capitulation volume 1 de la trilogie Surrender
Chapitre 12
12
Ari se réveille lentement, au son d’un orchestre de percussions qui semble jouer impitoyablement dans sa tête. Elle essaie de regarder à travers ses paupières entrouvertes, mais la douleur lui interdit même cet infime mouvement. Son corps roule sur le lit et elle sent la douleur la parcourir de la tête aux pieds.
— Prenez ça, ça va vous faire du bien.
En entendant la voix de Rafe, Ari se fige. Que fait-il là ? Que fabrique-t-elle dans la même pièce que lui ? Et d’abord, où estelle ? Elle n’a plus le moindre souvenir de ce qui s’est passé, ce qui accroît encore la panique et la douleur.
Au prix d’un effort de mémoire surhumain, la jeune femme tente de se rappeler les événements de la veille. Lentement, à travers un épais brouillard, les souvenirs reviennent. Elle est allée boire un verre avec ses amies. Elle s’est dit qu’elle buvait trop, mais elle s’amusait comme une folle – à rire, à flirter avec le serveur, à se comporter comme une jeune femme de 23 ans insouciante, un vendredi soir comme les autres.
Seulement voilà : elle n’est pas comme les autres. Elle doit s’occuper de sa mère et payer des factures, une source de stress énorme. Elle n’aspirait qu’à une chose : passer une bonne soirée et oublier tout. Visiblement, ça n’était pas possible.
Malgré tous ses efforts, elle ne se rappelle pas avoir vu Rafe dans le bar, la veille. La dernière chose dont elle se souvient, c’est que ses amies l’ont encouragée à aller danser avec le serveur – dont elle a oublié le nom. C’est là que tout a commencé à se brouiller.
— Allez, Ari, je vais vous aider à vous redresser. Je sais que vous avez mal partout, mais prenez ces médicaments et ça ira mieux. J’ai baissé la lumière pour vous permettre d’ouvrir les yeux.
Submergée par une douleur atroce, elle sent les mains de Rafe se glisser sous elle pour l’aider à s’asseoir. La nausée la saisit tandis que son corps semble transpercé par des flèches.
Sentant le bord d’un verre contre sa lèvre inférieure, elle ouvre la bouche. Le liquide glacé qui coule dans sa gorge lui fait du bien. Ouvrant la bouche de nouveau sous la pression, elle sent que son garde du corps pose un comprimé sur sa langue. Elle l’avale lorsqu’il appuie de nouveau le verre contre ses lèvres.
Elle n’a pas encore le courage d’ouvrir les yeux. Pour cela, mieux vaut attendre que les battements dans sa tête s’atténuent un peu.
Au cours des minutes qui suivent, elle se concentre sur sa respiration, s’efforçant d’inspirer et d’expirer profondément. On dirait que le comprimé magique commence à agir. Sa migraine et ses courbatures n’ont pas disparu, mais diminué.
Ari essaie d’ouvrir les yeux. La pièce n’est que faiblement éclairée, mais il ne lui faut pas longtemps pour apercevoir Rafe assis à côté du lit, sur l’une de ses chaises de cuisine branlantes.
Elle n’en revient pas de voir cet homme élégant chez elle. Comment est-ce possible ? Il est bien trop raffiné pour traîner dans les quartiers populaires de San Francisco.
Au prix d’un intense effort, elle focalise son regard sur le visage de Rafe. Là, sa surprise s’accroît encore. Une barbe naissante couvre son visage habituellement lisse, et ses cernes témoignent d’un manque de sommeil. Intriguée, Ari n’imagine pas qu’il ait pu rester à son chevet.
— Content que vous soyez réveillée, enfin. Vous êtes restée dans les vapes plusieurs heures. J’ai réussi à vous faire boire un peu et à vous conduire à la salle de bain. Je commençais à me demander si le médecin ne s’était pas trompé. Vous avez dormi toute la nuit et toute la journée. Là, vous alliez attaquer votre deuxième nuit de sommeil.
— Quel médecin ? Et qu’est-ce que vous faites ici ?
