capitulation volume 1 de la trilogie Surrender
Chapitre 22
22
— Si tu vois une lumière au bout d’un long tunnel obscur, surtout fais demi-tour et pars en courant dans l’autre direction ! Promis ?
— L’opération va bien se passer, Ari. Arrête de t’en faire. Combien de fois faut-il te le répéter ? Je suis ta mère et c’est à moi de me faire du souci pour toi. Toi, tu dois t’occuper de ta vie. Le chirurgien m’a expliqué que l’intervention allait durer plusieurs heures. Va profiter de ce beau soleil qu’on voit par la fenêtre. Mais je te connais par cœur : je sais que tu vas te faire un sang d’encre et que tu ne quitteras pas l’hôpital. Détendstoi. Dans quelques heures, je serai comme neuve.
— Je t’aime tellement, maman. Ne m’abandonne pas. Surtout pas.
— Je te promets que tout va bien se passer.
— Madame Harlow, il faut y aller.
Ari serre les dents de frustration. L’infirmière ne fait que son travail, elle le sait, mais Ari a un mauvais pressentiment. Ce qu’elle veut, c’est continuer à lui tenir la main. Si elle pouvait l’accompagner dans le bloc opératoire, elle le ferait. Elle n’est pas prête à affronter la perspective de la mort de sa mère – et elle ne le sera jamais.
— Ari, n’essaie pas d’intimider ces adorables infirmières. Et puis tu es beaucoup trop menue pour faire peur à qui que ce soit !
Ari ne s’est même pas rendu compte qu’elle a grommelé en regardant l’infirmière, lorsque celle-ci s’est approchée du lit.
— C’est toi qui m’as élevée, maman. Tu sais que je suis plus forte que j’en ai l’air, plaisante Ari en se penchant pour embrasser tendrement sa mère.
Des gens, de parfaits inconnus, viennent installer Sandra dans un fauteuil roulant puis l’emmènent. Lentement, Ari se laisse glisser sur sa chaise, laissant enfin jaillir ces larmes qu’elle a retenues toute la semaine. Sa mère est une force de la nature – jusqu’ici, elle s’en est bien sortie. Pourquoi se montrer pessimiste sans raison ?
Au bout d’une heure dans cette chambre, en proie à la panique, Ari décide de se lever et d’aller faire un tour. À quoi bon se rendre malade d’inquiétude et rester là, seule ? Cela ne fait qu’accroître son pessimisme. Quittant la chambre, elle se retrouve très vite à l’endroit précis où elle a percuté Rafe, plusieurs mois plus tôt.
Il lui semble que cette scène s’est produite il y a une éternité. Au cours des neuf mois passés, elle a beaucoup mûri – elle a quitté l’université, perdu la maison de son enfance, trouvé du travail et – bien sûr – rencontré Rafe. Elle regrette presque de ne pas avoir accepté son offre, ce qui lui permettrait à cet instant précis d’appuyer sa tête sur son épaule.
Aussitôt, elle se ressaisit. N’importe quoi ! Même si elle avait signé ce contrat, il n’aurait pas été là pour elle. L’idée de sa proposition de détraqué est d’avoir une femme à sa disposition, quand cela lui chante. Il ne sera pas son petit ami, et il n’est certainement le genre d’homme à lui tenir la main pour la réconforter.
Ari se dirige vers le hall où des photos sont exposées sur les magnifiques murs bruns – une distraction bienvenue. Elle admire le travail du photographe, qui a réalisé de superbes clichés de demeures anciennes et de fleurs. Quelques portraits représentent des personnalités importantes de la région, dans des tenues très différentes, impliquées pour la plupart dans des projets caritatifs.
La dernière photo est un portrait de Rafe coiffé d’un casque de chantier et tenant à la main un marteau, un grand sourire aux lèvres. Sidérée, elle constate que sans son éternel costume, il paraît nettement plus humain.
Elle lit la légende de la photo : tous nos remerciements à Rafaëlle Palazzo, qui a financé la construction de cette aile du bâtiment. Ce donateur très impliqué dans la vie de la communauté n’hésite pas à mettre la main à la pâte.
De toute évidence, c’est une simple opération de communication. Sans doute a-t-il enfilé un jean pour réaliser ce cliché, avant de retourner au plus vite dans sa voiture climatisée avec chauffeur.
— Je n’aime pas tellement ce portrait, qui ne me montre pas sous mon meilleur profil. Mais c’est la photo que préfère mon assistante et j’ai appris qu’il était inutile de chercher à la contredire !
