capitulation volume 1 de la trilogie Surrender
Chapitre 2
2
Rafe voit Arianna hausser les sourcils. Il devrait lui dire de repartir, il le sait. Cependant, à l’instant où elle est entrée dans son bureau, cette fille mystérieuse a instantanément éveillé son intérêt.
Son regard a quelque chose de fascinant. Cependant, il chasse aussitôt ce sentiment de son esprit. Il s’interdit de ressentir quoi que ce soit d’autre qu’un appétit charnel pour les femmes qui entrent dans sa vie. Certaines de ses maîtresses lui ont inspiré du respect, mais ses sentiments s’arrêtaient là. Non pas qu’il ne leur fasse pas confiance – simplement, il ne souhaite pas leur faire une place dans sa vie.
Il faut dire que ses précédentes maîtresses n’étaient pas des lumières… Elles faisaient ce qu’il leur disait, elles étaient à sa disposition, puis elles disparaissaient. À la seconde où l’une d’elles manifestait le moindre début de jalousie, il mettait un terme à leur accord. C’est mieux ainsi. Plus aucune femme ne lui mettra le grappin dessus. Ni sur lui, ni sur sa fortune.
De toute évidence, Arianna Harlow ne ressemble pas aux femmes qu’il a l’habitude de fréquenter. La première fois qu’il a vu sa photo, il ne l’a pas sélectionnée. Mais pour une raison mystérieuse, le cliché est resté sur son bureau et quelque chose dans ses jolis yeux verts l’a interpellé – même si elle s’efforce de cacher ces merveilles derrière de grosses lunettes.
Il a besoin de ces femmes dans un but bien précis – et dans ce but uniquement. Elles doivent satisfaire des besoins liés à sa libido exacerbée. Elles l’accompagnent également dans les sorties où il est supposé avoir une femme à ses côtés. En règle générale, il se moque bien de ce qu’on peut penser de lui. Cependant, il aime être accompagné et apprécie plus que tout sentir de douces courbes féminines plaquées contre son corps, durant des négociations d’affaires avec des interlocuteurs austères.
La rondeur des seins pâles d’une femme entrevus dans le décolleté d’une robe de soirée en satin sombre, des cuisses qui le narguent à chaque pas, quelques mèches de cheveux tombant en cascade sur des épaules féminines, l’invitant à venir défaire le chignon pour libérer une épaisse crinière. Ces touches de féminité lui apportent une distraction bienvenue pendant des réunions fastidieuses. Tout cela, et bien d’autres choses encore, l’incitent à avoir une maîtresse.
Il aime la proximité des femmes, il aime qu’elles assouvissent ses désirs. Oui, il aime cela plus que tout.
Depuis son divorce, il s’est rendu compte qu’il a une libido beaucoup plus développée qu’il ne le pensait. Et depuis le départ de Sharron, aucune femme ne l’a intéressé plus de trois mois – ce qui ne lui pose d’ailleurs aucun problème.
Dès que la lassitude le gagne, il trouve une nouvelle candidate pour occuper le poste. La file d’attente des femmes prêtes à assouvir ses désirs est interminable – après tout, il est Rafe Palazzo et le monde lui appartient. Toutes ces femmes, celles dont il retient la candidature et les autres, espèrent avoir avec lui une aventure pouvant déboucher sur une relation plus sérieuse. Malheureusement pour elles, cela ne se produira jamais.
Ses maîtresses ne sont rien de plus que des salariées, et c’est précisément ainsi qu’il les traite. Elles sont payées, très bien payées, elles ont quantité d’avantages et en contrepartie, elles assouvissent ses désirs. Tout le monde y trouve son compte. Pourquoi ne pas zapper l’étape de la séduction pour proposer directement de l’argent aux femmes ? Puisque de toute façon, c’est ce qui les intéresse.
