Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 25 sur 40

Pages du PDF

Corps flottants

Je vais faire du cheval…

Je vais faire du cheval dans un manège près de Phnom Penh. Ce n’est pas vraiment un animal du pays, je n’en ai jamais vu ailleurs. Le cheval est petit, nerveux, agité dès lors qu’on est en terrain libre, il prend le galop, je ne sais pas le contenir, je chute.

Il me paraît inouï que cette séquence soit l’allégorie parfaite de l’amour qui va s’ensuivre. L’emballement du cœur, tomber amoureuse… Car les tâtonnements du cinéma à moustiques sont balayés lorsque je rencontre P., le frère aîné de mon amie la plus proche, qui vient me secourir de ma chute. Ses mains autour de ma taille pour me tenir. J’ai un bras cassé.

Le coup de foudre, c’est jupitérien. L’arme formée de trois rayons de grêle, trois de pluie, trois de feu et trois de vent, selon Virgile. Sans doute tout était présent, si attendant, si nécessaire, les circonstances atmosphériques guettant leur instant. Il est là, le voici.

J’aime follement.

Oui, une attraction astrale, rien ne peut nous délier, nous nous embrassons partout furieusement, attirant les commentaires ulcérés de quelques adultes et les rires des autres.

Surpris dans ma chambre tandis que la sœur amie tient la chandelle, nous, saisis par la brutalité des regards parentaux, ma jupe relevée, le pantalon de mon amour taché de sperme, nous sommes hideusement découverts, dénudés laidement, infâmés. Je suis enfermée par mes parents, conduite au lycée sous bonne garde, interdite de voir P. Je passe par un des petits carreaux de ma chambre, dans l’entrebâillement de la moustiquaire (il faut être bien jeune et bien souple pour vivre un grand amour contrarié). Après force conciliabules entre nos parents, la sanction est levée sous promesse de mariage. Nous nous en foutons bien évidemment du mariage, c’est une clause pour adultes, nous avons tellement plus. Mais la promesse sera tenue quelques années plus tard. Le poison social aura infusé. On ne promet jamais faussement, la promesse est un sort.

Nous sommes séparés un an par le retour de la famille de P. à Paris. C’est violent. Je ne vis plus. Je vis une vie en deçà même de l’organique, rien n’a de goût. Grêle, pluie, feu, vent se sont absentés. C’est le règne de l’atone percé par la fulgurance de la douleur. Je pleure sur la plage de Kep en écoutant un ami jouer à la guitare I Started a Joke, qui supporte qu’on pleure effectivement sans trop savoir pourquoi, mais moi je savais. Il n’y avait plus de plage, plus de douceur, plus de musique, et les chansons étaient des lames de rasoir, I looked at the skies, running my hands over my eyes. Je pleure en écoutant en boucle, dans ma chambre enfumée, la chanson pour moi, Sur la fumée des cigarettes / L’amour s’en va, mon cœur s’arrête / Quel joli temps pour se dire au revoir / Quel joli soir pour jouer ses vingt ans.

OceanofPDF.com