. Je ne les avais pas esquivés. C’est juste que mon temps était devenu précieux depuis l’été, et je pensais réellement qu’un coup de fil suffirait à combler mon absence. Selon Zack, c’est loin d’avoir été le cas.

Autant mes études m’ont permis de comprendre la complexité de l’être humain adulte, autant je suis vraiment nulle concernant les enfants.

– Tout va bien ? me demande ma sœur.

Je lui jette un petit coup d’œil par-dessus un paquet de madeleines mis en avant pour sa promotion.

– Il s’est passé quelque chose avec Jace ?

Le paquet m’échappe des mains. Il tombe si vite que je n’ai pas le temps de le rattraper. Dans ma tentative de sauvetage, mon panier bascule et la bouteille de Coca-Cola chute, le bouchon en avant. Elle rebondit sur le sol. On entend la pression du gaz s’échapper et elle est éjectée à l’autre bout du rayon à cause du jet. Son liquide se disperse aux quatre vents. Janice essaie de limiter les dégâts en courant ramasser la bouteille à moitié vide.

– Mon Dieu ! s’exclame le caissier en jetant des coups d’œil paniqués dans ma direction.

– Je vais payer, m’empressé-je de préciser.

– J’espère bien, me dit-il en fronçant les sourcils.

– Je suis navrée, ça m’a échappé, m’excusé-je.

Il appelle quelqu’un avec un talkie-walkie et me fusille du regard en expliquant la situation. Janice revient vers moi et me prend le panier des mains. Nous nous dirigeons vers la caisse.

– Nous avons tout ce qu’il faut, me dit ma sœur. Nous pouvons rentrer.

Je récupère une nouvelle bouteille de Coca-Cola au passage et nous pouvons mettre tout mon bazar sur le tapis. Le caissier préfère ne pas me regarder. Il passe les articles rapidement devant le lecteur et m’annonce le prix sans aucune politesse. J’aimerais lui dire le fond de ma pensée, mais, quand je vois le rayon noyé sous le liquide marron, je décide de me faire toute petite. Je paie par carte et nous sortons rapidement avec nos sacs en papier.

Janice réajuste son bonnet et son écharpe, cale le sac dans son bras gauche et passe son bras droit sous le mien pour me maintenir près d’elle. J’ai eu la brillante idée de venir à pied, alors nous marchons en veillant à ne pas glisser sur le trottoir. Il commence à se faire tard. Il n’y a plus autant de monde dans les rues, mais New York ne dort jamais vraiment. Elle fait juste une pause avant le lever du soleil et son agitation légendaire.

– Tu sais, commence Janice d’un ton espiègle, j’ai 12 ans, mais je comprends certaines choses.

– Tu es une petite futée, ça ne m’étonne pas, dis-je avant de l’embrasser sur la tête.

– Jace est cool.

C’est bien ça, le problème.

– Je n’ai jamais dit le contraire.

– Genre vraiment cool. Pas comme Greg, qui ne voulait jamais venir nous voir.

J’aurais aimé qu’elle soit encore petite pour ne pas se rendre compte de ce genre de détail. Greg n’aime pas les enfants, donc il ne trouvait pas de raisons particulières pour venir voir mes sœurs et frères adoptifs. Il ne voulait pas comprendre que je les considérais comme ma vraie famille, peu importe ce que la société avait décidé. Et, idiote que j’étais, je l’ai laissé me manipuler.

– Je suis désolée de ne pas être venue avant, tu sais. J’ai été très occupée avec le journal, et Greg…

– Greg est un imbécile qui n’aime pas les enfants, me coupe Janice avec un sourire. Je ne le prends pas personnellement. Je sais que c’est une généralité chez lui.

Je l’embrasse une seconde fois. Elle est sûrement la plus mature de tous malgré son âge.

– Tu es brillante, lui dis-je. Brillante et jolie. Ne change jamais.

– Et Jace te plaît.

– Et incroyablement culottée ! m’exclamé-je pour cacher ma gêne.

– J’aurais plutôt dit « perspicace », réplique-t-elle en riant.