À l’expression d’Arianna Harlow, Rafe comprend qu’elle n’acceptera pas le poste, ce qui suscite en lui, à sa surprise, une pointe de déception. Si personne n’a encore jamais refusé un emploi qu’il proposait, il savait que cela arriverait un jour. Bizarrement, il y a des femmes que ce genre d’arrangements met mal à l’aise.
Il ne comprend pas vraiment pourquoi. Il ne souhaite même pas s’y pencher. Un contrat permet d’éliminer la part exaspérante du sexe, à savoir la phase de séduction. Pourquoi ne pas aller droit au but et dire précisément à une femme ce qu’il veut et ce qu’il attend d’elle ? Cette approche simplifie considérablement les choses.
On dirait que quelque chose s’est brisé dans le regard d’Arianna, qui paraît pourtant combative – comme s’il venait de tuer son chiot adoré et qu’elle cherchait un moyen de se venger. En voyant que les yeux de la jeune femme se portent un peu partout dans la pièce sauf sur lui, Rafe ressent une pointe d’agacement. De plus, le sentiment de faiblesse qui commence à le gagner ne lui plaît pas du tout. N’est-il pas en train de parler affaires – et de rien d’autre ? L’heure n’est ni à la colère, ni à l’agacement ou à tout autre sentiment. Il préfère laisser les émotions à des gens moins forts que lui.
— Écoutez, emportez ce document et lisez-le chez vous. Je vous laisse le temps d’y réfléchir, mais il me faut une réponse avant dix-sept heures demain après-midi.
Un travail considérable l’attend et il doit y retourner. Il remet une pile de documents à Arianna, puis il lui tend le bras pour l’aider à se relever. Mais elle regarde la main tendue avec méfiance, comme s’il allait la frapper. L’irritation commence à le gagner.
— Peut-être est-ce une erreur de vous proposer ce poste. Je serais sans doute bien avisé de revenir sur mon offre. Mais vous avez de la chance, j’ai décidé de ne pas le faire. J’espère que vous êtes consciente d’avoir beaucoup de chance, puisque je vous laisse le temps de la réflexion. Beaucoup de femmes seraient prêtes à tuer pour être à votre place.
Il voit qu’elle réfléchit intensément, tout en s’efforçant de cacher ce qu’elle pense. Plus vite elle sera sortie de son bureau, mieux cela vaudra pour lui. Il lui faut du temps pour réfléchir : est-elle la candidate idéale pour ce job ?
La jeune femme se fige sur sa chaise. Elle devrait dire à ce type de ne pas se gêner et de proposer ce boulot à l’une des femmes de cette file d’attente obscène, avant de prendre ses jambes à son cou. Impossible d’accepter une proposition pareille – quel que soit le salaire proposé.
Cependant, un sentiment de culpabilité la submerge aussitôt – culpabilité vis-à-vis de sa mère, perdue dans son lit d’hôpital, à qui on a volé sa vie – une vie qu’elle a toujours croquée à pleines dents, jusqu’à ce coup de fil venu la réveiller en pleine nuit.
— Merci, répond Ari en acceptant malgré elle la main tendue.
Lorsque leurs doigts se touchent, un courant électrique la parcourt, faisant frissonner sa peau et suscitant en elle une chaleur étrangement agréable.
Aussitôt, elle s’écarte, déconcertée par cette sensation inédite qu’elle tente aussitôt de réprimer. Sans un mot, elle se dirige d’un pas guindé vers la porte puis met le cap sur l’ascenseur.
Rafe Palazzo est juste derrière elle. Il ne la touche pas mais il la suit de près, tandis qu’elle s’efforce de quitter la pièce dignement. Pourquoi ne reste-t-il pas dans son bureau, au lieu d’insister pour la raccompagner ? Elle commence à avoir du mal à respirer et lutte contre le besoin de prendre une grande bouffée d’air. Il n’y a aucun risque d’étouffer, elle le sait, tout se passe dans la tête. Tout cela est parfaitement ridicule.