De nouveau, Ari s’étonne d’avoir une voix aussi rauque. On dirait qu’elle n’a pas parlé depuis des lustres.
— Hier soir, on vous a droguée. J’étais là par hasard et je suis intervenu, avant que cet individu ne vous enlève pour profiter de vous. La drogue du violeur, ça vous dit quelque chose ?
Ari attend la suite. Comme il reste silencieux, elle le regarde et découvre alors de la colère dans ses yeux. Pourquoi est-il aussi furieux ? C’est quand même elle qui a failli se faire agresser, non ? Comme si elle l’avait fait intentionnellement. Comme si elle lui avait demandé d’intervenir, de voler à son secours avant de jouer les gardes-malades.
Tandis qu’ils se dévisagent, les yeux dans les yeux, Ari prend lentement conscience de ce qui s’est passé. Elle a failli se faire violer. Tout cela paraît irréel – comme si elle voyait son histoire arriver à une autre, en regardant par une fenêtre.
Une vie privilégiée présente quantité d’avantages, notamment celui de se dire qu’on est à l’abri des drames. La mort, le viol, le suicide – toutes ces choses arrivent, elle le sait, mais jamais elle n’aurait cru être concernée un jour.
Sa tête lui fait toujours mal. Vite, elle chasse le sentiment de panique qui la gagne. Elle prendra la pleine mesure du danger auquel elle a échappé plus tard. Pour l’instant, elle préfère ne pas y penser.
— Eh bien, vous ne prenez pas de pincettes pour dire les choses.
— À quoi bon tourner autour du pot ?
— Combien de temps suis-je restée inconsciente ?
— Nous sommes samedi soir, cela fait donc environ vingt heures. Vous devez avoir faim.
— Non. Le simple fait de penser à manger me soulève le cœur. Merci beaucoup de vous être occupé de moi, mais là, je pense pouvoir me débrouiller toute seule.
— Vous êtes loin d’être remise, Ari. On vous a droguée. Il est hors de question que je vous laisse. On va commander à manger.
Sans lui laisser le temps de protester, il se lève, dégaine son téléphone et quitte la pièce en composant un numéro. Elle a toujours mal partout et se sent trop faible pour protester. De toute façon, il ne pourra pas l’obliger à avaler quoi que ce soit – du moins, elle se dit qu’il n’ira pas jusque-là.
Avec un grognement, elle fait glisser ses jambes le long du lit jusqu’à toucher le sol avec ses pieds. Lentement, elle se lève. Ses jambes sont en coton et elle s’agrippe au lit pour ne pas tomber. Une fois le vertige dissipé, elle respire profondément et se dirige précautionneusement jusqu’à la salle de bain, fermant soigneusement la porte derrière elle.
En découvrant son reflet dans le miroir – même dans la faible lumière de la salle de bain – elle est à deux doigts de pousser un nouveau gémissement. On dirait que des rats ont construit un nid dans ses cheveux ! Son visage est cadavérique et il y a des traces de maquillage rouge brun sous les yeux, qui font ressortir ses pommettes saillantes.
Elle a l’air d’un zombie – ou presque. Les maquilleurs d’Hollywood n’auraient pas fait mieux. Mobilisant ce qui lui reste d’énergie, elle se lave le visage, se brosse les dents, se rince la bouche et passe un peigne dans ses cheveux emmêlés. Non pas qu’elle ait envie d’impressionner Rafe. Simplement, elle espère qu’en soignant son apparence, elle se sentira un peu mieux.
En sortant de la salle de bain, le peu d’énergie qui lui restait au réveil a disparu. Mais elle a l’impression d’avoir repris apparence humaine.
Rafe a allumé une lampe dans un coin de la pièce, où il a installé son ordinateur portable sur un petit bureau qui n’appartient pas à Ari. Elle remarque alors le drap neuf sur son matelas. D’ailleurs, son dos ne lui fait pas aussi mal qu’elle aurait pu s’y attendre après vingt heures au lit. Jamais elle n’aurait pu dormir aussi longtemps sur son mauvais matelas sans avoir mal à chaque vertèbre. Lentement, elle se dirige vers le lit et soulève le drap, découvrant un nouveau matelas.