Son rire déclenche le mien. Nous marchons encore sur quelques mètres et nous arrivons rapidement à la maison. Avant de rentrer, je m’arrête sur les marches pour regarder le ciel sombre. À cause des nuages, on ne voit aucune étoile et ça me chagrine un peu. J’aurais aimé avoir un signe du destin pour m’aider à y voir plus clair.

– Je sens que, cette fois-ci, ce n’est pas pareil, me dit Janice avec un sourire en ouvrant la porte. Cette année, tout est différent. Et puis c’est Noël. Il se passe toujours des choses magiques à Noël.

– Oh, non ! grogné-je. Pas toi aussi, Janice. Tu as été contaminée par toutes ces bêtises.

Je ne plaisante qu’à moitié. Il n’y a rien de magique pendant Noël. Il peut même vous arriver de nombreuses choses négatives.

– Il suffit d’y croire un peu, rétorque ma sœur.

Elle me laisse sur le perron et entre dans la chaleur de la maison. J’entends Gabie lui demander en hurlant où elle était passée. Un petit rire m’échappe. Je regarde une nouvelle fois la rue, où des lumières de toutes les couleurs brillent aux fenêtres des maisons et sur les arbres.

Je lève la tête en fermant les yeux. Quelques flocons tombent sur mon nez et déclenchent des frissons. Je n’ai pas envie d’y croire pour la bonne raison que je n’ai pas de motifs de le faire. Aucun miracle, aucun souhait exaucé, juste une profonde solitude qui a débuté beaucoup trop tôt dans ma vie. Comment pourrais-je croire à une quelconque magie alors que mes parents m’ont abandonnée sur le parking d’un hôpital ?

 

***

 

Le repas se passe dans le calme. Tout le monde est fatigué après cette fin de journée à la patinoire. Gabie s’endort sans faire d’histoires et sans berceuse. Je dois même lutter pour ne pas m’endormir avec elle, dans son petit lit.

Ben nous a dit bonne nuit juste après avoir débarrassé la table. Janice est dans le salon avec un livre et Zack zappe d’une chaîne à l’autre sans réellement regarder la télévision. Je profite du calme pour m’installer dans la cuisine avec mon ordinateur. Mme Hawkings m’a envoyé des documents à signer pour utiliser mon image et mon nom en publicité sur les arrêts de bus. En découvrant le descriptif du projet marketing, j’appelle Anissa sans me soucier de l’heure tardive.

– C’est une blague ? Ma tête sur un arrêt de bus ? demandé-je directement quand elle décroche. On va me faire des moustaches au marqueur ou me graver les sourcils avec des ciseaux.

– OK, souffle mon amie. Deux secondes, tu veux ? Je suis au téléphone, là.

J’entends une voix lui répondre. Anissa réplique qu’elle ne veut pas le savoir et que c’est un appel important. Quand j’entends gémir, je raccroche et pose mon téléphone, le visage rouge de honte. Deux minutes plus tard, un appel en visio est demandé sur mon ordinateur. Je l’accepte en me cachant les yeux.

– Est-ce que tu peux m’assurer que je ne vais pas me brûler les rétines si j’enlève ma main ? demandé-je.

– Oh, arrête ton cinéma ! Toi aussi, tu as des nichons.

– Certes, mais ce sont les miens.

– Des nichons, ce sont des nichons. Cela dit, celle-là avait des mamelons super pointus, comme des petits couteaux aiguisés.

– Merci pour l’image !

– Allez, enlève-moi ta main que je regarde ton superbe visage.

J’écarte les doigts pour faire apparaître un œil. Anissa est en simple débardeur blanc, et je suis prête à parier qu’elle n’a pas pris la peine de mettre une culotte. Ses cheveux frisés et son teint chocolat me narguent : elle vient sûrement de s’envoyer en l’air et elle est sublime.

– Encore désolée pour le dérangement. Comment s’appelle-t-elle ? demandé-je poliment en ouvrant le réfrigérateur pour prendre la bouteille de vin blanc.

– Julie… hésite la brune. Ou Judith ? Quelque chose comme ça, s’esclaffe-t-elle. Oh, ça, c’est une bonne idée ! Je vais trinquer avec toi.

Comme je m’y attendais, lorsqu’elle se lève et se tourne pour aller dans sa cuisine, j’ai une vue parfaite sur son fessier rebondi au moment où je me sers. Son débardeur cache à peine sa partie intime quand elle se rassied, une coupe de champagne à la main.

