Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 21 sur 40

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Corps flottants

La romancière maternelle…

La romancière maternelle. La part maudite de son roman jusqu’à épuisement ; c’est-à-dire les mensonges et détournements pour contrefaire la réalité, la parer, la rendre érotique, la faire figurer dans un destin (donc une chose écrite) alors qu’il n’y avait là que des pierres pour lapider ma mère. Je l’ai détestée et le disant je pleure et je tiens sa frêle carcasse entre mes mains, il n’y a plus aucune raison de la craindre, elle est neutralisée. Elle a fini par accepter qu’une de ses filles enjambe la fosse commune, qu’elle saute par-dessus. Hop là, elle ne mourra pas avant sa mère, celle-ci. Elle n’aura pas à la pleurer et à inventer des romans. Elle est toute nue, ma petite mère, aussi maigre qu’une déportée et nous apprenons à nous aimer. Nous avons eu tant de douceurs à nous offrir avant que je parle d’elle au passé.

Si longtemps après sa mort, je rêve que je vais la voir pour lui demander un service. Elle est en train de préparer un colis, elle emballe un appareil ménager indistinct (une sorte de robot). Je lui demande ce qu’elle fait. « C’est pour le petit mariage de X et Y. » Je ne me souviens plus des noms, mais ils ont une consonance cambodgienne. Je comprends qu’en faisant ses courses dans les échoppes du quartier, elle relève les dons que l’on peut faire pour des mariages et qui sont proposés sur de petits papiers. Elle est douce, apaisée. Je comprends qu’elle m’aide à resserrer mon histoire, mes sentiments, mes peines comme une laitance riche.

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