Corps flottants

Jane Sautière · Annexe

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Corps flottants

Dédicace

jane sautière

 

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À Joseph Ponthus,

Baptiste Cornet (l’un est l’autre),

qui ne lira pas ce livre.

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J’attends ce que j’appelle le coche d’eau, un bateau électrique qui me conduit au Carrefour d’Aubervilliers depuis la Villette, le long d’une darse du canal Saint- Denis. C’est le printemps, dans ces couleurs si vives, si tranchées. La lumière du soleil presque coupante. Comme toujours les retrouvailles de la lumière, comme toujours l’inattendu du retour des saisons, celle-là encore plus surprenante que les autres dont le temps qui passe augmente encore le saisissement, rien n’est banal dans ce mouvement perpétuel (peut-être parce qu’il ne le sera pas à l’aune d’une vie humaine). Attendre un bateau, embarquer, naviguer, même pour une dizaine de minutes, n’est jamais ordinaire.

Je me laisse gagner par la chaleur du soleil sur le visage et, lorsque je rouvre les yeux, quelques taches noires apparaissent dans l’angle de mon œil droit. C’est étonnant puis inquiétant. Je cherche à fixer ce petit archipel qui se déplace à chaque mouvement de l’œil. J’apprendrais que ce sont des fragments de l’enveloppe du vitré. Ils flottent et projettent des ombres sur la rétine. J’ai su ensuite qu’on pouvait aussi les appeler « spectres ».

Je vois l’ombre – insaisissable – de ces corps flottants, toujours dérobés, toujours là. Encore un dérèglement dû à l’âge. Ce qui me paraît évident. Mon âge devient celui des corps flottants qui ont peuplé mon existence et qui demeurent présents et irréels.

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