Autisme, comprendre et agir
Chapitre 6. Aspects émotionnels et sociaux
Chapitre 6
ASPECTS ÉMOTIONNELS ET SOCIAUX
LE DÉVELOPPEMENT DU COMPORTEMENT SOCIAL
Rappel sur le développement normal
Le jeune enfant est capable d’interagir précocement avec les per-sonnes de son entourage. Il est préparé à s’orienter vers les stimuli sociaux, à apprendre à partir des expériences sociales et à former des relations d’attachement avec les personnes qui s’occupent de lui.
L’orientation vers le partenaire social
Les enfants ont un intérêt précoce pour la voix et pour la face et plus particulièrement pour les yeux. Dans le premier mois ils n’explorent qu’une petite partie de la face et tendent à suivre les contours extérieurs (comme ils le font d’ailleurs pour les formes géométriques). Durant les premières semaines l’enfant peut repro-duire les comportements observés chez les autres, comme par exem-ple tirer la langue (Meltzoff et Moore, 1977, 1992). L’imitation va contribuer au développement de la compréhension de soi et des autres car les enfants regardent un corps en mouvement en expéri-mentant de tels mouvements eux-mêmes. Par la suite, l’enfant va se focaliser de plus en plus sur le visage et sur les éléments intérieurs et plus particulièrement les yeux.
La sensibilité au mouvement et la sensibilité au visage puis l’ajustement aux émotions qu’il présente constituent le fondement © Dunod – La photocopie non autorisée est un délit de l’interaction sociale.
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Les nouveaux-nés apprennent graduellement à distinguer les visages familiers des visages étrangers. Vers trois mois ils montrent une préférence pour une photo du visage maternel comparé à celui d’un étranger. Ils différencient aussi la mère par le goût et par l’odeur (Mac Farlan, 1975). Ainsi, ils s’orientent préférentiellement vers l’odeur maternelle par rapport à l’odeur d’une autre mère.
Dans les six premiers mois les enfants dont le développement est normal préfèrent les stimuli faciaux aux autres stimuli visuels et pré-sentent des signes de détresse lorsqu’on leur présente un visage dans lequel il manque des éléments ou lorsque les différents éléments sont agencés d’une manière anormale. Ils soutiennent le contact visuel pour des durées de plus en plus longues et combinent le regard avec le sourire et les vocalisations. Les jeunes enfants sont ainsi captivés par l’interaction deux à deux et ils s’y engagent avec tout le monde, même s’ils marquent une préférence pour les visages familiers.
Le début du partage social
Après six mois, l’enfant ne se focalise plus seulement sur le visage de ses partenaires sociaux mais commence à s’intéresser aux objets extérieurs. Il a en particulier tendance à s’orienter vers les nouveaux objets et les nouvelles personnes quand il est avec des personnes familières et dans un environnement familier. Aux envi-rons de neuf mois, l’enfant commence à se focaliser sur les objets et les personnes en même temps. Dans ce que l’on appelle interaction triadique ou comportements d’attention conjointe, les enfants essaient de partager leur expérience d’un objet ou d’un événement avec une autre personne. Ces comportements correspondent au fait de diriger le regard d’une personne vers un objet et de regarder à nouveau la personne (mouvement de va-et-vient entre l’objet et la personne). L’enfant développe à ce niveau la capacité à se servir du regard pour diriger l’attention d’autrui. De la même manière, l’enfant apprend à suivre et à produire des gestes de pointage et devient de plus en plus capable d’influencer l’attention des autres en utilisant en même temps le regard, le pointé, le geste de donner ou de montrer. De plus, lorsque l’enfant suit les marques d’attention des autres, il imite la manière dont les autres manipulent physiquement les objets. Des enfants âgés seulement de 9 mois peuvent imiter la forme et la fonction d’actions dirigées vers les objets après une démonstration de l’adulte. La précision croissante avec laquelle les enfants produisent des imitations immédiates ou différées de comportements nouveaux ASPECTS ÉMOTIONNELS ET SOCIAUX 85
reflète l’attention plus grande, la coordination motrice meilleure et la conscience croissante de l’objectif de certains comportements spécifiques.
Aux environs de neuf mois, l’enfant commence aussi à gérer les émotions en fonction des autres personnes. Dans une étude où l’on a observé des enfants de 10 mois jouant avec des objets en présence d’un adulte qui s’intéressait à leur jeu et en présence d’un adulte qui ne faisait pas attention, a démontré que les enfants souriaient plus aux adultes qui s’occupaient d’eux dans cette situation. L’intérêt ou le plaisir à l’égard des objets n’était pas affecté par l’attitude de l’adulte.
