Corps flottants
J'ignorais alors totalement…
J’ignorais alors totalement que ces terres étaient celles de la concession du Barrage contre le Pacifique. J’ignorais tout de Marguerite Duras. Évidemment, ses œuvres n’étaient pas inscrites dans nos programmes de lectures au lycée.
Aucun lecteur n’aime partager les livres qui fondent son existence, je n’y crois pas. Mais on le fait, il me faut exprimer mon amour (c’est de ça qu’il s’agit), je ne peux pas faire autrement, je le fais avec des mots superlatifs sans relief, on voit bien qu’on trahit dès lors qu’on parle des livres essentiels. « Rien n’est dit que le rien qu’il y a dans toute parole », écrit-elle dans La Vie matérielle. Imaginer qu’un autre puisse lire ce que j’ai lu dans la même stupeur et qu’il puisse s’en emparer, non, cela ne se peut pas.
Je déteste la masse des lecteurs de M.D., ils la tuent, ils en ont fait un personnage mythique, une vache sacrée, une poseuse, une contrefaite, une mondaine. Une femme qui écrit. J’ai tellement peur de partager encore plus ce qui ne peut pas l’être, la lecture d’un livre. J’ai du mal à sortir de la singularité que la lecture confère à une œuvre, rendant ma lecture plagiaire. Je voudrais garder pour moi jusqu’à mes irritations.
Parfois, je la hais, ce qui reste un signe d’amour, je veux m’approcher encore plus près d’elle, la frapper au visage, par pur désir, comme si j’étais sortie de ses livres, une de ses héroïnes, fiction d’elle. Parce que ce que M.D. donne est parfois toxique.
Lorsque je vivais au Cambodge, j’ignorais totalement son existence. Puis, je l’ai rencontrée pour la première fois lors de la projection de Hiroshima mon amour qui a été une sorte de choc cinématographique. Comme l’a été Mouchette, le film de Bresson vu dans un cinéma en ville, pas dans le cinéma à moustiques du cercle militaire où nous allions entre nous, les expatriés. Là, les spectateurs riaient lors de la mort de Mouchette tandis que j’aurais pu crier de chagrin. J’étais stupéfaite par ces rires. Je ne sais pas ce qui les provoquait, sans doute un contresens sur les roulades de Mouchette vers l’étang de sa mort, proches des galipettes d’un Charlot, une erreur sur les codes, une traduction impossible.
Je la retrouve, M.D., lorsque je rentre en France avec Un barrage contre le Pacifique, que je lis avidement, et très curieusement, sans faire le lien avec le pays que je viens de quitter. Ce n’est pas par là que je suis retenue à ce livre, c’est par Suzanne et les autres, les liens des coloniaux entre eux et avec les Cambodgiens, figures d’un décor de la domination qui pourrait servir encore et toujours. Ce qu’elle énonce si bien.
Mais la grande rencontre aura lieu plus tard avec L’Amant. L’un de ces livres inépuisables parce qu’ils nous débordent. Et je retrouve, là, le Cambodge doux et implacable, quelque chose qui aspire irrémédiablement. Le fleuve, bien sûr, le Mékong, l’eau épaisse de tout ce qu’elle dévore. « Dans la platitude à perte de vue, ces fleuves, ils vont vite, ils versent comme si la terre penchait. »
Je pouvais comprendre comment elle situe toujours très précisément les Blancs et les indigènes, oui, cela tout pareil à ce que j’ai connu, bien que beaucoup de temps et une guerre d’indépendance séparent les deux époques. Le petit jeu de la couleur de la peau et de la place à tenir juxtaposées, un Blanc voyou toujours mieux qu’un Chinois riche. La crainte de se perdre dans l’indigène, je l’ai vue.
Et la violation de la position sociale aussi. C’est ce qui dit le désir. Tout désir passionnel est la violation d’une position sociale. On est dans les bras d’un homme, dans le raptus du désir, la prise de nous, l’abolissement de la morale et du jugement. Les lois et les races ignorées. La totalité d’une personne versée dans son désir.
Le fleuve verse, la terre penche.
Il n’est pas nécessaire que ce soit voulu, la violation de la position sociale, non. Il n’y a d’ailleurs rien à vouloir, tout est désir. On est terrassé. Dieu n’est pas plus puissant et n’appelle pas plus fort à sa cause.
La jouissance alors définitive, parce que là, Dieu, c’est elle, M.D. (Qu’elle se soit appelée Donnadieu, je ne sais qu’en faire, c’est un surlignement, rien de plus.)
Être la matière même de ce qui fait jouir, être le désir même. La genèse de tout ce qui est vie, chair et âme.
Cette jouissance, « de quoi en mourir », bien sûr, elle n’a pas eu lieu. Sans doute parce qu’on ne peut pas croire en Dieu, et être Dieu. Sur soi n’avoir pas prise, mais avoir Dieu en soi qui ordonne. Être l’ordonnance de Dieu.
Après le suicide d’un jeune homme sur le paquebot qui ramène M.D. en France, l’éloignant de l’amant, elle aurait pu, elle aussi, se jeter par-dessus bord. Mais l’ordre de Dieu n’était pas un ordre de mort.
Et il n’est pas tendre, Celui qui donne une consolation plus amère que la mort.
« Regardez les sables morts des déserts, le corps mort des enfants : l’immortalité ne passe pas par là, elle s’arrête et contourne. » (Nom d’un chien !)
Lorsqu’elle est revenue en France, à dix-huit ans, elle a pris intérêt au vieillissement de son visage, intérêt comparable à celui d’une lecture. Dans les lignes du visage de M.D., il y a, avant même leur surgissement effectif, l’alcool et la jouissance. (« L’alcool a eu la fonction que Dieu n’a pas eue. ») Ce qui advient de fatal est là avant tout, le visage est prémonitoire. Le visage est la destinée, un fatum dont les rides sont des lignes de vie.
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