Corps flottants
Je n'ai pas quitté Phnom Penh…
Je n’ai pas quitté Phnom Penh, j’ai tourné le dos, pas dit au revoir, pas voulu imaginer nos liens. C’est dans cette fuite que s’inscrit ma petite faillite personnelle.
À dix-huit ans, je rentre du Cambodge, totalement perdue, égarée, et c’est là que je les trouve, mes frère et sœur, que je les éprouve, par le corps, par les liens du sang. Dans un chemin parsemé d’hallucinations, leurs voix viennent me chercher à mon retour en France, car c’est là que ça s’est passé, la bataille contre l’effondrement, la faillite psychique, la Bérézina intime, la lutte contre les intrusions sonores de ces voix assez méchantes. Sans doute les corps flottants les plus essentiels, que je combattais en ne mangeant pas, en marchant vite, en fuyant dans les rues de Paris où j’étais plus étrangère qu’à Phnom Penh. Je croyais revenir chez moi. Il n’y avait plus de chez-moi, d’amis, d’amour à retrouver. Un pays hostile, soi-disant mien, tourné vers sa prospérité, aveugle, pressé, qui ne captait pas une gamine maigre, frigorifiée, harnachée d’un lourd sac en bandoulière rempli de tous ses objets contre-phobiques et pour le moment désactivés, dénués du moindre pouvoir.
Ils sont là dans cet espace apatride que j’arpente dans l’angoisse. Qui est un autre pays, somme toute. Beaucoup de temps et d’accommodements pour se réchauffer en compagnie des petits fantômes, travailler le miel amer de la mort. Et de silence aussi, cette sagesse de se taire pour ne pas être prise, fixée, alignée à mes troubles. Prise comme folle. J’ai folli, je ne suis pas devenue folle. C’est bien plus tard que j’ai ouvert le bec sur mes voix, dans les séances de psychanalyse où il était convenu que la parole serait une issue et où on ne chercherait pas à me soigner. Je suis allée là à cause du surcroît, la guérison advient par surcroît, que j’entendais comme tu n’es pas malade, tu n’es donc pas soignée, tu te confrontes à une souffrance qui est peut-être ton bien le plus cher. Et c’était vrai. Peut-être y avait-il un imaginaire du soin mortel, l’issue fatale de mes frère et sœur.
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