capitulation volume 1 de la trilogie Surrender

Melody Anne · Chapitre 4 sur 42

Pages du PDF

capitulation volume 1 de la trilogie Surrender

Chapitre 3

3

 

Les mots imprimés noir sur blanc se mettent à tourner devant ses yeux, lui dévoilant une facette de la vie dont elle n’a jamais soupçonné l’existence. Son corps sera la propriété de Rafe Palazzo ? Il pourra faire d’elle ce que bon lui semble – de jour comme de nuit ? Il n’en est pas question. D’ailleurs, cela aggraverait encore sa situation, car elle serait incapable de respecter les règles stupides fixées par Rafe Palazzo, qui entamerait des poursuites. Mais pourrait-il vraiment le faire ? Si elle décidait de ne pas lui apporter satisfaction, aurait-il vraiment la possibilité de la traîner devant les tribunaux ?

Lentement, elle relit le document, ce qui la rassure quelque peu. Non. Ce n’est pas ce que dit le texte. Il pourra la poursuivre uniquement si elle ne respecte pas la clause de confidentialité.

Et puis, qu’entend-il par l’expression « à son insu » ? Si elle fait quelque chose à son insu, comment pourrait-on le lui reprocher ? En relisant le document, elle comprend le sens de cette clause : si elle laisse traîner des informations le concernant et si celles-ci tombent entre les mains d’un tiers qui décide de les dévoiler, alors elle sera en tort.

De toute façon, elle n’a pas l’intention de devenir son employée, ni sa maîtresse, ni quoi que ce soit d’autre, quel que soit l’intitulé de ce poste immonde. Il n’y a donc aucun risque que quelqu’un découvre ces fichus papiers. Ari se dirige vers sa gazinière, allume un brûleur et approche les documents de la flamme. Ravie, elle regarde les papiers s’enflammer.

Elle les tient quelques secondes à bout de bras, puis les lâche au-dessus de l’évier, où cette horreur achève de se consumer.

 

En faisant couler de l’eau sur les cendres pour les faire disparaître, elle sent ses épaules se détendre légèrement. Maintenant, elle peut tourner la page et aller de l’avant. Heureusement qu’elle n’a pas les moyens d’installer des détecteurs d’incendie chez elle, car son petit geste de défi les aurait déclenchés !

Ouvrant la fenêtre avant d’étouffer, Ari saisit les journaux de la semaine, empilés sur sa table, et effectue de grands mouvements pour évacuer la fumée. Tout en regardant les volutes s’élever dans le ciel, elle se dit qu’elle vient de renoncer à la possibilité de gagner cent mille dollars par an. Désormais, tout espoir de s’occuper dignement de sa mère est réduit à néant.

Cessant de faire de grands gestes avec les journaux, la jeune femme les déplie sur la table, en passant son pouce sur le pli pour les aplatir. Elle décide de relire les petites annonces. Il y a forcément quelque chose qu’elle a raté. Il doit bien y avoir un travail pour elle, quelque part – impossible qu’il en soit autrement. Sans doute ne se démène-t-elle pas assez pour le dénicher.

 

Trois heures et 25 coups de fil plus tard, Arianna se laisse tomber dans son canapé, submergée par l’envie de pleurer. Au début, ce ne sont que quelques larmes qui coulent, formant rapidement un véritable torrent qui inonde ses joues et qui dégouline sur son menton.

Il n’y a plus d’espoir.

Que va-t-elle bien pouvoir faire ?

Après une demi-heure au fond du gouffre, elle vient d’essuyer les dernières larmes lorsque son téléphone sonne. Elle regarde autour d’elle à la recherche de l’appareil, comme si on venait de lui lancer un filin au beau milieu d’un océan peuplé de requins tournant autour d’elle et s’approchant de plus en plus près.

— Allo ? dit Ari d’une voix pleine d’espoir.