En reconnaissant la voix, Ari sursaute. Il la provoque, une fois de plus – mais elle refuse de mordre à l’hameçon.
— Bonjour monsieur Palazzo ! Quel hasard malencontreux, je n’arrête pas de tomber sur vous ici. Espérons que cette fois, je n’aurai pas besoin d’aller passer une radio, lance Ari en tournant la tête vers lui.
À ces mots, Rafe plisse les yeux.
— Arianna, ma chère Arianna… On dirait que tu ne m’as pas bien écouté la dernière fois. Je t’ai pourtant dit qu’en t’obstinant à m’appeler par mon nom de famille, tu t’exposais à être punie.
— Nous sommes dans un lieu public, je ne vois donc pas bien ce que vous pourriez me faire, persifle-t-elle, bravache.
Ils sont entourés de patients et de visiteurs, mais le bâtiment compte aussi des vigiles armés.
— Ah je vois, tu te crois en sécurité ? Ne me sous-estime pas. Ne me sous-estime jamais. Quand j’ai décidé quelque chose, rien ni personne ne peut m’arrêter, menace-t-il en prenant la tête d’Ari entre ses mains avant de la plaquer contre le mur.
— En temps normal, j’aurais adoré vous prouver le contraire, mais il se trouve que ce n’est pas le jour idéal. Il va falloir que je file rapidement.
Les yeux de Rafe scrutent son visage. Ari s’efforce de ne rien laisser paraître, mais elle sent qu’il n’est pas dupe. Elle a des cernes, les yeux rougis par les larmes et quelques kilos de moins que la dernière fois. Elle a vraiment mauvaise mine, elle le sait.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ça ne vous regarde pas.
— Je croyais que tu n’avais pas envie de jouer au chat et à la souris. Dis-moi donc ce qui ne va pas, demande-t-il avec fermeté.
— D’accord. De toute façon, ça n’est pas un secret d’État. Ma mère subit une intervention chirurgicale, c’est un peu éprouvant. Il y a eu des complications lors de l’intervention précédente et les médecins ont dû l’opérer à nouveau. Cela fait des semaines qu’elle aurait dû sortir, mais son organisme fait des siennes. Je sais que tout va bien se passer, mais je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter.
— Ah, je me demandais si tu allais m’en parler. Merci de ta confiance. En attendant de savoir comment l’opération s’est déroulée, je vais te changer les idées.
Rafe retire ses mains du mur pour la prendre par le bras. Lorsqu’il tente de l’entraîner, elle résiste, trébuchant presque. De toute façon, en lui opposant davantage de résistance, elle risquerait de tomber. Elle décide donc de le suivre. Quel autre choix lui reste-t-il ? Surtout, elle ne veut pas faire d’esclandre et attirer tous les regards sur elle.
— Je ne veux pas de votre pitié ni de vos égards. Je me suis très bien débrouillée toute seule, toute la matinée.
— Manifestement, ça ne va pas si fort que ça. Tu as perdu plus de poids que tu ne peux te le permettre, tu as les joues creuses et la tête de quelqu’un qui n’a pas passé une bonne nuit depuis une éternité. Tu devrais venir travailler pour moi, cela ne fait aucun doute. De toute évidence, il te faut quelqu’un pour veiller sur toi.
À ces mots, Ari ressent presque de la gratitude, car un court instant, l’agacement que suscite Rafe lui fait presque oublier son inquiétude. Comment peut-on être aussi autoritaire et tyrannique ?
— Je me débrouille très bien toute seule, merci. Inutile de veiller sur moi. Pour info, j’ai pris un bon petit déjeuner ce matin.
— Menteuse. Cela fait plusieurs jours que tu picores et tu n’as rien mangé ce matin, j’en suis sûr. Tu t’inquiètes, ce qui est normal. Mais c’est égoïste, Ari. À ton avis, que ressent une mère en voyant que sa fille ne prend pas soin d’elle ? À sa sortie du bloc opératoire, il va falloir qu’elle pense à guérir, et non qu’elle s’inquiète pour toi.
En entendant ces mots, Ari se force à respirer calmement. Cet homme est d’une telle arrogance, d’une telle grossièreté ! Ce qui la met réellement hors d’elle, c’est qu’au fond, il a raison. La simple idée de manger lui retourne l’estomac. Comment pourrait-elle avaler quoi que ce soit alors que sa mère est peut-être en train de mourir ? Impossible.
— Où allons-nous ? demande-t-elle en le voyant s’éloigner.
— Manger.
— Mais je n’ai pas faim ! Je vous l’ai déjà dit, j’ai mangé ce matin.