Palazzo appelle l’ascenseur, puis attend à ses côtés. Ari regarde droit devant elle, fixant les portes en acier et comptant mentalement les secondes. Jusqu’alors, elle n’a jamais connu de tension aussi palpable. Il faut une première fois à tout. On dirait qu’en présence de cet homme, elle cumule les premières fois…
Allez, ouvre-toi, ouvre-toi, ouvre-toi, répète-t-elle dans sa tête.
La sonnerie annonçant l’arrivée de l’ascenseur retentit enfin et lui paraît beaucoup plus bruyante que d’habitude. Pour un peu, elle aurait sursauté. Sans attendre l’ouverture complète des portes, elle se précipite dans la cabine puis se jette sur la touche rez-de-chaussée, avant d’actionner celle qui commande la fermeture.
Lorsque les portes commencent à se refermer – incroyable, on dirait qu’elles mettent une éternité ! – Ari lève enfin les yeux et croise le regard de Rafe Palazzo, qui la fixe intensément. Elle tente de détourner le regard, en vain. Lorsqu’enfin, les portes se ferment complètement, elle s’appuie contre la paroi de la vaste cabine et attend d’arriver au rez-de-chaussée.
L’ascenseur effectue le trajet sans un seul arrêt. Lorsque les portes s’ouvrent au rez-de-chaussée, elle traverse rapidement le hall au sol en marbre pour rejoindre la sortie.
Ari ne ralentit pas avant d’avoir parcouru plusieurs centaines de mètres. Puis elle retrouve un pas plus lent et poursuit jusqu’à un banc sur lequel elle se laisse tomber. C’est seulement là qu’elle s’autorise, pour la première fois, à respirer profondément depuis son départ du bureau.
Elle reste assise un instant, s’efforçant de retrouver un souffle normal. L’air lui manque. Pourtant, elle se force à respirer lentement et avec régularité. Elle aurait dû lui dire : merci beaucoup pour cette proposition, mais ça ne m’intéresse pas. Elle aurait dû éclater de rire en entendant cette offre ridicule. Elle aurait dû…
Avec un petit rire désapprobateur, la jeune femme chasse ces pensées de son esprit. Réfléchir à ce qu’elle aurait dû faire est une perte de temps. Il n’y a plus de place dans sa vie pour les si seulement j’avais fait ceci ou cela.
Mais… serait-elle capable de faire une chose pareille ? Capable de se vendre ? Ce qu’il veut, en réalité, c’est faire d’elle une prostituée payée à prix d’or, non ? Au fond, cela revient à ça, comme dans une scène tirée du film Proposition indécente.
Ari se lève pour rejoindre le parking de la Palazzo Corporation. Difficile de dire combien de temps elle est restée plongée dans ses pensées. Elle monte les escaliers menant au troisième étage du parking, où est garée sa voiture. Elle reste installée un instant derrière le volant, immobile.
Puis elle démarre et emprunte lentement les rampes menant jusqu’à la sortie, toujours perdue dans ses pensées. Elle a envie de rentrer chez elle pour lire ces documents – et s’assurer que décidément non, il lui est impossible d’accepter.
Une décision aussi importante demande de la réflexion. Voici quelques mois, elle n’aurait jamais cru tomber un jour aussi bas. Elle était alors vraiment naïve, préservée des dures réalités de la vie. Puis toute son innocence a volé en éclats le jour où la police était arrivée à cette soirée d’étudiants…
Dans les dernières secondes avant de perdre conscience, sa mère n’a eu qu’une préoccupation : la sécurité de sa fille. Elle a réussi à expliquer aux policiers qu’ils devaient trouver Ari – qui était en danger. Puis elle a perdu connaissance.
Ce n’était pas sa mère, mais des policiers qui étaient arrivés dans la maison où Ari attendait et qui l’avaient ensuite conduite à l’hôpital. Dans la salle d’attente, elle a patienté des heures, très vite dégrisée par l’inquiétude.