– Je n’ai que ça de frais ! me dit-elle avec entrain. À ta réussite, baby !

Je bois une gorgée après avoir tendu mon verre dans sa direction. Elle mime un tchin-tchin et avale la moitié de sa coupe.

– Maintenant que j’ai un peu d’alcool dans le sang, tu peux m’expliquer ce qu’il se passe au bureau ?

Même si je suis en vacances, je garde un œil sur mes mails et mon courrier. Seulement, je ne maîtrise pas l’engouement qu’il peut y avoir au bureau. Je sais que M me Hawkings mise beaucoup sur moi, mais, si je ne suis pas là pour négocier les termes de cette évolution, j’ai la sensation que je vais me faire avoir et, surtout, que je ne contrôle rien. Ce qui est impensable à mes yeux.

– Si je t’avoue un quart de ce qu’il se passe, ils vont me buter, lâche finalement Anissa.

– Et si tu ne le fais pas, je débarque à ton appartement pour t’épiler moi-même le maillot en intégrale, la menacé-je.

– Non ! s’exclame Anissa. Pas mon ticket de métro londonien !

Oui, mon amie est fan des formes pour les épilations du maillot.

– Je t’écoute.

Je souris à la caméra.

– Ils veulent t’envoyer à Los Angeles pour développer une application qui aurait ton nom et ton image.

Quoi ? Los Angeles ? Rien que ça ?

– Comment ça ? Je ne comprends rien.

– Mme Hawkings attend ton retour pour conclure le contrat avec le journal quotidien de L.A. C’est une grosse structure : le New York Times, mais au soleil ! Ils sont persuadés que tu vas accepter, alors ils préparent toutes les démarches. Quand tu reviendras de tes vacances, tu n’auras plus qu’à signer et préparer tes valises.

Je m’affale sur ma chaise, bois mon verre cul sec et frotte mon visage pour essayer de remettre de l’ordre dans ma tête.

– Je ne comprends toujours pas, balbutié-je.

Anissa éclate de rire. Puis elle pose sa coupe de champagne et prend un air sérieux. Si, d’habitude, il me rassure, cette fois-ci, je suis en panique totale.

– Ely, tu es en plein essor. Ils parlent de toi partout. Ta chronique fait des miracles, et tout ça avec sincérité, en plus. Tu es loin de l’image de la journaliste qui veut seulement son chèque à la fin du mois.

– D’accord, la coupé-je, mais c’est quoi, cette histoire d’application ? Je fonctionne avec des mails et des courriers. C’est vintage, mais ça plaît !

– C’est une remarque que je leur ai soumise en ton nom, mais ils n’ont rien décidé pour l’instant concernant le courrier officiel. Apparemment, le journal de L.A. travaille avec plusieurs plateformes numériques, et ils ont eu l’idée de créer une application : Le courrier du cœur en instantané. C’est un projet ambitieux qui peut vraiment faire grossir ta communauté.

Un courrier du cœur en instantané ? Mais à quoi ça rime ?

– Hawkings n’a jamais sous-entendu quoi que ce soit, chuchoté-je.

– Elle a été contactée quelques heures après ton coup de fil surprise pour tes vacances prolongées. Elle ne se voyait pas te noyer avec toutes ces nouvelles informations. Il y a encore beaucoup de points à revoir, et je pense qu’ils t’attendent pour ça. Sans toi, ce projet n’a même pas lieu d’être, et ils le savent.

– Elle veut me brosser dans le sens du poil, réalisé-je.

– C’est aussi mon avis, affirme Anissa. Je ne suis pas autorisée à t’en parler, mais, avant d’être ma patronne, tu es mon amie, et ça me semblait important de te préparer à tout ce bazar.

J’acquiesce, un peu sonnée par cette nouvelle. Je viens à peine de commencer cette chronique. Même si ça fonctionne, tout peut s’écrouler du jour au lendemain, alors ça serait prendre un risque que de me mettre comme effigie pour une application. Représenter le New York Times dans une ville aussi géante que New York est déjà plus fou que n’importe quel rêve, alors lancer le même processus à Los Angeles me paraît inimaginable.

