Corps flottants
Il y avait, et pendant longtemps…
Il y avait, et pendant longtemps, tout un peuplement de mon esprit par le roman, l’invention de la vie, les histoires imaginaires. C’était très vigoureux et finalement plutôt toxique, comme toute came l’est, même si elle rend de bien grands services (pour moi : la fuite du huis clos familial).
Mon père aussi, le roman.
Pendant les repas de famille, tout à coup ramené au présent par ma mère, par son prénom prononcé fort, « Paul ! », et qu’elle répétait plusieurs fois pour provoquer l’atterrissage. Il quittait le visage que le rêve éveillé déformait, un œil plus petit, une narine plus gonflée, un léger sourire aux lèvres. « Il a son petit œil » était le code pour signifier son absence. Je le regardais, étonnée, un peu admirative devant la force de son évasion à lui. Un peu surprise de le voir nous quitter ainsi en plein repas.
De roman, je n’en ai pas écrit, consciente que je n’atteindrais jamais cette puissance.
Il avait été résistant dans un réseau anglais qui préparait le débarquement (le Plan Sussex), il avait été formé en Grande-Bretagne, puis parachuté en France muni d’une radio et accompagné d’un comparse chargé de surveiller les camions gonio allemands qui détectaient les émissions de radio clandestines. On leur avait dit que c’était une mission suicide. Ils étaient très jeunes. Cette génération a eu à faire avec le courage physique, que nous ne connaissons plus guère, il est rare maintenant de risquer une mort violente sciemment. Mon père ne parlait pas de cette période, je n’ai pu en connaître que des bribes lors des déjeuners d’anciens de son réseau qui se déroulaient rue Tournefort, dans le café tenu par Mme Andrée et qui leur avait servi de lieu de partage lors de leurs missions et, j’imagine, de prise de consignes. Le troquet est devenu un restaurant grec, puis corse. J’avais demandé à mon père si je pouvais l’accompagner. Je crois qu’il en a été heureux. Les vieux messieurs échangeaient des souvenirs ahurissants. Je crois à mon intention, pour que je sache qui avait été mon père. Ensuite, ils parlaient politique et ça se gâtait.
Le visage bouleversé de mon père lorsque retentissait la sonnerie aux morts ou Le Chant des partisans. C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères, c’est tellement beau. Et c’est aussi : Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite ! J’avais demandé une fois par une sorte d’inconscience puérile et un peu perverse : « Est-ce que tu as tué des gens ? », il n’y avait pas eu de réponse, seul le regard grave et triste de celui qui sait qu’il n’est plus de la même espèce que ses concitoyens (et que son enfant).
Il y avait ça aussi, La Complainte du partisan :
Le vent souffle sur les tombes
La liberté reviendra
On nous oubliera
Nous rentrerons dans l’ombre.
Ils ont encore le pouvoir de nous serrer le cœur, ces chants, l’un et l’autre composés en 1943. L’un, le chant, hymne de combat, l’autre, la complainte, mélancolique évocation, qui ont eu pour compositrice une femme, Anna Marly, cantinière des Forces françaises libres à Londres.
C’était cela, ces vieux messieurs, des hommes rentrés dans l’ombre et la prophétie d’Anna Marly était juste, on les a oubliés, on les célèbre, on les commémore, mais ce qu’ils ont été échappe à toutes les statues.
Une fois la guerre finie, la plupart d’entre eux ont été récupérés par les services secrets. Il fallait reconstituer les réseaux d’espionnage français. Le mot « espionnage » est impensable pour mon père, on dit « renseignement ». D’ailleurs on ne dit pas. On ne dit pas ce qu’il fait, on ne peut pas le dire, c’est un secret. Services secrets. Au premier titre, en famille. Ma mère qui vient de l’épouser et part le rejoindre en Iran ne peut pas dire où elle s’installe, pas d’adresse à donner, pas de lieux, arrange-toi avec ça. Moi, je dois me taire lorsque mon père travaille la nuit et surtout ne pas en parler. Il m’est arrivé de venir le voir dans son bureau, il fallait une raison majeure (en général, passer un coup de fil car nous n’avions pas de téléphone chez nous, ni en Iran ni au Cambodge). C’était toujours étrange, on devait passer une porte digne d’un coffre-fort, émarger à l’entrée et à la sortie. Ne pas dire ce qu’il fait, jamais. Ma mère me dit : « Ton père est un espion » ; lui rétorque sèchement qu’il est « un agent de renseignement ». Je devais dire que mon père était un employé de l’ambassade, ce qui n’était pas tout à fait faux, puisque son service dépendait de l’attaché militaire adjoint. J’ai respecté à la lettre ce silence et je le lève aujourd’hui, dans la honte. Je n’ai pas le consentement de mon père pour le faire, il est mort. Le secret éventé m’éloigne encore plus de lui.
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