Corps flottants
Les samedis soir
Les samedis soir, il y avait projections de films venus de France au cercle militaire qui réunissait, en gros, la plupart des fonctionnaires expatriés. Je me souviens encore de l’odeur de l’eau de toilette que je n’ai jamais retrouvée (Trois Couronnes, je crois). Le fer à friser pour boucler les mèches à la hippie, l’odeur du cheveu qui chauffe.
La projection était en plein air, les moustiques nous dévoraient.
Les films étaient précédés d’une revue de l’actualité. Tout à coup notre pays surgissait, incongru, déconcertant, c’était lui l’exotique. La haute silhouette de De Gaulle, serrant des mains de chefs d’État étrangers ou de quidams innombrables. Des vedettes aux yeux de biche. Surtout les images des événements de mai 68, comme ils étaient nommés, nous paraissaient totalement indéchiffrables. Le pays paralysé. On était effarés. Mon père avait peur pour le libérateur historique, qui a semblé un moment un peu dépassé. Sa peur lui rendait certainement intelligible ce que les insurgés voulaient : une révolution. Moi, je ne comprenais pas pourquoi les étudiants, qui étaient une sorte d’élite intellectuelle, quasi des nantis, pour ma famille tout du moins où personne n’avait fait d’études, s’étaient engagés dans une guérilla.
Le film était souvent un navet, mais je n’en attrapais que des bribes, occupée par les mains et les bouches des garçons. Nous étions aux derniers rangs, les adultes devant, leur masse compacte qu’il nous fallait circonvenir.
À peine le film commencé, le frôlement dans la salle des jeunes mâles cherchant celles de leur choix, pas toujours la même pour la soirée. Parfois, j’imagine, des échanges entre eux, des marchés. L’ordre des choses, à mes yeux. Attendre ce que le sort t’envoie. Comment cette extrême passivité s’instaurait, je ne sais pas. Elle franchissait les interdits absolus des contacts sexuels. Cette norme paraissait jaillir du désir lui-même. Il y a ce qui s’accommode, nous toutes tels des tournesols, allant vers la lumière, quelle qu’elle soit. L’attente de ce qui va nous échoir. Bon ou pas. Attendre est le plus fort, confondre cette attente avec le désir. Être choisie aussi.
Les garçons essayaient d’aller le plus loin possible. Dans un cinéma il n’est pas question de baiser. Mais prendre la bouche, pétrir un sein, glisser la main dans une culotte. Tâter, goûter, s’exaspérer, leur sort d’homme. On donnait des signaux de refus ou d’ouverture. Le resserrement de la bouche, des cuisses, la main qui écarte la main. Parfois, ce n’était pas entendu. Au retour, le corps échauffé, le sexe et la bouche engourdis, molestés, une tristesse aussi, qui ne pesait pas. Ce n’était pas agréable, et pourtant désirable encore. La jeunesse ne s’accable pas de telles déconvenues. C’est pourquoi toute violence à son endroit qui la ferait sombrer est d’une cruauté absolue.
Hors du cinéma à moustiques, au lycée, à la piscine, les jeux de séduction étaient plus réciproques, tout au moins, nous avions l’initiative des signes que nous adressions un peu aussi aveuglément et résolument que les phéromones des papillons.
Je n’ai pas de jugement. J’ai beaucoup critiqué les postures que femmes et hommes étaient (sont ?) tenus d’adopter, voulu la liberté, absolue, singulière. J’observe que j’ai souvent (ce qui n’est pas toujours), en matière de séduction, pratiqué la passivité de l’affût. Juchée sur un tabouret de bar, coiffée, cigarette et le plus élégante possible, mais pas pute. Des clichés. Quel plaisir de les utiliser ? Quel plaisir de se soumettre à ces conventions ? Peut-être joue-t-on encore sa partition même là, comme l’auteur de haïkus ou de quatrains, se distinguer au cœur même des contraintes, s’y soumettre et en jouer comme d’un alphabet.
Derrière ces formes sombres, compactes, épaisses, celles des formes sociales, il y avait des lueurs. Une autre vie, des désirs, de la joie seraient possibles. Même pas un espoir, une simple aspiration qui pourrait s’éteindre au moindre souffle. Ne pas se dire comme l’enfantine cliente de la petite marchande de bonbons : « je n’ai pas eu mon compte », car ce serait faux. Rien n’est dû, tout est don. À condition qu’Éros soit là. Qu’il vienne mettre son grain de sel. Le puissant dieu Éros.
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