— Et moi, je t’ai déjà dit que tu es une menteuse. Es-tu déjà sortie victorieuse d’une dispute avec moi ? Non. Tu n’es peutêtre pas encore ma chose, mais c’est une simple formalité. Je t’aurai. Par conséquent, ta santé compte pour moi. Alors soit tu t’installes dans cette cafétéria pour prendre un vrai déjeuner, soit je te jette sur mon épaule, je t’emmène chez moi par la force et je t’oblige à avaler un repas. À toi de voir !
Incrédule, Ari s’arrête devant les portes de la cafétéria pour le dévisager. Les propos sidérants qu’il tient sur un ton parfaitement anodin ne cesseront jamais de l’étonner. Elle a bien envie de voir jusqu’où il irait. À son regard, elle comprend toutefois qu’il n’hésitera pas à mettre ses menaces à exécution.
Certes, il y a des agents de sécurité dans le bâtiment, mais Rafe compte parmi les principaux donateurs de l’hôpital. Ils n’interviendront sans doute pas s’il tente d’enlever Ari, même si elle se met à hurler. Or elle ne peut pas prendre le risque d’être absente lorsque sa mère sortira du bloc opératoire.
À contrecœur, elle se détourne et entre dans la cafétéria qui, fort heureusement, est presque vide. Ari n’a pas la moindre envie d’entendre les conversations d’autres gens ni de faire la queue. Elle va devoir se concentrer pour ne pas s’étouffer en avalant cette immonde nourriture d’hôpital, sachant que la simple idée de manger lui soulève le cœur.
— Oh, Ari. Je suis un peu déçu que tu n’aies pas choisi la deuxième possibilité. J’aimais assez l’idée de te prendre sur mon épaule, avec ton petit cul tout près de mon visage. En tournant la tête, j’aurais pu croquer tes courbes appétissantes.
À ces mots, un frisson parcourt l’échine d’Ari. Elle non plus, ça ne l’aurait pas dérangée qu’il lui mordille les fesses… Un sentiment de culpabilité la submerge aussitôt : Sandra est toujours au bloc opératoire. Voilà une raison de plus de détester Rafe.
Ignorant sa remarque, elle passe devant les différents plats du self-service. Rien ne la tente, mais elle finit par prendre une assiette. Un choix qui ne semble pas satisfaire Rafe, puisqu’il pose d’autres plats sur le plateau, avant de l’accompagner jusqu’à la caisse.
Elle ne fait pas mine de sortir de l’argent de son sac à main. Puisqu’elle n’a rien demandé, il est hors de question qu’elle propose de régler. Rafe paie, puis conduit Ari à une table au fond de la cafétéria.
Passer un moment en tête-à-tête avec lui ne l’enchante vraiment pas. Il y a une dizaine de personnes dans la salle, mais toutes sont trop éloignées de leur table pour pouvoir entendre leur conversation.
Après quelques minutes de silence, Rafe pousse un soupir en regardant le plateau, auquel Ari n’a pas touché.
— Allez, mange s’il te plaît.
La douceur de sa voix la surprend.
Elle a du mal à comprendre pourquoi il s’intéresse subitement à son alimentation. En quoi cela le regarde-t-il ?
— Qu’est-ce que ça peut vous faire que je mange ou pas ? demande-t-elle, étonnée.
— En temps normal, je me moquerais éperdument de ce que tu manges et de la qualité de ton sommeil. Tu es une grande fille, qui devrait être capable de prendre soin d’elle. Mais en te voyant dépérir et à deux doigts de tourner de l’œil d’épuisement, je ne peux pas m’empêcher d’intervenir. D’accord, tu n’as pas signé de contrat avec moi, mais croismoi, Ari, je serais aussi intraitable avec mes sœurs. Dès mon plus jeune âge, mon père m’a appris que lorsqu’une femme a besoin qu’on s’occupe d’elle, les hommes doivent se montrer à la hauteur. Je décrète une trêve pour les heures à venir, le temps que ta mère sorte du bloc opératoire. Une fois qu’elle sera remise, j’ouvrirai à nouveau les hostilités, répond-il avec un sourire chaleureux, en lui adressant un clin d’œil malicieux.
À son regard, Ari comprend qu’il est sincère. En découvrant qu’il vient de baisser sa garde et de lui dévoiler l’être humain derrière le masque, son ventre se serre. Par automatisme, elle se redresse. En cet instant, elle se sent irrésistiblement attirée par Rafe. Il y a du Dr Jekyll et Mister Hyde en lui. Serait-il la réincarnation moderne de ce personnage de la littérature du XIXe siècle ?
