Corps flottants
Il faisait si chaud…
Il faisait si chaud et les positions sociales étaient tellement figées qu’il fallait que les Occidentales aient une bonne, on disait Thiba (comme on dit une Fatma, ce sont des prénoms, en fait, les prénoms des femmes pour les rabattre à une condition). Les bonnes de ma mère, maltraitées. Celle qui a perdu son enfant et qui laisse un mot, nul apitoiement de ma mère (et pourtant). Celle qui servait le court-bouillon du poisson, croyant que c’était une soupe, celle qui faisait de délicieuses côtes de porc marinées à la citronnelle dans la cuisine, enfumée par son petit kanoun. Ça n’allait jamais. Elles étaient, l’une après l’autre, virées.
J’ai vécu une vie de Blanche dans la coterie des expatriés. Je n’en avais pas conscience, c’était mon milieu, je le haïssais violemment, sans pouvoir le contester. Il ne fallait pas que les races se mélangent, il fallait tenir sa place, son rang. Il y avait des hiérarchies indiscutables et informulées. Les diplomates en haut de la pile, les officiers, les gros industriels (mais méprisés aussi, comme tous ceux qui font de l’argent), les enseignants (un peu hors catégorie, revenus modestes mais nantissement culturel), les moyens, dont mes parents (les petits fonctionnaires d’ambassade, les gendarmes, les militaires), et tout en bas les « locaux », les indigènes employés par l’ambassade. Une copine de classe disant « les jaunes » en plissant le nez, ça n’appelait aucune remarque de nous autres. L’épouse noire (professeur d’anglais) de notre professeur (de maths) blanc subissait des surnoms racistes (Simba). Ça faisait rire les Khmers aussi. Finalement ça a toujours été comme ça. Ces hiérarchies, cette cruauté.
Une fille qui sortait avec un Cambodgien était une traînée. Mais les hommes non, à condition qu’ils n’en fassent pas leurs épouses, qu’ils ne les substituent pas à la légitimité du sang blanc. La pureté du ventre des femmes, c’est ça la patrie, la patrie perpétuelle, le viol des femmes par les guerriers, la queue plantée dans leur corps, une terre prise, dans le mouvement même de la conquête et de la souillure.
Combien j’ai haï ma mère tellement adaptée à ces hiérarchies, elle, la petite paysanne bigoudène qui avait instinctivement appris à s’habiller, à utiliser son élégance comme un passe-classe. Ce qu’il faut engager d’observations, de prudence, de discernement, d’audace pour arriver à cela, à ce mimétisme de phasme, le mimétisme pour échapper au prédateur. Il faut avoir tellement voulu sortir de son sort maudit. Ce qui la plaquait sur la mort, celle de son père avant même qu’elle soit née, celle de sa mère au moment où elle était enceinte, celle de ses deux enfants et de son premier mari (la tuberculose), celle de son frère, embastillé à l’hôpital psychiatrique pendant si longtemps et s’en sortant par le suicide. Elle quitte cela devenue veuve, son boulot de commis voyageuse, son vélo par tous les temps pour vendre dans les fermes du pays bigouden les articles des Dames de France.
Elle épouse mon père, elle arrive en Iran, elle s’adapte.
Elle s’habille comme Audrey Hepburn.
Au Cambodge pareil, élégante, chic parisien. Lorsqu’on était en France, pas autant, parce que nul rang à tenir, peut-être, et moins d’argent aussi, une vie de femme d’un fonctionnaire de petite catégorie. En fait, les séjours à l’étranger sont un « surclassement » pour les petits Blancs. Elle revient en France se remettre dans le rang, mais munie des objets rapportés, œuvres souvent si belles (et si peu chères) des artisans locaux qui étonnent nos visiteurs, la plaçant plus tout à fait comme eux et pas vraiment comme une nantie non plus. Elle ramène une part d’étrangeté, une sorte de distinction.
Elle s’adapte.
OceanofPDF.com