– Attends, mais et toi, dans tout ça ? m’exclamé-je. Il est hors de question que je parte sans toi !

– Tu es un amour, mais, malheureusement, ce n’est pas dans les critères de négociations. Je ne suis qu’une assistante parmi tant d’autres, énonce Anissa en souriant. Peut-être que je te seconderai pour New York et que tu auras quelqu’un d’autre pour Los Angeles. C’est encore un peu flou pour tout le monde. Ils prévoient des choses sans en discuter avec toi et Hawkings en a parfaitement conscience. Donc, elle évite de me mettre dans la confidence.

Anissa est mon plus gros soutien depuis que j’ai débarqué au journal. Nous nous sommes épaulées dans les pires situations et je ne me vois pas déménager sans elle.

Déménager ?

Ce mot me reste en travers de la gorge. J’entends vaguement le rire de Janice et de Zack, qui regardent une série dans la pièce à côté. J’ai déjà du mal à leur accorder du temps alors que je travaille à New York, si maintenant on me propose de partir pour Los Angeles…

– Ça va ? me demande Anissa doucement.

– Je ne m’y attendais pas, c’est tout, avoué-je. J’ai besoin de ton avis.

– L’assistante ou l’amie ?

– Les deux.

Anissa reprend une gorgée, mais cette fois-ci directement à la bouteille. J’hésite à en faire de même, mais j’aperçois Jace, qui arrive dans la cuisine. Son jean lui moule parfaitement les fesses. Ses abdominaux sont cachés par un tee-shirt noir en coton. Je reste un moment bloquée devant ses tatouages. Quand il voit que je le regarde, il me fait un petit sourire et s’assied en face de moi, à l’autre bout de la table.

– Allo, la Terre ! Minou appelle autre minou.

Je reviens brusquement sur Anissa.

– Désolée, marmonné-je.

– L’assistante te dit de foncer, de la laisser derrière toi, si c’est nécessaire, et de ne pas regretter ton choix. L’amie…

– L’amie ? insisté-je.

– L’amie te dit que ce serait bête de repousser une telle occasion, surtout que tu ne sais pas si elle se représentera. Tu as la vie devant toi, tu peux parcourir le monde si ça te chante, et si ça doit commencer par L.A., alors go to the beach, bitch !

– Je dois te laisser, murmuré-je. On se rappelle, d’accord ? Et plus de cachotteries, sinon je renie notre amitié !

– À vos ordres, cheffe !

Elle raccroche après un sourire gêné. Mes pensées se bousculent. Elles s’entremêlent et provoquent une migraine atroce. J’attrape mon verre et bois une gorgée pour dissiper le malaise. M me Hawkings est maligne. Mes vacances prolongées ne sont qu’un stratagème pour que j’accepte plus facilement leur offre. En même temps, je ne vois pas pourquoi je devrais refuser. C’est une occasion en or, et, comme le dit Ani, elle ne se représentera pas de sitôt.

– Un souci ? me demande Jace au bout d’un moment.

Je lève les yeux vers lui, surprise de le trouver encore en face de moi. Il doit sortir de la douche, vu le parfum qui embaume la pièce et ses cheveux qui humidifient son tee-shirt.

– Rien qui te concerne, rétorqué-je.

Mon ton ressort plus sec que je l’aurais voulu. Son regard m’oppresse, alors je lève la tête pour observer le plafond. Les idées en vrac, ça me connaît. J’aime être organisée, j’aime classer les choses et dresser des listes, mais ça ne veut pas dire que je m’y tiens à chaque fois. Souvent, ce sont les aléas de la vie qui m’empêchent de m’y tenir.

Organisée ? Oui. Catastrophe ambulante ? Assurément.

– Tu ne veux pas de mon aide ? me demande l’éducateur de sa voix grave.

À quel moment ai-je remarqué que sa voix était si grave ?

Je glisse un œil dans sa direction. Ses bras tatoués sont posés sur la table et ses mains sont jointes. Il n’a pas une musculature imposante. Il est assez fin et bien proportionné au niveau des épaules. Je le pensais mystérieux, mais il est plus chaleureux que moi dans certaines situations. Je ne crois pas que son impassibilité cache un mal-être ou un secret. Il est simple, calme face au monde, là où je suis agitée.