Comprenant à quel point elle pourrait craquer pour ce Rafe-là, si gentil et attentionné, tout son système de défense se met en alerte. Se battre contre Rafe l’Ordure ne lui fait pas peur. Par contre, affronter Rafe le Chevalier Blanc est au-dessus de ses forces. La tentation de se jeter dans ses bras serait trop forte.
— Allez, prends une bouchée, Ari, décrète Rafe, voyant qu’elle reste immobile.
— Oui, oui, répond-elle en saisissant le sandwich à la dinde. Elle croque dans le pain moelleux, puis mâche soigneusement sa bouchée, en espérant qu’elle réussira à l’avaler.
— Gentille petite !
Presque soulagée, Ari constate qu’il a retrouvé son ton moqueur. Ce Rafe-là lui paraît plus facile à affronter.
— Je ne suis la gentille petite de personne, rétorque-t-elle, cinglante.
Elle découvre avec satisfaction qu’il recommence à l’agacer.
Quelques minutes plus tard, elle constate avec surprise que le sandwich a disparu. Toute à sa colère contre Rafe, elle n’a même pas réalisé qu’elle était en train de manger.
— Si la colère t’ouvre l’appétit, alors elle en vaut la peine, lance-t-il.
— Je vais devenir bien grasse en votre présence, car vous me mettez hors de moi.
— Je te verrais bien un peu plus plantureuse. Tu as des courbes sublimes, mais avec quelques kilos supplémentaires, elles seraient encore plus divines. J’ai déjà eu l’occasion d’admirer ta poitrine généreuse dans mes mains.
Le souffle coupé, Ari regarde autour d’elle, priant pour que personne n’ait entendu sa remarque grossière.
Rafe se penche en avant, à quelques centimètres de son visage.
— Ça te met mal à l’aise ? Tout le monde baise. Ça n’a rien de honteux.
— Je croyais que vous aviez décrété une trêve, lui rappellet-elle. Le sexe avec vous, c’est plus que honteux. En plus, après, je me sens horriblement sale, conclut-elle en attrapant un morceau de melon.
Croquant dedans trop énergiquement, elle fait gicler du jus sur le visage de Rafe. Le spectacle du jus de melon qui dégouline sur les joues de Rafe lui donne envie de rire. Est-ce le stress, une crise de nerfs ou autre chose ? Elle n’en sait rien. Toujours est-il qu’elle est prise d’un fou-rire incontrôlable.
Plusieurs personnes tournent la tête dans leur direction. Le visage de Rafe s’assombrit et il plonge la main dans sa poche pour attraper son mouchoir brodé à ses initiales, ce qui renforce encore l’hilarité de la jeune femme. Elle en a des crampes au ventre et n’arrive pas à contrôler son fou-rire. Ses nerfs sont-ils en train de lui jouer des tours ? Elle fait son possible pour se ressaisir, en vain. Impossible de s’arrêter. Rapidement, des larmes se mettent à couler sur ses joues.
— Notre trêve aura été de courte durée, manifestement. En tout cas, je suis ravi de t’avoir fait rire, marmonne Rafe en essuyant son visage, faisant repartir le fou-rire d’Ari de plus belle.
Elle se dit qu’elle aurait sans doute continué à rire jusqu’à ce que le personnel médical ait pitié d’elle et l’assomme avec un sédatif. Mais soudain, un bruit violent résonne dans les couloirs de l’hôpital et la fait taire.
Plusieurs détonations se succèdent, suivies de cris. En une fraction de seconde, Rafe se relève et passe un bras protecteur autour des épaules d’Ari.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Un type avec une arme ! hurle une femme en se précipitant dans la cafétéria en courant.
Puis elle s’écroule à terre, tandis qu’une tache rouge se diffuse sur son épaule. Au moment où Rafe soulève Ari pour la prendre dans ses bras, un homme de grande taille armé d’un fusil semi-automatique franchit les portes de la cafétéria. Terrorisée, Ari croise le regard du tireur qui tourne l’arme vers elle. Puis il appuie sur la détente. Lâchant un juron, Rafe tente de s’interposer entre Ari et le forcené. Trop tard.
La jeune femme a le sentiment d’avoir reçu un coup dans la poitrine. Elle se dit que Rafe l’a peut-être laissée tomber. Puis elle découvre une tache rouge qui envahit lentement son T-shirt.
— Oh non ! Mon T-shirt préféré… souffle-t-elle avant de perdre connaissance.
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