Corps flottants
Sihanoukville est au bord…
Sihanoukville est au bord de la mer, sur le golfe de Thaïlande (nous, on disait toujours mer de Chine, ce n’était pas exotique, c’était le lieu où on vivait). J’y vais avec mes parents et une amie. Un bel hôtel quasi désert, avec piscine, et les plages courtes, bordées de palétuviers, innervées de petits rus et mangroves. Il y aura eu plusieurs édens dans ma vie. En Iran, Chiraz et Ispahan, les jardins fabuleux, les colonnes des temples se reflétant dans les bassins, les bleus, tous. Et aussi, là, ce lieu que rien d’autre n’a façonné sinon l’ordre dans lequel doivent se déployer arbres et sable, mer et eaux, animaux et plantes. Pour ce pays de profusion, celle-ci, encore plus aboutie. Au creux des anfractuosités des rochers, de drôles de mollusques, sans coquilles autres que le roc, comme des steaks encastrés. Je nage dans l’eau saumâtre d’un ru, chaude, amniotique, à côté d’un grand serpent qui glisse, tête dressée. Je suis surprise, sans crainte, mais j’aimerais tant onduler comme lui, être dans l’eau comme dans l’air, une pièce harmonieuse du lieu, par pure inadvertance, par jubilation de la vie active, forte.
Je pense n’avoir jamais vécu cette façon d’habiter le monde, sans aucun écart avec ce qui m’entoure.
Il y avait cette immense forêt, mais forêt, est-ce le nom qui convient pour ce qui refuse le promeneur à ce point ? Quelque chose de beau comme une cathédrale, et vénéneux aussi. On disait qu’un vieux tigre avait mangé un petit Américain dans un bungalow près de la plage en lisière de forêt. Nous avons, dans le même endroit, été visités la nuit par un immense naja qui au matin a déployé son large col. On pouvait rencontrer la mort donnée par les animaux ici. Le scorpion sur l’estrade de la salle de classe, le petit serpent des bananiers tombé de la douche faisaient très peur, par principe, par légende, presque pour rien. Mais dans la grande forêt, la légende était vivante et mortelle.
On me dit que l’endroit est devenu une sorte de Disneyland, casino, chaises longues et parasols, grands hôtels, aménagements ludiques. Animations comme on dit, comme si nous étions des momies, et partout, tout le temps, il faut nous animer, dans l’éviscération même de nos âmes, l’ignorance de son principe immatériel et pourtant organique. Le beau serpent n’a plus sa place au pays des loisirs, il a été chassé, dans le renversement de la malédiction initiale. Mais peut-être que ça rend des gens heureux d’être animés, dans des espaces pleins de lumières, distraits tout le temps de la vie dure par des attractions, tels des moustiques autour des lampes, dans le son saturé qui chasse les peurs. Peut-être est-il tout aussi légitime de ne pas vouloir être un serpent dans un marigot.
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