– Ely ?

Il m’appelle une seconde fois, agitant sa grande main devant moi. Je recule brusquement en me rendant compte de sa proximité. Il s’est déplacé et il est maintenant près de moi. Son large torse me cache la vue du salon.

– Une nouvelle du travail, c’est tout, me forcé-je à répondre.

J’esquive son regard. Je n’ai pas envie de lui parler du journal et de ce qu’il se prépare après les fêtes de fin d’année.

– Une bonne ou une mauvaise nouvelle ? insiste-t-il.

Finalement, je lève les yeux vers lui pour affronter son regard. Honnêtement, on sous-estime le charme des yeux marron. Ceux de Jace sont profonds, comme un puits dont on ne voit pas le fond. On peut s’y perdre facilement.

– Pourquoi es-tu si curieux ? soupiré-je en passant une main dans mes cheveux.

– Pourquoi es-tu si distante ?

Je ricane en secouant la tête.

– Écoute, Jace, je ne suis pas là pour ça, essayé-je d’expliquer.

– C’est quoi, ça ?

Il s’amuse à me mettre mal à l’aise, et ça marche parfaitement. Je repense à ses baisers fiévreux, à ses mains sur moi et à sa capacité à me soulever pour m’installer sur le meuble de la salle de bains.

Qu’on soit d’accord : il n’y a rien de plus sexy qu’un homme capable de vous porter pour vous prodiguer de délicieuses tortures.

Greg n’a jamais essayé, mais, avec ses petits bras frêles, il n’aurait jamais pu soulever mes formes à quelques centimètres du sol. Alors, je ne l’imagine même pas me poser sur un plan de salle de bains !

Je devrais très certainement me sentir honteuse d’avoir eu un début de débauche avec l’éducateur de mes frères et sœurs, sous le toit de ma famille adoptive. Mais, quand je regarde Jace dans les yeux, tout ce que je ressens est naturel, comme si c’était une évidence cachée qui n’attendait qu’une chose : se dévoiler.

– Tu sais très bien de quoi je parle. Toi et moi…

– Ely, il n’y a rien de mal à éprouver de l’attirance pour quelqu’un.

– Tu es très sûr de toi, l’attaqué-je. Qui te dit que je suis attirée par ta personne ?

La meilleure défense est l’attaque, paraît-il. Son petit sourire ne me dit rien qui vaille. Il lève une main et effleure mon épaule. Mon corps, déjà en surchauffe du fait de sa proximité, réagit tout de suite : des frissons parcourent mes bras et filent jusqu’au creux de mon ventre.

– De quoi as-tu peur ?

Sa question est soufflée si doucement que mon corps se calme tout seul. Je n’ai pas le droit de m’énerver contre lui alors qu’il veut simplement m’aider à y voir plus clair. Sauf que je n’ai pas besoin de ça pour l’instant. C’est déjà le bordel dans ma tête à cause du journal, et je n’ai pas envie de rajouter une quelconque attirance pour qui que ce soit.

– Je ne souhaite pas m’investir dans quelque chose, peu importe ce que c’est, qui se terminera aussi vite qu’il a commencé, dis-je. Tu es quelqu’un de bien, je le vois tous les jours quand tu es au contact de mes frères et sœurs, mais ce n’est pas ce que je recherche pour le moment. Je sors d’une relation compliquée, avec un homme qui préférait me garder à la maison pendant qu’il baisait la moitié de Manhattan. Je me suis perdue dans cette relation. Je ne suis pas prête à donner ce que je n’ai jamais reçu.

Incontrôlable, ma bouche s’est laissé porter par les émotions et a balancé toutes mes plus grandes peurs. J’aurais aimé qu’il réagisse, peut-être même qu’il essaie de me rassurer et de montrer un peu de compassion, mais Jace demeure égal à lui-même. Son visage reste impassible, comme si je ne venais pas de me mettre à nu devant lui.

– Pour quelqu’un qui gère un courrier du cœur, tu es très pessimiste sur l’amour, me dit Jace en se levant pour se mettre derrière moi. Mais je n’ai jamais parlé d’amour.

Ses mains attrapent mes épaules doucement pour glisser ensuite le long de mon torse. Il frôle mes seins, qui se contractent à son contact.

