Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 32 sur 40

Pages du PDF

Corps flottants

Je n'ai plus voulu penser…

Je n’ai plus voulu penser au Cambodge après mon départ. On entendait des informations qui paraissaient toutes fausses. J’ai dû probablement me réjouir de l’arrivée des Khmers rouges comme je me suis réjouie de l’arrivée de Khomeiny en Iran. La révolution porte beau, incontestable, décisive, fière.

Mais quelque chose n’allait plus.

On apprend que de jeunes étudiants khmers rejoignent leur pays pour participer à sa libération, dont la sœur d’un ami. Ils seront tués à l’aéroport à la sortie de leur avion en tant qu’intellectuels. Ça ne se parle pas. Sans doute est-ce là le premier signal du crime de masse, le silence étouffant qui l’entoure.

Et la stupeur dans laquelle on va découvrir le génocide après coup. Comment croire que dans ce pays profus on ait pu faire mourir de faim. Ce n’est pas négation, mais réalisation de l’impossible, la pellicule de vide entre le réel et l’intelligible.

La jeune femme qui est assise dans le salon de mes beaux-parents à Montparnasse, sur une des chauffeuses rouges, est apparentée à la famille royale. Elle a pu trouver refuge en France, après être passée par un camp en Thaïlande. Elle nous dit : j’ai marché sur les os, j’ai vu les corps pourrir dans la rizière. Je n’entends rien. Elle parlait fort, elle articulait fort, le visage crispé. Les mots sont sans images, sans réalité, sans figuration. Ils ne sont pas du monde que j’arpente.

À Paris, on ne peut pas rendre intelligible marcher sur les os. Ces os ne sont pas les nôtres. On marche sur le bitume ici. Les os des nôtres sont dans les cimetières, on ne marche pas sur les tombes. Ici, on ne laisse pas les os traîner sur les chemins. Elle est sortie de l’humanité par le fait même de son énoncé que nous réfutons à l’instant même où nous l’entendons. La monstruosité du crime rend l’identification impossible.

OceanofPDF.com