Corps flottants
Ma mère n'a donc pas eu…
Ma mère n’a donc pas eu de tendresse pour la petite bonne orpheline de son bébé. Sans doute a-t-elle fermé les écoutilles de la tendresse pour ne pas sombrer. Le bateau tanguait fort. Peut-être encore une larme de Johnnie Walker soda.
Et de roman.
Car il y a aussi le romanesque de ma mère. Ses broderies, son théâtre d’ombres. Il faut, de la rencontre avec mon père, qu’elle dise que celle qui deviendrait, à titre posthume, sa belle-mère lui a donné son fils en mariage sur son lit de mort. Que c’était son vœu, que ce mariage a été une obéissance aux désirs des morts. Il le faut ainsi. Elle a soigné effectivement cette femme agonisante, qui est morte, selon l’ordre de la malédiction qui entourait ma mère, jeune veuve, mère d’enfants morts, et donc mariée par une mourante. Il y a du grandiose dans cette invention. Mon père, revenu difficilement d’Indochine après avoir appris cette nouvelle, trouve cette femme belle, il est séduit. Il plaît aussi, homme venu depuis la guerre qui doit encore imprégner vêtement et visage. Le guerrier et la veuve. Une force pour protéger la veuve. Du roman aussi. D’un autre style.
Sans doute toujours le roman pour cacher beaucoup de choses. L’alcool à la fin de sa vie mais aussi avant. Ses désirs de plaire par-dessus les deuils. Elle a été liée à un homme qui l’a séduite, ivre elle l’a désiré, enceinte, il a fallu se marier, l’homme était atteint d’une maladie incurable, ses enfants en sont morts. Le désir tue, l’ivresse tue. Alors, cachons désir et ivresse par la légende de la cendre mise dans son verre, le Rohypnol de l’époque. On disait que mettre de la cendre de cigarette dans le verre d’une femme la rendait passive. Elle expliquait ainsi ce qui l’avait fait succomber à son futur mari, elle, future veuve. Qu’elle ait été ivre et de vin et de désir pour un homme, fût-il condamné (ou pour cela ? il y a un romanesque aussi de la séduction du poitrinaire), non, ce n’était pas possible. Il fallait la cendre. Ce qui est consumé, éteint, sans plus de feu. Elle m’interdisait le désir, le désir tue. À nous, elle et moi, restait la cendre, et la mort qui parle avec ses mots gros et indiscutables, ses ponctuations définitives, ses lieux communs, ô combien. Sa vulgarité.
Ma mère ne lisait pas ou peu. Elle aimait Piaf (« non rien de rien, je ne regrette rien ») et les romans de Guy des Cars, ça la troublait. (Le Château de la juive : « Tout de suite la petite juive avait compris qu’il était plus habile de courber l’échine quand on se savait la moins forte mais elle s’était juré qu’un jour viendrait où elle aurait une vengeance éclatante et où elle appliquerait le talion : œil pour œil, dent pour dent. »)
Je l’ai trouvée une fois, après qu’elle m’eut imposé son aide pour faire le ménage chez moi, assise près de la bibliothèque, parfaitement silencieuse, le chiffon à poussière à ses pieds, lisant le récit de Marguerite Duras L’Homme assis dans le couloir ; comment a-t-elle fait pour, entre tous les livres, prendre celui-là ? Elle l’a lu d’une traite. C’est moi qui n’ai rien osé dire.
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