Corps flottants
Je suis revenue en France…
Je suis revenue en France, le voyage m’a paru encore plus long qu’à l’aller. Il était fabuleux aussi parce que nous avons suivi le soleil couchant, qui illuminait sans cesse les hublots. Quelque chose qui ne pouvait pas être quitté, comme si nous volions sur place. Ce que c’est que quitter un pays dans lequel on a vécu et qui a été terre d’adoption, sans même qu’on le formule ainsi, et c’est bien le problème.
Je suis née sur une terre, l’Iran, qu’on me disait ne pas être la mienne et c’était bien sûr faux, j’en ai été arrachée et j’y ai perdu ma mère seconde, ma nourrice pour toujours, et rien ne m’avait préparée à ça. Je suis revenue là-bas trois ans plus tard et j’ai appris qu’elle était morte, je n’ai plus voulu parler la langue farsie qui était la nôtre, à elle et à moi, exclusivement. Cette douleur ne pouvait pas se dire, ce n’était pas mon pays, ce n’était pas ma mère. La douleur illégitime. On ravale son chagrin, il creuse son terrier.
Le retour en France du Cambodge a été la répétition de tout cela, mensonges et leurres successifs, auxquels j’ai donné beaucoup de moi-même pour y croire, pour me conformer. À un moment, la souffrance vraie, elle, vient rétablir l’être. On est obligé de la croire, sans échappée aucune.
Je retrouve P., mon amoureux, mais pas mon amour, comme dans la chanson, cette histoire d’A finit mal. Quelque chose s’était estompé, évaporé, terni. Sans doute du fait de l’année de séparation, mais dû davantage il me semble à l’intensité de la douleur d’avoir été arrachée à lui. Mais pour rien au monde je n’aurais accepté qu’elle ait le dernier mot. J’ai contresigné le plagiat de mon amour. Le mariage a été le plus gros coup.
Il fallait assurer financièrement, j’avais commencé en 1975 un travail d’éducatrice en milieu pénitentiaire en Seine-Saint-Denis après de laborieuses études de droit. C’était prenant, difficile, je m’y suis jetée toute. Il y avait des collègues, des discussions intelligentes, de la vie forte, des idées, des combats, je n’avais jamais connu ça. P. faisait semblant de partir au travail, il revenait le soir avec sa sacoche. Il a fallu les appels insistants d’un de ses collègues pour que je comprenne la situation.
Il a fini par travailler, a acheté un bateau, son rêve, un joli voilier en bois. La faille s’est élargie quand il m’a dit un jour qu’il se voyait bien partir en mer seul et n’en pas revenir. Comme on reçoit ces paroles-là, lorsque la statue du Commandeur s’anime et devient menaçante. Les coups sourds du malheur, annonçant que les baisers fous sont morts, nous n’espérons plus rien l’un de l’autre, ma vie est ailleurs, la sienne lui pèse. C’est lui qui s’en va, et moi qui le quitte. J’ai trente ans et je vis « ma liberté » comme j’imagine qu’elle doit être, c’est-à-dire sexuelle, au diapason de l’époque, et comme s’il me fallait reprendre, contre Thanatos revenu hanter ma vie, une dose d’Éros, l’antidote, l’anti-dot devrais-je dire. Mais je ne divorce pas. Il m’est impossible de dénouer ce lien-là, persuadée que l’échec de mon amour est de mon fait, que c’est à moi que s’adresse le désespoir d’un homme mélancolique.
Des années plus tard, alors que je suis éducatrice à la maison d’arrêt de la Santé, je recevrai l’appel d’une collègue m’informant de l’incarcération de P. à Fresnes. Rien n’est plus féroce. Je ne peux pas ouvrir une cellule sans le voir, la lumière absente, la télé allumée, le jogging, le visage fatigué et comme sali des détenus. Les parloirs le samedi. Les longs couloirs en parquet ciré de Fresnes, la prison haïe pour sa dureté, l’ordre fanatique. La peur pour lui jour et nuit. Je ne peux plus travailler en prison, j’obtiens un autre poste.
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