C’est sûrement quelqu’un qui a reçu l’une des centaines de lettres de candidature qu’elle a envoyées, quelqu’un qui va lui annoncer que l’entreprise a besoin qu’elle commence tout de suite. C’est soit un employeur, soit l’un de ses nombreux créanciers réclamant de l’argent qu’elle n’a pas.

— J’aimerais parler à mademoiselle Harlow, s’il vous plaît.

— C’est moi-même.

C’est un employeur qui a reçu un dossier de candidature, se dit-elle en s’efforçant de positiver.

— Ici le centre de soins de Clover. Votre mère vient d’être transférée à l’hôpital général de San Francisco. Pouvez-vous vous y rendre tout de suite ?

— Est-ce que ma mère va bien ?

— Mademoiselle, mieux vaudrait vous rendre sur place le plus rapidement possible. Le personnel soignant répondra à toutes vos questions.

Ari se laisse tomber sur sa chaise, en s’efforçant de respirer calmement. Il y a un problème avec sa mère. Égoïstement, elle se dit qu’elle préférerait ne pas savoir. Après la journée qu’elle vient de passer, elle ne supportera pas d’apprendre des mauvaises nouvelles.

— Oui, bien sûr, répond-elle automatiquement avant de raccrocher.

D’un air abattu, elle prend son sac et quitte l’appartement. Sa mère lui a toujours répété de ne pas remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même. C’est une idée que prônait aussi Benjamin Franklin, l’un de ses héros. Ce proverbe s’applique dans toutes les situations, bonnes ou mauvaises. Même face à des nouvelles terribles, mieux vaut affronter la réalité sans tarder.

Trente minutes de route la séparent de l’hôpital. Va-t-on lui annoncer que sa mère a jeté l’éponge et qu’elle vient de mourir ? Elle le sait, le centre de soins a prévu de la transférer dans un établissement public. Si c’est le cas, elle ne recevra jamais les soins nécessaires. Ari ne sait plus où elle en est. Et elle se demande si elle sera capable d’affronter ce qu’on va lui annoncer.

 

En descendant de sa voiture, Ari entend des voix scander des paroles. Que se passe-t-il ? En approchant de l’entrée de l’hôpital, elle découvre une foule de manifestants. Pour pénétrer dans le bâtiment, elle doit traverser le groupe. L’appréhension la saisit en constatant que les manifestants agitent leurs pancartes avec colère.

— Ne cautionnez pas cet hôpital avide de profit. Allez ailleurs ! crient les manifestants, alors qu’elle approche de l’entrée.

Baissant la tête, elle se fraie un passage entre eux. Quelqu’un l’agrippe par le bras. Elle n’ose lever les yeux, craignant de se faire agresser si elle croise un regard. « Traîtresse ! », tel est le dernier mot qu’elle entend avant de pénétrer dans le hall de l’hôpital.

— Mademoiselle, merci d’être venue aussi rapidement. Désolée pour cette pagaille à l’entrée. Nous avons subi des restrictions budgétaires et des employés licenciés sont furieux. Navrée de vous imposer cette épreuve, mais l’état de votre mère a évolué et nous voulions vous voir rapidement. Elle est sortie du coma.

Ari met quelques secondes à comprendre. Sa mère est réveillée ! Elle sent que tout devient noir devant ses yeux tandis qu’elle fixe, en état de choc, la femme devant elle. Surtout, ne pas perdre connaissance. Au prix d’un effort surhumain, elle réussit à se maîtriser. Elle croira ce qu’on vient de lui annoncer une fois qu’elle aura vu sa mère. Plus que tout, Ari veut entendre cette voix tant aimée. Personne ne réussit à la réconforter aussi bien que sa mère – elle a besoin de cette femme qui a toujours été là pour elle, dans les bons moments comme dans les mauvais.

Soudain, Ari comprend pourquoi elle est à ce point anéantie. Elle s’est efforcée de traverser toutes ces épreuves sans avoir sa mère à ses côtés. Jamais elle n’a réalisé, jusqu’à présent, combien elle s’est toujours appuyée sur elle.

