Corps flottants
Une quinzaine d'années…
Une quinzaine d’années après, j’apprendrai par un petit mail laconique la mort de P. Je saurai qu’il a été retrouvé par les gendarmes dans le mobile home où il vivait, un mois après son décès. Mort due à un infarctus majeur. De mon côté, à peu près à cette époque, mon cœur s’est mis à battre trop vite, brutalement, désordonné, presque violent, comme s’il voulait se sauver de la cage thoracique. J’ignorais tout de ce qui se passait pour le dandy mélancolique que j’ai tant aimé. Le lien, je le compose, je le crée, il est l’ouvrage auquel je me tiens, essentiel et nécessaire, butinant sur le réel.
Il a fallu que son cœur s’arrête pour que le mien s’affole, et de cela je suis bien l’inventrice, comme on l’est d’un trésor trouvé sans même l’avoir cherché, sans réfutation possible, car plus vrai que le réel. Et peut-être un nouveau surgissement du romanesque.
C’est quelque chose, ce cœur qui bat tout de travers au moment même où ce grand amour disparaît.
Il faut maintenant s’arrêter, mesurer ce qui est perdu, ne pas fuir à perdre haleine. Laisser ce mort s’approcher aussi près qu’il le fut puisque le pire est réalisé, comme on dit en droit d’un bien dont on se sépare. Oui, de pire, il n’y aurait plus. Mais être là, dans ce chagrin, éloigner la crainte, la peur, prendre cette souffrance comme le don de ce qui reste.
Être survivant est aussi un don, et je ne dis pas « être survivant est un don », ce serait obscène. Un don extrême, méchant, violent. Mais tout ce que ma peau prend de soleil, de la brise du soir si douce, du ciel si neuf, des lèvres que le vin gonfle, du gâteau libanais aux dattes que je mange dans l’odeur du seringa, tout cela est donné. Et donné par les morts eux-mêmes. Ce qui leur fut précieux et qui nous échoit. L’héritage de la vie par les morts. Être présent à cela comme à la musique. Même l’aigu de la peine, pareil. Je regarde une pie faire son nid dans un endroit invraisemblable, dangereux, et je me dis que toute vie mérite vie, elle est partout, même douloureuse, même ténue, y croire comme la pie croit à son nid. Ne pas gâcher.
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