À un an, les enfants qui se développent normalement sont discri-minatifs dans leur expression émotionnelle. Comme les adultes, ils sourient quand ils partagent l’expérience, mais pas quand ils essaient d’obtenir un objet ou de l’aide. Dans la seconde année, les enfants continuent à affiner leur conscience de l’attention de l’autre, à rechercher les indices émotionnels et à s’en servir pour guider leur comportement.
L’intérêt de l’enfant pour les autres personnes constitue l’une des motivations pour apprendre à partager et à suivre le regard. Mais les enfants regardent aussi le visage de l’autre pour y trouver de l’infor-mation. L’enfant regarde le visage de l’adulte lorsqu’il est confronté à une situation ambiguë ou légèrement effrayante. Il regarde aussi le visage pour donner du sens à une information : par exemple, si l’adulte lui tend un objet et le reprend, l’enfant le regarde pour com-prendre ses intentions. L’enfant répond aussi au message émotion-nel : il a des réponses d’approche face à des affects positifs et des réponses de retrait face à des affects négatifs. Alors que l’enfant ne se réfère pas à l’adulte dans une situation familière ou clairement définie, il répond aux adultes qui expriment de fortes émotions quel que soit le degré de familiarité du contexte.
De nombreux comportements qui émergent vers l’âge de neuf mois et s’installent dans les trois premières années reposent ainsi sur la capacité de l’enfant à reconnaître le point de vue d’une autre personne et à en tenir compte. De tels comportements reflètent la compréhension de l’enfant du rôle d’agent joué par les personnes comparées à des objets inanimés. Les enfants n’essaient pas de regarder dans le sens où regarde leur poupée, ils ne s’en servent pas non plus comme référence. Comme Michael Tomasello l’a montré © Dunod – La photocopie non autorisée est un délit (Tomasello, 1995), la connaissance des intentions des autres donne 86 COMPRENDRE
la base de la participation à une culture donnée. L’apprentissage culturel comporte plus que de diriger son attention sur l’activité des autres. Elle implique d’essayer de voir une situation telle que les autres la voient, au travers de leur perspective. Dans tous les appren-tissages culturels, les enfants intériorisent et s’approprient non pas seulement la connaissance d’une activité mais l’interaction sociale elle-même. Une partie de la perspective du partenaire de l’enfant continue à modeler la vision du monde par l’enfant longtemps après la fin de l’interaction.
L’expression émotionnelle et la réponse émotionnelle
Dès la naissance, les enfants présentent une gamme d’expres-sions émotionnelles et de réponses. Cette capacité semble être innée et universelle. La reconnaissance des émotions semble éga-lement être universelle. On observe un appariement de l’expres-sion émotionnelle : l’enfant qui observe un visage triste, adopte aussi cette mimique (Field, 1985).
À 6 mois l’enfant différencie des émotions simples comme la joie, la tristesse, la peur et la colère. Si l’on montre une photo avec la même expression (la joie), l’enfant finit par se désintéresser. Quand on présente une autre émotion, il y a recrudescence de la réponse d’attention. Mais on ne peut pas dire si l’enfant différencie réellement l’expression émotionnelle ou si c’est la forme qui diffère (dents découvertes ou pas, bouche étirée ou pas, etc.) qui induit le retour de l’attention.
Les jeunes enfants répondent aussi à l’aspect vocal de l’expres-sion. La voix porte une émotion au travers de l’intonation, l’inten-sité, le rythme, le volume. Les enfants très jeunes ont des réponses différentes en entendant une voix qui est joyeuse ou triste. Vers 7 mois, ils font la connexion entre la voix et l’expression faciale (on présente un film avec expression joyeuse et expression triste avec la voix qui est en accord ou pas : l’enfant regarde plus le visage dans la situation d’appariement).
Dans la seconde année, l’enfant commence à prendre conscience des conditions ou des actions qui provoquent des émotions telles que la joie, la tristesse, la colère, la peur. Plus tard, il comprend des émotions plus complexes telles que la fierté, la honte, la culpabilité ce qui suppose une plus grande compréhension des situations socia-les et interpersonnelles. Reconnaître les émotions complexes signi-fie prendre en compte les intentions, la responsabilité et les normes ASPECTS ÉMOTIONNELS ET SOCIAUX 87