— S’il vous plaît, où est-elle ? demande Ari, le souffle coupé, parvenant à peine à articuler.

— Suivez-moi, je vous prie.

L’infirmière l’entraîne dans un dédale de couloirs, pour la conduire jusqu’à l’unité de soins intensifs. Devant la chambre de sa mère, Ari est soudain saisie de terreur à l’idée d’ouvrir la porte. Une idée lui traverse l’esprit : et si, en entrant dans la chambre, elle découvrait que tout ce cauchemar n’est qu’une plaisanterie cruelle ? Elle devrait affronter de nouveau la douleur de perdre l’être le plus cher au monde.

— Si vous voulez, prenez un moment avant d’entrer dans la chambre, suggère l’infirmière, qui doit avoir l’habitude de ce maelström d’émotions.

Après une inspiration profonde, Ari ouvre la porte et entre dans la chambre, où elle découvre sa mère assise dans son lit. Elle paraît toute frêle, mais ses jolis yeux verts sont ouverts. La jeune femme cligne des yeux pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une hallucination.

— Maman ?

— Ma chérie ! Viens t’asseoir ici, à côté de moi, répond sa mère d’une voix faible, un petit sourire illuminant son visage pâle.

Ari ne se le fait pas dire deux fois. Se précipitant au bord du lit, elle se penche en avant pour sentir les bras tièdes de sa mère qui la serrent de nouveau. Quel bonheur de la tenir enfin contre elle ! Elle se met à pleurer malgré elle.

— Tu m’as tellement manqué, maman. Si tu savais comme je regrette de t’avoir appelée cette nuit-là. Je suis désolée que tu aies eu cet accident,

— Oh, ne te fais pas de reproches. Des choses terribles arrivent parfois. Ce qui s’est passé n’est pas de ta faute.

— Mais si. Si seulement je n’étais pas allée à cette maudite fête et si je n’avais pas trop bu… Si je ne t’avais pas appelée, tu ne serais pas sortie de la maison, sanglote Ari.

— Les médecins m’ont appris que je suis restée six mois dans le coma. Cela fait donc longtemps que tu portes cette culpabilité. Quoi qu’il m’arrive, je veux que tu vives pleinement ta vie, ma fille. Ce qui est arrivé n’est absolument pas de ta faute.

— Évidemment, tu ne vas pas dire le contraire, maman. C’est le discours prévu dans le manuel de la mère parfaite. Seulement voilà : je n’ai plus 15 ans, j’en ai 23. J’aurais dû me montrer plus responsable.

— Peu importe ton âge, tu seras toujours ma petite fille. Ce qui m’aurait rendue folle, c’est que tu aies des problèmes et que tu ne m’appelles pas. Ce soir-là, je m’inquiétais pour toi, tout en étant contente de savoir que tu t’amusais. Il faut s’octroyer le droit à l’erreur de temps en temps, faire des choses qui ne sont pas prévues dans les moindres détails. Bref, il faut vivre.

— Mais je ne sais pas comment m’y prendre, souffle Ari, en se demandant si la personne à qui elle parle est bien sa mère.

— Oh, ma chérie, tu as toujours fait ce qu’il fallait. Parfois, les pires erreurs donnent d’excellents résultats. On ne sait pas pourquoi les choses arrivent. Il ne faut pas t’en vouloir. C’est peut-être cet accident qui va me sauver la vie. Peut-être que si j’avais été chez moi la semaine suivante, un cambrioleur serait entré dans la maison et m’aurait abattue. Ou peut-être que je serais partie faire des courses, qu’un enfant aurait déboulé devant ma voiture, et que je l’aurais renversé ? On ne peut pas se rendre malade au sujet de ce qui est arrivé. Soyons reconnaissantes que cela n’ait pas été pire.