À quoi joue-t-il ?

– Jace, murmuré-je en jetant un coup d’œil paniqué vers le salon, où Janice et Zack continuent de regarder leur film.

Son souffle caresse ma nuque, créant une multitude de frissons dans tout mon corps. Je ne contrôle rien en sa présence, et mon discours me semble ridicule face à ce constat. Peu importe ce que je décide : si Jace me touche, j’oublie tout le reste. Ses mains s’arrêtent, l’une sur mon ventre, l’autre près de mon entrejambe, qui n’attend que ça.

– Est-ce que tu peux me dire clairement que tu ne me désires pas ? chuchote le brun dans mon oreille.

Non. Oui. Argh !

Il appuie sa paume sur ma partie sensible. Je coince sa main en serrant les cuisses. Il pince mon mamelon à travers mon soutien-gorge. Nous sommes totalement exposés. N’importe quel enfant pourrait débarquer et nous trouver dans cette situation. Nous sommes tous les deux habillés, mais la tension est encore plus palpable. Je tourne la tête pour lui dire d’arrêter et il en profite pour poser ses lèvres sur les miennes.

Et maintenant ?

Je ne ressens rien d’autre que le besoin de l’embrasser. Ses mains remontent pour prendre mon visage en coupe et je me redresse pour intensifier le baiser. Je ne sais pas ce que je fais, je ne réfléchis pas aux conséquences. C’est trop bon, trop vrai pour que je m’arrête. Au fond de moi, ça explose en milliers de frissons. Une boule de chaleur se loge dans mon bas-ventre. Le désir s’intensifie et pénètre chaque cellule de mon corps. Comme de la lave en fusion, je le sens se déverser et devenir de plus en plus violent.

Quand Jace m’embrasse, je me sens vivante, belle et sûre de moi. Il m’apporte tellement en un seul baiser que c’est dur d’imaginer que je puisse lui rendre autant un jour. Tout en prenant appui sur la table, je le laisse me recouvrir de son corps. J’intensifie le baiser, puis caresse ses lèvres du bout de la langue. Il grogne contre moi, recule son visage et passe son pouce sur mes lèvres.

– Tu te rends compte que tes paroles et tes réactions ne sont pas du tout compatibles ? chuchote-t-il.

– Qu’est-ce que tu cherches ? marmonné-je, tiraillée par mes émotions.

Comme à son habitude, il ne me répond pas. Jace se contente de m’embrasser une dernière fois, puis il recule pour sortir de la cuisine.

Je reste pantelante quelques secondes avant d’attraper mon verre de vin. Je le remplis à ras bord et sors sur le perron après avoir pris un plaid. Je m’enroule dedans et m’assieds sur la première marche, la seule qui n’est pas enneigée.

La rue est calme. Les lumières de la ville scintillent et quelques voisins se baladent encore malgré la neige qui tombe. J’ai grandi dans cette rue éloignée de la grosse agitation du centre. C’est un quartier tranquille avec des voisins agréables, parfait pour éduquer des petits durs comme Nina, Ben et moi. Les arbres de l’allée ont été décorés avec des guirlandes lumineuses. Les feuilles ont déserté les branches, qui sont totalement recouvertes de neige.

Rassurée par le silence hivernal, j’attrape mon téléphone pour regarder mes mails. La boîte mail spéciale pour mes lectrices déborde de messages, comme celui que je découvre à l’instant. La plupart du temps, quand une question revient plusieurs fois, je m’accorde du temps pour poster un article sur mon blog et répondre du mieux que je peux.

 

De : lolabrd@gmail.com

À : loveely@nytimes.com

Objet : À deux doigts de céder à la tentation… Salut, Ely !

Un mec super mignon est arrivé dans ma vie et je ne sais pas comment gérer tout

ça. Je ne l’avais pas prévu. Je suis assez centrée sur mon travail et, clairement, je n’ai

pas le temps ! Mais… je crois qu’il me plaît un peu. Un peu beaucoup, tu vois ? Peut-

être même trop. Est-ce que tu veux bien me dire ce que tu ferais à ma place ? Te laisser

tenter ou rester focus sur tes projets ?

 

Génial !