Lorsque le médecin était enfin sorti de la salle d’opération, il n’était pas porteur de bonnes nouvelles. L’état de sa mère était stable, mais elle était dans le coma. Les médecins avaient fait tout leur possible. Seul le temps dirait si elle allait s’en sortir.
Sandra Harlow avait de sérieuses contusions et les médecins avaient dû l’opérer, en perçant plusieurs trous dans son crâne. Outre les blessures à la tête, elle avait aussi deux côtes cassées, la hanche fêlée et des lacérations au visage.
En entrant dans la chambre de sa mère, Ari a failli tourner de l’œil. Ce qu’elle a vu continue à la hanter, encore aujourd’hui. Si l’équipe médicale ne lui avait pas assuré que la personne allongée dans ce lit était bien sa mère, elle ne l’aurait jamais cru. Le visage enflé, couverte de bandages, elle était méconnaissable. Posant la tête sur le lit, la jeune femme s’est mise à sangloter, en suppliant sa mère de lui pardonner.
S’efforçant de chasser de son esprit ces souvenirs douloureux, Ari se concentre sur la route. Arrivée devant son immeuble, elle descend de sa voiture et monte lentement l’escalier jusqu’à son petit studio, en traînant des pieds, tandis que son cerveau réfléchit à toute vitesse. Elle a le sentiment que les documents sont en train de brûler le fond de son sac à main.
Arrivée devant la porte, elle se bat un instant avec la serrure – quand on n’insère pas exactement la clé comme il faut à l’intérieur, elle ne tourne pas. Zut, se dit-elle, sans doute serait-il plus rapide de glisser une carte de crédit dans le montant de la porte. Elle a vu tant de films policiers qu’elle saurait entrer par effraction dans un logement. Cette idée lui arrache un sourire, au moment où la clé finit par tourner dans la serrure. En poussant la porte, elle se dit qu’elle pourrait peut-être trouver un job consistant à ouvrir des portes ? Ça serait toujours moins avilissant que la prostitution.
Bien que la journée ne touche pas encore à sa fin, Ari sent les premiers signes d’épuisement la gagner. Elle s’affale dans son canapé et fixe son sac à main comme s’il renfermait un serpent attendant le moment propice pour jaillir. A-t-elle vraiment envie de découvrir le sort que Rafe Palazzo entend lui réserver ?
À contrecœur, elle ouvre le sac pour en extraire les documents, tout doucement. Lorsqu’elle baisse les yeux sur les papiers, elle constate que sa vue est brouillée. Une folle envie de les froisser la saisit, mais le pragmatisme – et une pointe de curiosité – l’emporte.
Dans une semaine, elle devra payer son loyer et pour l’instant, pas la moindre offre d’emploi ne se profile à l’horizon. Toutes les options se présentant à elle doivent donc être considérées avec attention. De plus, la jeune femme sait que les conditions de vie de sa mère se dégraderont si elle manque d’argent, ce qui donne encore plus d’importance à la réponse qu’elle apportera à cette proposition.
Elle a déjà vendu la maison familiale – le lieu où elle a passé toute son enfance. Emballer les biens les plus précieux de sa mère, puis les emporter au garde-meuble a été un véritable crève-cœur. Elle a payé les frais de gardiennage à l’avance pour un an, pour écarter tout risque de perdre les objets auxquels sa mère tient tant.
Ari a déjà vendu aux enchères tous ses biens de valeur. Jusqu’ici, elle a fait tout son possible. Désormais, il lui faut trouver un emploi – et apparemment, une jeune femme qui vient d’arrêter ses études, même brillante, n’intéresse personne sur le marché du travail. Des résultats qui ne lui seront pas d’une grande utilité si elle ne reprend jamais ses études.
En définitive, elle se résigne à lire le contrat. Saisissant le document avec détermination, elle le déplie pour le survoler rapidement. Une fois sa lecture en diagonale achevée, elle est prise de nausée. Non, elle ne pourra jamais s’y résoudre – jamais de la vie.
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