capitulation volume 1 de la trilogie Surrender
Chapitre 39
39
Rafe se tient immobile, telle une panthère s’apprêtant à bondir. Sidéré, il constate que tout son corps est tendu. Un tel signe de faiblesse ne lui ressemble pas – il est Rafe Palazzo, que rien n’affecte, n’est-ce pas ?
Il s’installe confortablement dans son fauteuil, d’où il peut voir l’ombre d’Ari qui avance. Il sait qu’elle est en train de monter la passerelle qui mène au jet.
Il attend.
Prenant une gorgée de bourbon, il se penche en arrière dans son fauteuil, un pied nonchalamment posé sur le genou opposé. Il déborde de confiance en lui. Cependant, la flamme qui brûle dans ses yeux dément sa réputation d’homme glacial.
Enfin, Ari pose un pied dans l’appareil. Les yeux de Rafe ne quittent pas son visage tandis qu’elle regarde autour d’elle, éblouie et visiblement intimidée par ce déploiement de luxe et de faste. Rafe, lui, n’a pas cillé lorsqu’il a perdu des millions sur les marchés boursiers. Une somme qui ne représentait pas grand-chose pour lui, qui a des milliards pour assurer son avenir. Impossible d’attendre de la part de la jeune femme les mêmes réactions.
Les yeux d’Ari s’habituent progressivement à la pénombre. C’est alors qu’elle tourne la tête et l’aperçoit, assis dans son fauteuil. Aussitôt, Rafe ressent une envie irrésistible de se lever et de l’attirer au fond du jet, dans sa luxueuse suite, pour se jeter sur elle. Cependant, il ne s’autorise pas le moindre mouvement.
Dans ce bras de fer, il remportera son ultime victoire lorsqu’elle s’abandonnera entièrement. Il entend bien la laisser parler la première – si tant est qu’elle daigne lui adresser la parole. À son regard paniqué, il devine qu’elle s’attendait à tout sauf à le découvrir là. Croyait-elle réellement qu’il la laisserait lui échapper aussi vite ? Il ne va pas tarder à en avoir le cœur net.
Croisant le regard violet de Rafe, elle comprend tout. Mais bien sûr ! Pourquoi n’a-t-elle pas rassemblé les pièces du puzzle plus tôt ? Évidemment qu’elle n’a pas eu la chance de décrocher son job actuel toute seule. Après avoir reçu cet appel, elle aurait dû faire des recherches sur cette entreprise, ce qui lui aurait permis de découvrir l’identité de son actionnaire.
À quoi bon se taper la tête contre les murs maintenant ? Elle a le sentiment d’avoir été renversée par un troupeau qui s’évertue à la piétiner, provoquant une douleur atroce sur chaque centimètre carré de son corps.
— Alors comme ça, Sunstream Electronics vous appartient…
Il ne s’agit pas d’une question, mais d’un constat. Elle ne s’abaissera pas à jouer les victimes ni à poser des questions dont elle connaît pertinemment la réponse.
— On dirait, oui.
Manifestement, il n’a pas l’intention de lui faciliter la tâche. Mais lui a-t-il jamais simplifié la vie ? Oui, à de rares moments – de brefs instants où il lui a paru humain. Mais ceux-ci ont rapidement été estompés par les talents de manipulateur dont il a fait preuve depuis qu’elle le connaît.
En même temps, elle doit admettre qu’il a toujours annoncé la couleur et reconnu qu’il était là pour gagner. Il l’a dit clairement : pour lui, elle n’est rien d’autre qu’un divertissement, un trophée de plus dans son tableau de chasse. Elle pensait qu’ils avaient joué toutes les parties, remportées par Rafe. Manifestement, le dernier match restait à venir.
De toute évidence, elle ne va pas tarder à perdre son travail. Rafe est en train d’abattre sa dernière carte. Ari n’a une seule interrogation, qui concerne l’ampleur des dégâts. S’il est suffisamment sûr de lui pour dévoiler qu’il est son véritable patron, de deux choses l’une.
Soit il s’est lassé d’elle, et il est prêt à la voir disparaître de sa vie. Soit il a une offre à lui faire, qu’elle ne sera pas en position de décliner, selon lui. Dans la seconde hypothèse, il l’a sous-estimée. S’il y a bien une chose qu’elle a comprise, ces derniers mois, c’est qu’elle est capable de se débrouiller toute seule.
La vie n’est pas un long fleuve tranquille et, elle le sait, il y aura encore des épreuves à surmonter. Mais elle a pris confiance. Elle sait se prendre en charge et s’occuper de sa mère. Tous ces mois, elle a peut-être travaillé pour monsieur Palazzo, mais au moins ne l’a-t-elle pas fait comme sa call-girl personnelle.
Très confiante, elle relève la tête et s’avance dans le jet. Arrivée devant Rafe, elle le regarde droit dans les yeux, sans flancher.
— Monsieur Palazzo, nous avons reçu l’autorisation de décoller. Pouvons-nous procéder à la fermeture des portes ?