Faut-il éprouver de la reconnaissance ou se sentir envahie ? Acheter un lit est une initiative un peu trop intime pour un étranger. Elle ne tient pas à être encore plus redevable envers Rafe qu’elle ne l’est déjà. Impossible de rembourser tout ce qu’il a dépensé. Cependant, il va bien falloir. Hors de question de lui devoir quoi que ce soit.
Elle décide d’aborder le sujet plus tard, ce n’est pas vraiment le moment de lui reprocher quelque chose. Le rembourser ne sera pas facile – il va refuser, par fierté. Elle devra glisser une enveloppe anonyme sous sa porte, ou quelque chose dans ce goût-là. Il n’a pas besoin de savoir que cet argent vient d’elle – l’essentiel, c’est qu’elle sache qu’elle l’a remboursé.
Tandis qu’Ari retourne dans son lit et tire les couvertures sur ses jambes, elle entend frapper à la porte de l’appartement. Le bruit résonne dans sa tête comme un ensemble de tambours jouant un rythme entraînant. Dire que son mal de crâne commençait à s’estomper…
Tout doucement, elle s’allonge de nouveau et couvre sa tête avec l’un des oreillers moelleux, espérant ainsi bloquer le bruit contre sa mince porte en bois. Fort heureusement, personne ne vient frapper à la porte de sa chambre. Rapidement, des arômes exquis se glissent sous l’oreiller pour venir flatter ses narines.
Après avoir entendu des bruits sourds dans sa petite cuisine, l’odeur de nourriture chaude s’intensifie. Puis Rafe vient s’asseoir à côté d’elle.
— Asseyez-vous et mangez un peu. Il y a de la soupe et du pain frais.
— Je n’ai pas faim, répond-elle, déterminée à ne rien accepter de plus de la part de cet homme. Tout cela commence à devenir ridicule. Elle ne veut qu’une chose : qu’il parte.
C’est l’instant précis que son ventre choisit pour se mettre à gargouiller, comme pour montrer à Rafe qu’elle ment – et qu’elle meurt de faim. Elle n’a pas réalisé combien elle était affamée, jusqu’à ce que l’odeur des plats préparés vienne flatter ses narines.
— Allez, Ari. Asseyez-vous et mangez votre soupe, ordonne Rafe avec un sourire dans la voix.
Hors de question qu’elle lui donne la satisfaction d’obtempérer. Cependant, son ventre décide de gargouiller de nouveau et elle a trop faim pour poursuivre ce petit jeu. Frustrée et à contrecœur, elle écarte l’oreiller et se redresse lentement.
Rafe installe un plateau sur ses genoux. En découvrant le bol de soupe et le pain tiède, elle en a l’eau à la bouche. N’hésitant plus, Ari découpe un morceau de pain croustillant et le trempe dans la soupe avant de le porter à sa bouche.
Ses papilles gustatives sont ravies ! Délicatement, elle avale une bouchée, puis une autre. Une fois le plateau vide, elle se rend compte que son mal de crâne a disparu. L’épuisement la gagne, mais qu’importe. Elle va faire une petite sieste. Et quand elle se réveillera, une nouvelle journée aura commencé, espérons-le sans mal au crâne et certainement sans Rafe.
Doucement, elle s’allonge de nouveau et ferme les yeux. Alors qu’elle commence à sombrer dans le sommeil, Ari entend Rafe parler au téléphone. Quelques instants plus tard, elle a du mal à comprendre ce qu’il lui dit, comme du fin fond d’un rêve.
— Ari, écoutez-moi. Nous allons devoir partir chez moi. J’ai énormément de travail et je ne peux pas vous laisser seule. Les médicaments que vous avez pris sont efficaces contre la douleur, mais ils vous assomment. Je ne veux pas que vous ayez un choc en vous réveillant dans un autre lit… Ari… vous m’entendez ?
La jeune femme marmonne quelque chose, sans trop savoir ce qu’elle dit. Heureusement, le sommeil ne tarde pas à la gagner, faisant disparaître ses douleurs.
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