— Maman, j’ai tellement eu besoin de toi ces derniers mois. Personne n’arrive à me réconforter comme tu le fais. Je t’en supplie, ne me laisse pas. Quoi qu’il en coûte, ne pars pas. Je t’aime, maman.

Ari se blottit dans les bras frêles de sa mère, faisant le vœu de ne jamais la quitter. Toutes les épreuves seront supportables, tant qu’elle aura sa mère à ses côtés.

— Mademoiselle Harlow, pourrais-je vous parler une minute ?

Un médecin se tient dans l’encadrement de la porte. En découvrant sa mine grave, Ari sent son estomac se nouer. A priori, ils s’apprêtent à avoir une conversation désagréable. Un regard en direction de sa mère lui donne le courage nécessaire. Rien n’est insurmontable, tant qu’elles sont là l’une pour l’autre.

— Je reviens tout de suite, maman.

— Prends ton temps, ma chérie. Cela fait un bout de temps que je suis réveillée et ces médicaments contre la douleur me fatiguent. Je vais faire une petite sieste.

En sortant de la chambre, Ari est submergée par l’angoisse à la perspective de voir sa mère s’endormir. Oh non… Et si une fois de plus, elle ne se réveillait pas pendant six mois ? Il va lui falloir de longs mois, voire des années avant de rester sereine en voyant sa mère s’endormir. Elle ne peut pas vivre ainsi, elle le sait, mais allez expliquer ça à son cœur, irrationnel.

Ari, qui n’a guère le choix, suit le médecin dans le couloir qui la mène à une petite salle de réunion. Là, plusieurs messieurs en costume les attendent, installés autour d’une table. Voilà qui ne présage rien de bon.

— Merci d’être venue, mademoiselle. Nous sommes contents d’avoir accueilli votre mère chez nous, après sa sortie du coma. Comment vous sentez-vous ? Nous le savons, ces tragédies sont souvent aussi difficiles à vivre pour les proches que pour les patients eux-mêmes.

— J’ai essayé de faire au mieux, répond prudemment Ari, souhaitant de tout cœur voir l’homme en venir aux faits.

Elle n’a pas la moindre envie de parler de la pluie et du beau temps. Il faut qu’elle aille retrouver sa mère.

— J’en suis désolé. J’aurais aimé pouvoir remettre cette discussion à plus tard, mais l’état de santé de votre mère ne nous laisse guère de temps.

— Une discussion à quel sujet ?

— Les scanners ont révélé que votre mère a un cancer de l’utérus, de stade IV. Je suis désolée de vous annoncer la nouvelle ainsi, mais il faut l’opérer au plus vite. En réalité, ses chances de survie ne sont pas bonnes. Elles sont inférieures à dix pour cent, même avec un traitement agressif.

Le médecin marque une pause pour laisser à Ari le temps d’assimiler la nouvelle. Que sont-ils en train de lui dire ? Qu’il faut opérer, ou pas ? Elle a l’impression qu’on vient de lui annoncer qu’elle allait perdre sa mère. C’est pour cela que l’espoir lui faisait si peur.

— Nous avons souhaité vous rencontrer car la mutuelle de votre mère ne prend pas en charge cette opération, très coûteuse. Dans la mesure où il ne s’agit pas d’une intervention d’urgence, il est impossible de fixer la date avant que le financement soit assuré. Nous allons vous aider à réunir les fonds nécessaires, à remplir les demandes de prêts et d’aide, etc. Nous serons à vos côtés pour vous aider, mais il nous faut l’argent avant d’opérer.

 

Ari a le sentiment que le sol se dérobe sous ses pieds. En réalité, tout n’est qu’une question d’argent – de l’argent qu’elle n’a pas. Les hommes continuent à parler, mais elle ne les entend plus. Elle a l’impression de sombrer au fond d’un trou obscur en spirale. La seule issue, semble-t-il, est d’accepter ce job qui ferait d’elle la maîtresse de Rafe Palazzo…

 

OceanofPDF.com