Corps flottants
Mais non…
Mais non, le romanesque, ce n’est pas ça, une histoire d’espionnage.
Mon père a été un rêveur absolu. Un évadé du rêve. Il s’échappait. Il aimait aussi quitter son pays, ne pas être assigné à cette patrie pour laquelle il a risqué sa vie. Mais a-t-il risqué sa vie pour une patrie ? Je ne sais pas. Il a peu parlé de la Résistance, j’ai su tardivement, rencontré ses copains de réseau vieillissants, alors que la plupart d’entre eux avaient déjà leur nom gravé sur une pierre tombale avec dates de naissance, de mort et palme de la Légion d’honneur rivée pour certains. Je sais qu’il est parti vers l’Angleterre après Mers el-Kébir. Pourquoi ? Peut-être à cause des officiers de la marine française qui étaient des salauds. Oui, sans doute. Des hommes à particule, partisans de Pétain. Il est parti pour fuir ceux contre qui il se battait à Paris, les Camelots du roi. J’ai toujours cru que mon père était un gaulliste. Mais c’est loin d’être si simple. De Gaulle n’aimait pas les réseaux de Résistance constitués par la Grande-Bretagne. Donc, mon père, ni gaulliste ni communiste, parce que son propre père l’avait été farouchement, engagé avec les Francs- tireurs et partisans, terriblement alcoolique aussi et auteur des violences familiales qui effrayaient mon père. Finalement, il a fait un choix lié à sa classe sociale, sans la trahir, mais en la fuyant. Qu’ai-je fait d’autre, tellement moins glorieusement, mais je suis restée liée à ma classe en la fuyant aussi.
Je regarde la définition de patrie : « Pays où l’on a pris naissance. » Prendre naissance.
Après la Libération, il avait été parachuté au Cambodge où il devait mener une mission d’observation de la reddition effective des Japonais. La cruauté des camps de prisonniers nippons rendait cette inspection très dangereuse. Il a connu le Vietnam aussi. Il citait parfois des noms : « Da Lat, Da Nang, Battambang… » Je ne saurais pas les situer sur une carte. C’était les noms des villages du rêve de mon père. Il m’a raconté que, lors de sa mission sur la reddition japonaise, les bombardements anglais et américains avaient lieu toujours les nuits de pleine lune. Pourtant, lors d’une nuit noire, il y eut quand même un bombardement, Anglais et Américains s’étant servis de fusées éclairantes. Un vieux Vietnamien lui avait dit : « Cette fois-ci on est foutus, ils sont venus avec leur lune. »
Je ne sais pas ce qu’il a tellement aimé de ces pays, mais c’était fort. Ne plus vivre chez lui. Être dans un ailleurs total. L’Indochine, comme disait cette génération, était un ailleurs total. Parfois, je me demande s’il reste des ailleurs absolus aujourd’hui. Les tribus les plus secrètes, les paysages les plus sauvages, on les a vus à la télé. Si on y allait pour de vrai, il n’y aurait pas ce décentrement intégral qu’a signifié voyager. Ce n’était pas le cas à cette époque, il y avait bien quelques rares films documentaires mais si peu. Tout cela paraissait d’un exotisme infini que l’uniformisation du monde a estompé fortement. On le trouve à nos portes souvent dans les quartiers d’immigration des grandes villes. On aimerait que ceux-là soient venus avec leur lune.
Les missions de mon père (ça s’appelait comme ça, comme en religion) duraient trois ans, qu’il pouvait renouveler. L’Iran où je suis née, le Cambodge. Puis l’Algérie, en solitaire, j’étais restée avec ma mère en France pour mes études. Pendant ce temps, il n’avait pas de congé (une ou deux semaines au mieux). Tous les trois ans nous revenions en France, parfois pour repartir immédiatement. On ne visitait pas beaucoup le pays où nous vivions, quelques escapades parfois (Persépolis en Iran, Angkor au Cambodge, un voyage à Hong Kong).
Les parents de mon père étaient morts à quelques mois d’intervalle pendant la mission indochinoise de 1945. Il en a été averti tardivement, et les déplacements ne se faisaient pas si facilement. Il a fini par se rendre à Pont-l’Abbé où son père, cheminot FTP, s’était mis à l’abri pendant la guerre. C’est là que mon père a rencontré ma mère, leur voisine, qui avait assisté ses parents jusqu’au bout. Ils se sont mariés très vite. Il a pris son poste à Téhéran, elle l’a rejoint après un séjour à Paris qui l’avait encore plus déconcertée que son arrivée en Iran. Je suis née deux ans après.
Je ne sais rien de mes grands-parents. Il y avait si peu de transmission dans les classes populaires, là où les gens sont interchangeables dans le travail, des électrons des « masses laborieuses », aucune raison de se distinguer, pas de récit, peu de photos, sauf au moment des mariages ou du départ au front, pas de lettres. Bien sûr quelque chose passe jusqu’à moi, par les canaux indiscernables de leur vie dure, celle des prolétaires, accidentée comme souvent cette vie l’était. Ceux qui ont souffert et fait souffrir de l’alcool (mon grand-père paternel), les incarcérés (un cousin, coups et blessures volontaires parce que ivre, ma grand-mère paternelle embastillée par les Allemands lors de l’occupation de la Première Guerre mondiale pour leur avoir montré son cul), les fous (une grand-tante paternelle à Maison-Blanche, un oncle maternel suicidé à l’hôpital psychiatrique de Pont-l’Abbé). On reviendra sur les morts prématurés qui ne passent pas leur tour dans la fabrication de ces corps flottants.
Ça ne se raconte pas, on ne dit pas à une copine : « Tiens, mon cousin a été détenu à Fresnes. » Le poids de cette honte, ce qui se transmet au-delà des mobilisations qui ont été les miennes. On a beau chercher à se délier de la honte au profit de la rage, mobiliser toutes ses forces, son empreinte demeure. Ce n’est pas ma honte que je conserve, c’est celle de ceux qui me précèdent. Elle a été léguée, un patrimoine de classe, un héritage à protéger.
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