Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 16 sur 40

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Corps flottants

Lorsque ma mère…

Lorsque ma mère a trouvé le mot de sa bonne avec le bébé mort, elle me l’a montré. L’écriture était malhabile, mais c’était en français, je pense qu’une autre bonne de l’immeuble avait dû l’aider. Elle avait signé de son prénom dont je ne me souviens plus. Dans un roman, avec des personnages, j’aurais nommé cette femme. Ici, il y a un prénom oublié dans une tragédie réelle qui ne souffre aucun accommodement. Il n’y a pas de personnages. Il y a l’abominable oubli du prénom de cette femme qui a reçu le matin une visite chez nous d’une autre femme qui n’a probablement pas osé sonner à notre porte, qui l’a hélée pour lui dire de venir, qui lui a dit, dans la coursive sous la fenêtre de la cuisine où elle s’activait pour nous, que son bébé était mort. Et je veux reconstituer, sans aucun personnage, reconstituer pour transcender l’oubli. Pas l’effacer, y plonger, aller plus avant, aller jusqu’au bout.

Ici, je ne dis pas les prénoms de mes frère et sœur, ni de mes parents. Comme s’il fallait ce parallélisme de ceux qui n’ont plus leur nom pour continuer, nommer les miens les sortirait de cette histoire commune. Ou bien ils ne peuvent se prendre dans l’écriture que dans cette nudité-là.

Je voudrais aller jusqu’au bout de la mort des enfants de ma mère. Comme si on pouvait déposer larmes et blessures. Elle perd deux enfants, d’abord un garçon à sept mois, le plus petit. De lui, elle me dit qu’il était né chez elle, elle le dit avec une sorte de gêne comme si elle en était responsable, comme si, depuis le début, cette histoire commençait tragiquement. C’est le cas. Je voudrais savoir, jusqu’en ses moindres détails, comment meurt un enfant de sept mois. On dit que c’est l’âge où il ne faut pas séparer un enfant de sa mère, où il a peur de ne pas la retrouver lorsqu’elle s’éloigne, que c’est l’âge où il se comprend distinct. La naissance de l’angoisse. Et lui, le petit de ma mère, avait-il, au plus fort de son mal, une angoisse encore plus haute, une ombre encore plus noire, une conscience de perdre la vie ? Ou bien le risque de quitter son corps d’attache, sa mère, restait la peur la plus haute, grandie encore par son mal ? Pense-t-il qu’il va la perdre en se perdant ? Sa maladie l’empêche-t-elle de faire ce que font les petits de son âge ? Babille-t-il ou la tuberculose lui coupe-t-elle le souffle ? Toute lumière, toute ombre de la feuille sur le mur que le vent agite, toute mimique du chat, tout rayon de soleil dans les yeux, jusqu’au goût du lait dans la bouche, tout cela est-il encore un peu de sa joie ? Il doit beaucoup pleurer jusqu’à ce qu’il se taise. Plus de force et inutile.

Jusque dans les moindres détails pour ne pas le laisser seul, pour aimer un peu celui qui ne le saura pas, à qui on n’aura ôté aucune douleur, mais qu’il faut bien abriter dans nos vies vibrantes pour refuser encore de le perdre tout à fait.

Je n’ai jamais vu une photo de lui. Peut-être n’y a-t-il eu aucun portrait ? Peut-être ne photographiait-on pas un enfant qu’on savait condamné ? Peut-être ma mère a-t-elle détruit tous les portraits pour détruire la mort ignoble.

Quand la petite bonne khmère est partie de chez elle ce matin-là, savait-elle son enfant malade ? Est-elle partie avec la sourde angoisse de ne pas pouvoir être auprès de lui ? A-t-elle un portrait de lui ? Je voudrais le savoir. Aller jusqu’au bout, oui, car l’ombre de l’ombre est si grande, si étouffante, c’est la nuit pour toujours.

La grande sœur faisait de l’ombre au spectre de son petit frère. Elle avait vécu plus longtemps. Elle avait douze ans quand elle a quitté la vie, à la fin de la guerre. Quand la vie l’a quittée plutôt. Elle avait parlé, dit des phrases, écrit des phrases. Chanté. Appris des poésies. Elle a dû en composer pour la fête des mères. Il y a des photos d’elle, j’en ai vu, tardivement, mais je l’ai vue. Elle avait des souvenirs à elle.

Elle a fait de l’ombre au petit frère si petit, sans rien, si démuni. Elle, c’était le plus grand des plus grands chagrins de ma mère. Ne pas choisir entre ses enfants, ne pas préférer, être mère égale, équitable jusque dans le deuil. Mais ici, un attachement prolongé par la durée de la vie, plus haut que tout. Pourtant là, ce jour-ci, je comprends le poids infini du petit. Il pèse de ce qui aurait dû advenir, de l’existence plus longue qu’il n’a pas eue. Il était tout l’avenir moins sept mois.

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