Sans lui laisser le temps de répondre à l’hôtesse de l’air, Ari, les yeux plantés dans ceux de Rafe pour lui montrer qu’il ne lui fait pas peur de lui, lance :
— Non, attendez, je vais descendre dans une minute.
Trébuchant presque, elle recule d’un pas pour s’éloigner des flammes qui brûlent dans les yeux de son interlocuteur. Si les regards pouvaient tuer, elle serait réduite à un tas de cendres. Au lieu de dévoiler cet infime instant d’inquiétude, elle décider de le provoquer encore plus et sourit d’un air assuré.
— Gardez les portes ouvertes encore un instant et laissez-nous, ordonne Rafe.
L’hôtesse s’éclipse sur-le-champ.
— On dirait qu’enfin, nous sommes arrivés là où j’ai toujours su que ça finirait. Tu as fait traîner en longueur ce qui aurait pu être réglé l’autre jour au restaurant.
— Ce jour-là, je vous ai dit que je ne serais jamais votre putain, monsieur Palazzo. Je n’ai pas changé d’avis. Que vous ayez intrigué pour me recruter ne signifie pas que je vous appartiens. Je trouverai un autre emploi.
Il marque un temps de silence, d’un air entendu. Ari a l’estomac noué en attendant sa réaction. Mais rien ne la fera changer d’avis… Plus il tarde à répondre, plus son anxiété s’accroît. Manifestement, il en a conscience car son visage trahit sa confiance en sa victoire.
— Ta mère sort de l’hôpital mardi, Ari. Il se trouve que la maison dans laquelle tu as grandi m’appartient désormais. À toi de voir si elle doit découvrir que tu as tout vendu et qu’elle n’a nulle part où aller, ou si tu vas lui permettre de se rétablir dans son environnement familier. Il se trouve que j’ai aussi acheté son magasin de fleurs. Alors ? Est-ce que tu vas lui rendre sa vie d’avant ? Ou vas-tu rester aussi égoïste que tu l’as toujours été, en prenant des décisions contraires à l’intérêt de la femme qui t’a élevée ?
À ces mots, Ari reste tétanisée. Il n’hésite pas à utiliser ce qui la mine. Elle a sous-estimé son envie de vaincre.
La colère la submerge. Ce type est inhumain. Comment peut-il la mettre dans une situation pareille ? Comment pourra-t-il se regarder dans une glace après l’avoir mis devant de tels choix ? Peut-être que sa mère ne s’en remettra pas, une fois qu’elle aura découvert qu’elle n’a plus rien, après avoir survécu à un accident de voiture qui aurait pu lui être fatal, puis avoir vaincu un cancer.
— Alors, on dirait que tu as une décision à prendre, ma chérie… Que vas-tu choisir : l’amour ou l’égoïsme sans cœur ?
— Tu es un salaud, Rafe. Tu ne penses donc qu’à toi ?
— J’espère que tu vas choisir l’amour, parce que je vais prendre un plaisir fou à te mettre à genoux – et n’en doute pas une seconde, Ari – j’y parviendrai.
Son estomac se noue, tandis qu’elle plonge ses yeux dans ceux d’un étranger. Ce n’est pas l’homme qui a volé à son secours, l’homme qui a ri avec elle et qui adore sa famille. C’est un véritable monstre, quelqu’un qui veut la dépouiller de tout – de sa fierté, de sa dignité, de son âme.
— Si tu choisis de t’apitoyer sur ton sort, vas-y et ne te préoccupe de personne, sauf de toi-même. Tu peux te lamenter et essayer de reprendre ta vie en mains, ou tu peux choisir l’amour – l’amour pour ta mère, qui t’a élevée. Personnellement, je ne veux pas de tes sentiments et je n’en ai pas besoin. Alors, ne t’imagine surtout pas que cette histoire va déboucher sur autre chose. Tu seras ma maîtresse, rien de plus. J’ai essayé d’aimer, une fois, et je n’ai rien reçu en retour, à part de la souffrance. Décide-toi vite, car j’ai un long vol devant moi et du travail qui m’attend.
— J’ai besoin de temps pour réfléchir…
— Ton temps est écoulé. Soit tu descends de cet avion, soit tu viens dans ma chambre et tu te déshabilles, pour commencer ton apprentissage, tout de suite.
Arianna se détourne de lui, retenant des larmes de colère. Il lui demande un choix impossible. Impossible de mettre sa vie entre les mains de Rafe – impossible aussi de laisser mourir sa mère.
Peut-être bluffe-t-il ? Si elle descendait de l’avion, elle en aurait le cœur net. Elle recule d’un pas, les yeux toujours rivés aux siens. Mais son terrible amant ne laisse pas transpirer la moindre émotion tandis qu’elle réfléchit à toute vitesse. Manifestement, ce qu’elle fera le laisse indifférent.
Déterminée, Arianna se détourne, puis avance en direction de la porte ouverte de l’appareil.
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