Corps flottants
Je l'écoute…
Je l’écoute, Rithy Panh, venu pour la présentation de l’opéra Bangsokol : un requiem pour le Cambodge, donné à la Philharmonie de Paris, où je me trouve presque par hasard, ignorante de cette représentation. Je l’entends dire que les figurines qu’il crée pour L’Image manquante ont une âme, elles sont de terre et retournent à la terre. J’arrive à obtenir une place pour la représentation par un coup de chance incroyable (une personne n’est pas venue). Je découvre sur mon siège un tissu blanc, c’est le bangsokol, étoffe qui enveloppe les défunts pendant la cérémonie éponyme. Nous sommes invités à en recouvrir nos épaules pendant la représentation, puis nous la laisserons. Le geste crée immédiatement quelque chose de sacré.
Dans le livret et dans la belle graphie khmère :
Mes chères âmes / accourez avec légèreté / et construisez ce pont / pour
traverser les mondes. / Vos dernières vies furent misérables, / si éloignées de
vos espoirs, / moribonds séparés de vos frères, / totalement seuls.
Dans le hall de la Philharmonie, des portraits, des figurines, des lumignons, des traces.
On nous a remis une petite enveloppe orange qui contient une photo. Celle que je reçois est le portrait en pied, de trois quarts, d’une femme drapée dans son sampot, main sur la hanche, un sourire léger, presque inquiet. La photo est titrée « Cambodge – Kampong Cham – femme ». Quelque chose de la prise de vue coloniale, peut-être à cause du titre, comme si elle était renvoyée à une typologie, de l’ordre de la catégorisation naturaliste.
Tout m’attendait ici, tout était prévu pour ma venue (jusqu’à celui qui s’est désisté pour moi), je suis là pour prier avec les autres, oui prier, laisser un souffle passer. Aucune église, aucune foi, aucun vœu de fidélité à un dieu, mais aux âmes errantes, aux corps spirituels, oui.
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