Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 17 sur 40

Pages du PDF

Corps flottants

Lorsque je découvre…

Lorsque je découvre la photo de ma sœur, j’ai quarante ans et je veux mourir, apparemment d’un chagrin d’amour, mais peut-être plus véritablement de chercher la place unique, la place sans rivale. Je vais chez mes parents à qui je ne dis évidemment rien de mon chagrin, et ma mère me donne, ce jour-là, son livret de famille, le premier livret de famille, et me montre la photo de sa fille première. J’en ai le souffle coupé. Je vois une fillette blonde, d’une maigreur extrême, les cuisses creuses que découvre la robe très courte des petites filles, on l’aurait aimée plus longue, que les manches cachent aussi les bras filiformes. Mais elle était là, son sourire aussi. Elle souriait au photographe du studio. Elle avait une représentation d’elle, elle voulait être avenante. On dirait qu’elle a les yeux clairs. Elle n’est pas plus jolie que moi. Elle est posée là, distincte et définitivement là. Je peux enfin me coltiner sa détresse et son malheur absolu. Elle vit enfin. Elle a enfin vécu, elle reprend sa place dans la lignée familiale, dans la sororité.

OceanofPDF.com