J’ai envie d’étrangler cette lectrice pour avoir posé la question ultime à mon problème. La description de cet inconnu est perturbante, comme si Jace avait débarqué dans sa vie, à elle aussi. J’essaie de taper une réponse, mais je supprime tout dans la seconde qui suit. Pour la première fois depuis longtemps, je ne sais pas quoi répondre à cette lectrice qui demande un conseil. Cette situation est trop semblable à la mienne pour que je puisse l’aider à faire un choix.

Je suis incapable de prendre une décision maintenant. Le silence de la rue m’aide à trier mes idées, à mettre de l’ordre dans mes sentiments. Je suis là pour les enfants. Dès que Stephan et Louise reviendront, je pourrai prendre ce nouveau départ à Los Angeles.

Cette aventure m’angoisse. Un nœud se forme dans ma gorge quand je pense à tout ce que je vais rater quand je partirai définitivement. Ben est prêt à prendre son envol, Janice est une petite fille brillante et très mature pour son âge, Gabie grandit avec tout l’amour dont elle a besoin.

Et Zack, mon petit frère torturé… Je lui briserai encore une fois le cœur, même si j’aimerais qu’il comprenne ma situation. J’ai puisé dans toutes mes forces pour me sortir de la galère. Stephan et Louise ont été d’un grand soutien quand je pensais n’être qu’une orpheline à problèmes. Les décevoir n’est pas envisageable, et c’est pourquoi je me tue à la tâche depuis quelques années maintenant.

La porte d’entrée s’ouvre derrière moi. Je laisse Ben s’installer à mes côtés. Il pose sa tête sur mon épaule. Il croise ses grandes jambes et je ricane.

– Tu vas te faire un torticolis.

– On échange ?

J’ouvre le plaid pour le partager avec lui et il m’enlace dans ses grands bras. Sa chaleur me réconforte et brise mon cœur un peu plus.

– C’est beau, murmure-t-il.

– Je ne prends pas le temps d’observer New York pendant cette période, avoué-je.

– Les parents sont fiers de toi, tu sais.

Ses paroles font écho à mes pensées. Je pose mon front froid sur sa joue barbue.

– Merci, chuchoté-je. Ça fait du bien de l’entendre.

– Je n’ai pas envie de voler la vedette à Zack pour le titre de frère en colère, mais je suis d’accord avec lui sur certains points, continue Ben en resserrant ses bras autour de moi. Tu as cette horrible manie de disparaître quand nous commençons à nous réhabituer à ta présence. Je comprends que ton travail soit important, mais, Ely, nous habitons dans la même ville et on ne te voit jamais. Ce n’est pas normal.

– Je sais.

Je ne peux rien ajouter d’autre, car il a entièrement raison et j’en ai honte.

– Greg, craché-je. Ma relation avec Greg était toxique et je ne m’en suis pas rendu compte. Finalement, je suis plutôt contente de ne pas avoir laissé cet enfoiré entrer dans vos vies. J’essaie de réparer mes erreurs.

– Ce ne sont pas des erreurs, me contredit mon frère. Ce sont juste des absences que tu dois combler. Bientôt, je ne serai plus là non plus. J’ai été accepté dans deux facs et je vais devoir choisir où aller à la rentrée prochaine. Je ne te demande pas de te sacrifier, mais, si tu es à New York à ce moment-là, j’aimerais que tu prennes du temps pour les trois parasites qui vivent dans cette maison.

Son ton léger et ironique cache un profond chagrin. Je le ressens jusque dans mon cœur. Ben doit partir de New York, découvrir de nouvelles villes et profiter de sa vie étudiante comme Nina et moi avons eu la chance de le faire. Nous sommes restées à New York parce que nos emplois respectifs le permettent, mais, si Ben doit aller à l’autre bout du pays, alors je l’encouragerai du mieux possible.

– Tu peux compter sur moi.

Ben me sourit, un peu rassuré. Je me sens coupable de lui promettre ce que je ne suis pas sûre de pouvoir tenir, mais je n’ai pas le choix. Si Ben me tourne le dos maintenant, je ne me sentirai pas aussi bien dans cette maison. La rancœur de Zack est déjà difficile à gérer. Je n’ai pas envie de voir un autre de mes frères m’en vouloir.

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